Comme l'URSS en 1990, la vieille gauche et la vieille droite françaises étaient rongées de l'intérieur. Mais il a fallu ce joueur de flûte pour provoquer leur effondrement soudain.


  Deux cailloux pris dans un cube de plexiglas, portant une plaque en cuivre «  Mur de Berlin 12 novembre 1989 » Pourquoi ce drôle de presse papier, que j’ai fait faire en souvenir d’une nuit à Postdamer Platz au lendemain de la chute du « mur de la honte »  évoque-t-il si fort cette soirée de 7 mai 2017 à Paris ?  C’était il y a  28 ans. Le « mur de la honte »  venait de tomber et, à sa suite, allait s’effondrer un immense empire  communiste– l’URSS -   qui avait déchiré l’Europe et fait peur au monde durant près de 70 ans. Certes, l’évènement que nous vivons aujourd’hui avec la victoire d’Emmanuel Macron et le démantèlement des deux « blocs » politiques qui se partagèrent le paysage républicain français durant près d’un siècle avant que l’émergence du Front National ne bouleverse le paysage ne met pas fin à «  tant et tant d’années » comme dirait le nouveau Président français, de guerres et de dictature sanglante au nom d’un «  prolétariat » privé de liberté . Mais dans la France de 2017 comme dans la Russie des années 1989 à 1992  du temps de la « perestroïka » de Gorbatchev, on a vu tomber en quelques jours des forteresses réputées imprenables et apparaître au premier plan, derrière le visage du nouveau « leader », les multiples visages d’une nouvelle génération.
   On la savait  malade depuis bien longtemps,  notre vieille gauche : avec son parti communiste réduit à moins de 3% ( quand il atteignit 21,3 % avec le truculent Jacques Duclos en 1969 ) et son PS qui continuait, sans voir le monde changer et les banlieues ouvrières passer au FN, à tenir ses congrès  et ses assises dans de beaux centres villes où les signataires de chaque « motion » discutaient pendant des heures d’un adjectif ou d’une virgule avant d’aller, d’un pas d’importants devant les photographes, déjeuner dans leurs restaurants étoilés.      Or, après avoir tenu un discours de campagne « fédérateur » pour quelques jours seulement contre son «  mon adversaire, le monde de la Finance » François Hollande n’avait pas su  rassembler cette gauche déjà divisée. Ayant choisi une ligne social-démocrate à la Michel Rocard ou à la Jacques Delors, son parrain, il n’avait pas osé la définir clairement, encore moins en faire le  « récit national » et la  pédagogie. Il avait même négligé de  chercher à  constituer, avec le centre de François Bayrou qui avait pourtant voté pour lui, la seule majorité qui aurait pu mener cette politique. Résultat : les frondeurs le quittèrent, la «  France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon, qu’on avait cru étouffée,  revint en force, et le PS, dont Manuel Valls annonçait justement la mort depuis plusieurs mois, finit par  retomber au niveau auquel François Mitterrand l’avait « cueilli »dans les années 1970 : les 6, 9% de voix laborieusement obtenues par Benoît Hamon  ne sont pas loin des 5% du candidat Gaston Defferre à la présidentielle de 1969 contre Georges Pompidou…
A droite, cela n’allait pas mieux. Au lendemain de la défaite de Nicolas Sarkozy, la guerre fratricide entre Jean-François Copé et François Fillon pour la présidence de l’UMP  n’était pas qu’une guerre d’égos. On allait mesurer, avec la montée en puissance  de «  la manif pour tous » , un collectif d’associations anti mariage homo mené par le très catho droitier «  Sens Commun » la profondeur des clivages qui opposaient les héritiers d’une tradition néo pétainiste à celle des enfants du général de Gaulle clamant «  C’est pas la gauche, la France ! C’est pas la droite, la France ! » Longtemps, elles avaient tenté, sinon de s’unir, du moins de cohabiter pour garder le pouvoir autour de Jacques Chirac puis de Nicolas Sarkozy. Mais le poison du chômage, la peur de l’immigration et la montée progressive du Front National  avaient rongé les bases de cette autre forteresse d’argile .
C’est alors, le 6 avril 2016, qu’un jeune ministre de l’Economie, promu par François Hollande  dans le but d’affaiblir son trop populaire Premier ministre Manuel Valls, lança à Amiens, sa ville natale, son mouvement «  En Marche ». Ayant observé pendant quelques mois le pouvoir de l’intérieur et examiné  la carte du pays, Emmanuel Macron avait rapidement conclu qu’il n’y avait plus rien à espérer  des deux partis encore réputés «  grands » qui s’étaient partagé le pouvoir depuis près de 60 ans et qu’il était inutile de s’y inscrire pour tenter de les conquérir.   Personne ne le prit davantage au sérieux quand il démissionna, le 30 août, du gouvernement et tint, le 10 décembre, son premier meeting  géant  de débutant à la voix éraillée  dans les aigus , à la Porte de Versailles. Quand Martine Aubry, la maire de Lille autoproclamée gardienne du temple socialiste  s’écria «  Macron, ras le bol ! » il était trop tard. Et quand  la droite filloniste se mit à marteler «  Emmanuel Hollande ! » pour enfoncer le nouveau prétendant qui plaisait trop aux jeunes, quand elle osa même, pour flatter les oreilles de vieux antisémites, attaquer en lui le « banquier Rothschild »  ( comme si Georges Pompidou n’avait pas passé quatre ans dans la même banque avant d’être nommé Premier ministre par de Gaulle ! ) son nouveau chef de famille aux allures si convenables était déjà condamné.  Avec son air de joueur de flûte,  Emmanuel Macron avait déjà fait sept fois le tour des murailles. Les deux forteresses s’effondraient.
  Reste à reconstruire  sur les ruines un paysage politique à la française. A droite, malgré sa défaite, Marine Le Pen prétend encore être l’artisan d’une « recomposition » ou d’un « renouvellement » : ne peut-elle pas se vanter d’avoir, avec près de 11 millions de voix, doublé le score de son père en 2002 ? N’a-t-elle pas réussi en partie son opération « dédiabolisation » et obtenu une première alliance – avec le naïf Nicolas Dupont-Aignan ? Bien malin sera celui  des deux jeunes prétendants LR- François Baroin , l’héritier franc-maçon et Laurent Wauquiez, le fils de la droite catho « ultra »- qui saura mieux rassembler en attirant à lui les déçus de Marine et en faisant sa cour à sa nièce Marion. A gauche, Jean-Luc Mélenchon le grand blessé de cette présidentielle, n’aura de cesse de prendre sa revanche en constituant, avec les débris du PC et du PS, un front de « France insoumise », prétendant, comme le Front de droite  défendre la Nation et le peuple contre la Finance internationale. Au centre, rassemblant autour  des premiers « Macronistes d’anciens électeurs de Juppé et de Bayrou mais aussi des déçus de Sarkozy comme Bruno le Maire ou Jean-Pierre Raffarin ainsi que des socio-démocrates déçus de François Hollande, se construit déjà la nouvelle force «  En Marche » pour les législatives. Au nouveau président de la souder et de la mobiliser  par quelques mesures éclatantes qui montreront qu’il a vraiment « écouté la colère du peuple ». Sans cesser  de jouer de la flûte pour apaiser les perdants pleins de ressentiment et de haine. Et  pour charmer les indécis.