Quelles sont les qualités qui permettent de devenir un président populaire ? Retour sur 5 présidents qui ont échoué mais ont été parfois très aimés.


« A-t-il le noyau de béton ? » m’interrompait François Mitterrand lorsque je lui parlais d’un jeune rival comme Michel Rocard . En trente-cinq ans de reportages, par tous les temps, auprès de cinq futurs présidents, puis présidents élus, j’ai pu vérifier cette règle : ceux qui entrent à l’Elysée  possèdent le « noyau dur ».
  Oui : même  François Hollande, que l’on a dépeint hésitant voire « mou », détenait une étonnante confiance en lui et une réelle capacité d’indifférence aux railleries et aux ratés – ce qui lui a permis d’être élu et de « tenir » jusqu’à la fin de son mandat. Même François Fillon, le fils de notaire  introverti, qui n’osa ni tenir tête au président Nicolas Sarkozy qui  le traitait de « collaborateur », ni disputer  son parti à Jean-François Copé, révèle soudain, dans cette campagne 2017, une surprenante capacité de résistance….Cela ne suffit pas :  on voit mal comment le candidat LR pourrait rassembler largement le centre et la droite. D’autres qualités  sont requises.
  Outre un programme convaincant pour une majorité de Français, il faut une capacité « d’incarnation ». A travers les bouleversements économiques et  sociétaux, notre vieux pays monarchique s’est toujours choisi, depuis la création de la Vème République, un homme en qui – pour quelques mois du moins- il aime à se reconnaître.
  Ce fut le cas de Giscard, le « quadra » qui rêvait de réconcilier «  deux Français sur trois » en réalisant des réformes de société audacieuses comme  l’IVG,  qui déplut tant à son électorat de droite. Elu à 48 ans à la succession d’un  président fatigué, de Gaulle, et d’un président malade, Pompidou, Giscard, le troisième président de la Vème République – et le premier que j’aie suivi – fut, durant quelques mois, notre « Kennedy ». Mais trois chocs pétroliers, l’envolée du chômage et la fracture de sa majorité – avec la démission de son Premier ministre Chirac - allaient l’empêcher d’être réélu. D’autant que les Français découvraient chez leur jeune président  un attachement excessif aux rites de la monarchie  et aux privilèges de l’argent et un narcissisme parfois puéril. Cela aurait pu le rendre émouvant, cela ne fit que creuser le fossé : je me souviens de plusieurs scènes au palais de l’Elysée  mais aussi dans son château proche de Clermont Ferrand ou sur les routes  d’Auvergne, et qui témoignent à la fois de sa ténacité à reconquérir «  le coeur de la France » et de son impossibilité d’y parvenir.  Un jour, on rendra hommage à la gestion de Giscard. Mais l’on doute qu’il devienne un jour aussi populaire que ses deux successeurs .
 
La malédiction des deux ans
 
J’ai vu Mitterrand et Chirac remonter des abîmes alors qu’on les croyait, après des échecs répétés au long de vingt années de combat politique,  voués à la défaite. Je les ai vus susciter l’enthousiasme de foules innombrables par des promesses incroyables : le premier, traitant Giscard de «  Prince du chômage », prétendait créer  2 millions d’emplois. Le second, mué en apôtre de la lutte contre « la fracture sociale », jurait qu’il ne s’attaquerait pas aux dépenses de santé…Deux ans après leur entrée à l’Elysée,  tous deux durent tourner le dos à leurs promesses pour mettre en oeuvre un plan de rigueur  qui n’avouait pas son nom.
 Cette « malédiction » des deux ans s’applique également à  leurs successeurs Sarkozy et Hollande : eux aussi avaient trop promis. Eux aussi ont perdu – par arrogance ou par manque de pédagogie -  le soutien de leur propre majorité. Et puis, ces deux  enfants  de la com’  n’ont pas compris qu’ils dégradaient la fonction  en exposant leur vie privée. Peut-être valaient-ils mieux que l’image que nous gardons d’eux. Je me souviens de Hollande méditant la leçon du  21 avril 2002 de Jospin et s’essayant à parler, avec une « nécessaire impudeur » me confiait-il, de  la « grande  Nation ». Je me souviens d’un Sarkozy charmeur tout au long de sa conquête du pouvoir, mais aussi d’un Sarkozy à peine élu me marchant presque sur les pieds à la fin d’une conférence de presse à l’Elysée car j’avais osé l’interroger sur  sa promesse de campagne, le pouvoir d’achat des Français. ( Réplique «  Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?  Que les caisses sont vides ? » ) Nous avons  encore en tête le portrait d’un impétueux,  méprisant avec les siens, trop pressé et trop « accroc » à l’argent « bling bling ». Mais déjà, l’on dirait que le regard sur lui change. Il arrive à Sarkozy de citer Mitterrand «  D’avoir été le plus détesté me fait espérer être un jour le plus aimé » …
Vingt ans après sa mort, l’ancien président socialiste est devenu, avec de Gaulle, le plus populaire de nos chefs d’Etat. Comme le fondateur de la Vème République, il fut un homme distant. Mais, par  ses discours, ses lettres, son « ami dans chaque village » et même son parcours ambigu, tant reproché de son vivant, il  finit  par émouvoir la France de droite comme la France de gauche.  Je me souviens de ses colères, que je redoutais, mais aussi de ses attentions, et de la séduction qu’il exerçait sur les hommes autant que sur les femmes. L’accompagner en voyage en Chine ou en Afrique fut toujours  une occasion d’être fière de notre pays.  Percevoir, sous le masque de marbre, sa douleur, me fit admirer son courage. Parmi tant d’autres répliques, je retiens de lui celle, tragique, des derniers jours, à mes questions sur son bilan «  L’argent va, vient, franchit les frontières. Il est comme le lait qui déborde de la casserole : on ne peut pas l’empêcher… »
La tragédie du pouvoir, je l’ai lue aussi sur le visage de Jacques Chirac, si prompt à cacher ses peines  sous un rire de jeune homme à l’appétit gargantuesque. Je le revois, lors d’une visite au Havre quatre mois après son élection, appelant au « sursaut national » face aux manifestants  contre les licenciements,  et répétant  d’une voix étranglée «  J’ai le temps. Et j’aurai le courage ».  Je l’entends me dire, en dévorant ses sandwiches dans le petit avion qui nous ramenait d’une tournée en France,  «  Un chef, c’est fait pour cheffer… » Douleur du pouvoir. Son impuissance.
 Puisse le prochain président en tirer les leçons  : il ne devra pas seulement  redonner de l’espoir aux  oubliés, comme a tenté de le faire Benoît Hamon avec son  revenu universel, ou séduire les jeunes cadres ambitieux en leur parlant réussite comme Emmanuel Macron.  Pas seulement promettre,  comme François Fillon, de « casser la baraque » pour reconstruire la maison  France. Pas seulement posséder le « noyau de béton »  pour résister  aux tempêtes. Il lui faudra une abnégation rare et un  sens élevé de la justice. A notre peuple  divisé et inquiet, plus méfiant et en même temps plus crédule que jamais,  le futur président devra  prouver son amour. Inlassable. Et désintéressé.
CC
 
* Dernier livre publié «  J’ai vu cinq présidents faire naufrage », Robert L