Jeune, beau, trainant tous les cœurs après soi...Comme derrière tous les conquérants, il y a une mère aimante ...


Macron a-t-il de la chance ?
Par Christine Clerc
 
«  Fort bien, disait Napoléon lorsqu’on lui recommandait un jeune officier pour le promouvoir général. Mais a-t-il de la chance ? » Avec ses dents éclatantes, sa façon de prendre la lumière à la TV, sa voix qui plaît aux jeunes et son parcours éclair à la Bonaparte,  Emmanuel Macron affiche une chance insolente. N’a-t-il pas été doué par les dieux, par la Nature ou par la « Providence » – le nom de l’école de sa jeunesse, justement, à Amiens- d’une intelligence vive et d’untempérament particulièrement heureux, sinon insouciant ? N’a-t-il pas grandi protégé dans une famille de la bourgeoisie provinciale ? N’a-t-il pas, enfin, trouvé pour  lui donner une inépuisable confiance en lui, une femme d’âge mûr qui n’a cessé de l’admirer et de l’encourager à la fois comme une mère et comme une amante ?
Un amour d’enfant
C’est le secret des  hommes qui ont de la chance : une mère aimante. Voyez Giscard, couvé par May Giscard d’Estaing qui voit en lui  dès sa petite enfance entre le XVIème arrondissement parisien et l’Auvergne, un futur président. Voyez Mitterrand, l’enfant rêveur, le fils préféré de la très catholique Yvonne dans la maison de famille charentaise. Et  Chirac, « l’enfant du miracle », dit sa mère, la Corrézienne Marie-Louise, qui lui prépare amoureusement son goûter d’élève indiscipliné puni par son père. Et puis Sarkozy, le cadet chéri de «  Dadu », courageuse mère de trois fils divorcée  d’unépoux hongrois trop séduteur.  Et même  Hollande, dont la mère, Nicole, assistante sociale de gauche  et admiratrice de Mitterrand, transmet sa foi à son fils tandis que s’éloigne la figure du père, un médecin rouennais proche du candidat d’extrême droite antigaulliste Tixier-Vignancour et de ses partisans musclés comme Jean-Marie Le Pen.
C’est cet amour d’enfant, sans doute, qui  donne à « l’élu », au moment décisif, la hardiesse nécessaire. Hardi, François Hollande ? Certes, l ’actuel président  fait plutôt figure d’indécis : c’est même cela -« ce  flou, ce mou »- qu’on lui reproche le plus,  avec l’ incapacité, qui en découle, à faire la pédagogie de sa politique en déroulant un « récit national ». Mais, bien avant de faire vibrer la foule de ses militants au Bourget en désignant imprudemment «  Mon adversaire, la finance », ce calculateur prudent, adepte des compromis de congrès socialistes, a osé prendre des risques :  à 27 ans, simple conseiller à l’Elysée, pas même  distingué par le président Mitterrand au contraire de sa compagne Ségolène Royal,le jeune Normand va braver  dans son  fief  corrézien, à l’occasion d’une élection législative perdue d’avance pour un débutant, un ancien Premier ministre  très populaire, Jacques Chirac . Trente ans plus tard,député corrézien après plusieurs échecs ( ajoutons donc à la chance et à l’audace nécessaires pour parvenir au sommet, la persévérance …) Hollande se déclare candidat à l’Elysée alors qu’on le croyait condamné à être écrasé par le super-favori Dominique Strauss-Kahn. Ce dernier, d’ailleurs,  ne lui épargne pas son mépris…jusqu’au jour où, par le hasard fatal d’une rencontre au Sofitel de New-York avec une femme de ménage noire, l’arrogant DSK  entame sa descente aux enfers. Cet évènement sidérant sera, plus encore que le rejet  par une majorité de Français de la personnalité encombrante de Nicolas Sarkozy, la chance du candidat socialiste Hollande en 2012 . De même que la lassitude engendrée par le long règne d’impuissance de Jacques Chirac avait été, en 2007,  la  chance du candidat Sarkozy,
Le modèle Chirac
Et pourtant, on l’a presque oublié aujourd’hui :  Chirac, le  président fatigué qualifié par Sarkozy de « roi fainéant », fut un  conquérant  d’une audace et d’un appétit inouïs . Jeune Secrétaire d’Etat, déjà,  il est qualifié par le chef du gouvernement, son  futur président vénéré, Georges Pompidou, de «  bulldozer ». Devenu Premier ministre zélé de Giscard, Chirac  remet sa démission au bout de deux ans au prétexte qu’il ne « dispose pas des pouvoirs » nécessaires.  Dans la foulée, il s’impose par un véritable «  18 Brumaire »à la tête du parti gaulliste dont il n’est même pas  encore adhérent avant d’en faire, sous le nom de RPR, son instrument de conquête. Battu à plusieurs reprises, marginalisé par son « ami de trente ans » Edouard Balladur,  il s’engage enfin, avec les quelques fidèles qu’il lui reste, dans une campagne hasardeuse contre «  la fracture sociale » …et emporte à la hussarde en 1995 l’élection à la présidence de la République !
On songe à Emmanuel Macron, l’ Enarque entré à la Banque Rothschild pour y faire une brillante carrière dans les affaires, mais qui, tel le Normalien Georges Pompidou plus d’un demi-siècle plus tôt, caresse une ambition politique.  Devenu Secrétaire général adjoint de l’Elysée puis ministre des Finances par la grâce de François Hollande, il démissionne de façon éclatante, tel Chirac,  au bout de deux ans au gouvernement pour prendre son envol, créer son propre mouvement et rendre impossible la candidature à sa réélection du Président en place. «  Traître », Macron  ? Mais quel audacieux ne l’a-t-il pas été  avant lui ?  Et comment saisir sa chance autrement ? Giscard « trahit » de Gaulle, Chirac « trahit » Giscard, Sarkozy «  trahit » Chirac…C’est une éternelle histoire qui recommence. Qui sait s’il n’arrive pas à Alain Juppé de regretter de n’avoir pas rompu avec Chirac il y a trente ans au risque d’être accusé de l’avoir « lâché » à son tour ? Et qui sait si Manuel Valls  ne regrette pas amèrement aujourd’hui, de n’avoir pas osé, quant à lui – pour cause d’attentats  qui l’obligèrent à rester à son poste – démissionner  de Matignon au bout de deux ans, afin d’entrer en campagne plus tôt que Macronpour la succession de Hollande ? Car enfin, le président de la République ne l’avait-il pas « trahi » à sa manière en jouant à promouvoir son jeune ministre favori  dans le but d’affaiblir un trop populaire Premier ministre ?Et voilà comment ,quelques mois plus tard, confronté au risque de faire élire Marine Le Pen,  Valls se résout à apporter son soutien à un jeune rival  honni… ce qui lui vaut d’être qualifié  d’ « homme sans honneur » par les soutiens du  candidat officiel du PS, Benoît Hamon !
Pas de chance ! Mais Valls l’a appris de Michel Rocard : la conquête du pouvoir est une  éternelle histoire de trahisons  etd’audace . Malheur à qui n’ose pas franchir le Rubicon ! La chance  cessera de lui sourire. Et sa conscience n’en sera pas plus tranquille.  Les images de cette tragédie n’en finissent pas de se superposer.
La leçon de Giscard
En regardant Macron, 39 ans, on se dit qu’il a eu bien de la chance que Hollande ait échoué à tracer sa ligne et à incarner un peuple français attaché à sa culture et à son histoire, bien de la chance que Juppé se montre trop honnête pour s’imposer comme le candidat de la droite, bien de la chance aussi  que Hamon et non Valls sorte vainqueur des primaires de la gauche …On songe parfois aussi à l’heureux élu de 48 ans qui, voilà bientôt quarante-trois ans, s’avançait à pied, en simple costume de ville, vers le palais de l’Elysée pour y prendre, en mai 1974,  ses fonctions de plus jeune président de la Vème République jusqu’à ce jour. Ministre des Finances de De Gaulle à 36 ans, Valéry Giscard d’Estaing avait osé critiquer «  l’exercice solitaire du pouvoir » du fondateur de la Vème République, puis se poser en rival du Premier ministre Georges Pompidou  et enfin mener campagne pour un « Oui mais… » lors du referendum gaullien de 1969 sur la régionalisation qui avait  provoqué la démission du Général .L’audace autant que la chance  avait souri  au jeune ambitieux :  après avoir servi les deux premiers présidents de la Vème République, - de Gaulle et Pompidou – et les avoir vu mourir, VGE, qui aimait se montrer, au temps des sévères costumes croisés, en simple pull-over voire même enshort de footballeur, réalisait son rêve : devenir le « Kennedy français ». Avec lui, disait-il, commençait «  une ère nouvelle ». Au formidable désir d’émancipation exprimé par les Français en mai 1968, il allait répondre  par des réformes de société telles que l’abaissement de la majorité à 18 ans et le vote de la loi sur l’IVG.  Forte du soutien de «  Deux Français sur Trois », sa nouvelle France, qu’il regardait «  au fond des yeux », allait s’engager résolument avec lui sur le chemin de l’Europe unie. Elle allait se réindustrialiser, créer de nouveaux emplois, apporter la paix et le bonheur…
 On connaît la suite :  pour le jeune président radieux, dont certains disaient «  Il ne sait pas que l’Histoire est tragique », la chance allait tourner. Trois chocs pétroliers, ajoutés à la crise de la sidérurgie, allaient entraîner une inflation record et une chute de la croissance et lui valoir, de la part de son rival socialiste Mitterrand, le titre de «  Prince du chômage ». L’affaire des diamants de Bongo allait précipiter sa disgrâce. Tous les efforts, brillants et acharnés,  du président défait pour regagner ensuite le cœur  des Français et reconquérir le pouvoir allaient se heurter à une longue ingratitude. Mais peut-être VGE n’avait-il pas su leur montrer  assez qu’il les aimait ? Un jour ou l’autre, la chance  tourne.Ne reste alors  que l’amour.Une très longue histoire  reste , pour Macron, à écrire.