Impressions

12 Avril 2017

Pourquoi Mélenchon grimpe ? Parce qu'il sait, comme Malraux dont il s'inspire, parler d'amour au peuple . Et pourquoi Fillon peine-t-il à remonter ?


«  Je ne vous demande pas de m’aimer, lançait dimanche François Fillon à ses supporters, je vous demande de me soutenir ! » Quel  aveu de renoncement, d’impuissance- ou de manque de sensibilité ! Voilà un homme qui se prétend gaulliste et qui nous parle comme s’il désirait non pas incarner la fonction de président de la Vème République  française, qui suppose un lien profond, un lien du cœur avec son peuple,mais  simplement exercer les responsabilités d’un  président allemand , d’un  Premier ministre britannique … ou  d’un Pdg de l’entreprise France. Car  Fillon a beau citer de Gaulle et Péguy, on dirait, à entendre cette phrase terrible,  que la France n’est pour lui ni la « madone aux fresques des murs » du Général ni, comme dans le poème de Verlaine que de Gaulle aimait citer avec nostalgie « une femme que j‘aime et qui m’aime et que j’aime ». Bien sûr, l’ancien Premier ministre de Sarkozy  est traumatisé par les « affaires » : jour après jour, depuis des semaines, elles ont dévasté ses amitiés et jusqu’à son intimité familiale, qu’il préservait si farouchement.  On admire sa résistance.  Le fils de notaire devenu châtelain dans la Sarthe  a prouvé qu’il possédait, contre toute attente, le fameux «  noyau de béton » que François Mitterrand jugeait indispensable pour accéder au sommet de l’Etat et pour gouverner un grand pays comme la France.
 
Le mariage de raison de Mme Bovary
 
Mais parvenu à ce point,  qu’est-ce qui empêche  Fillon de déclarer aux électeurs de droite et du centre, ainsi qu’à tous les autres ,qu’il mesure combien il les a déçus et  qu’ il  souffre de cette défiance  creusée entre eux mais  se jure de la dissiper ? Pourquoi n’est-il pas capable de  leur crier  qu’il donnera tout  pour les reconquérir, car il les aime, les Françaises et les Français ? Extrême pudeur de  bourgeoisie d’autrefois, élevée chez les pères – la même pudeur qui empêcha Giscard, mis en cause en 1980 dans l’affaire des diamants, de s’expliquer ?
 La France attendait des mots et des preuves d’amour, il lui propose un mariage « de raison », comme on disait au temps de Madame Bovary–  c’est-à-dire un mariage d’intérêt : «  Votez pour moi, et vous ne paierez plus l’ISF, votez pour moi, et je réduirai les charges de vos entreprises ».Bien sûr, il s’agit de « redresser la France » et d’en faire «  la première puissance d’Europe ». Mais l’amour ? L’amour du peuple ? Pas un mot pour les 3 millions de femmes qui élèvent seules  leurs enfants, dans la pauvreté. Or, il ne suffit pas de citer en vrac Corneille,Péguy et Bernanos  pour que  le peuple se sente grand, fier  et respecté et pour que naisse l’émotion…
«  Il n’est si pauvre fileuse… »
A l’autre bout de la France, à Marseille, quelques minutes avant,  le tribun Jean-Luc Mélenchon, lui, sait la faire naître.  Le candidat de «  la France insoumise »a-t-il visionné, avant d’organiser son grand « show »,  les images d’un fameux meeting gaulliste sur le même Vieux Port ?  C’était il y a près de soixante-dix ans, le 17 avril 1948.  Alors âgé de 57 ans, l ’ancien chef de gouvernement Charles de Gaulle (* qui avait démissionné en janvier 1946  car les députés socialistes voulaient amputer son budget des armées)  lançait son grand «  Rassemblement du Peuple Français » ( RPF ).  Déjà, trois ans à peineaprès la fin de la seconde guerre mondiale, la paix fragile de Yalta était menacée. L’ogre Staline venait de dévorer l’Allemagne de l’Est, coupée de l’Occident, puis la Bulgarie, la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie…
 Au milieu du bassin du Vieux Port,André Malraux avait prévu une mise en scène digne de CécilB . De Mille : sur un ponton installé dans l’alignement de la Canebière, le Général s’adresserait , dans le soleil couchant, aux dizaines de milliers de partisans descendus vers le port avec leurs petits drapeaux, pour  lancer sa grande proposition de  paix «  bâtir l’Europe occidentale comme un groupement d’Etats liés entre eux ».  Auparavant, Malraux  le prophète aurait annoncé : «  l’homme qui va parler est pour nous d’abord l’homme qui, sur le terrible sommeil de ce pays, en maintint l’honneur comme un invincible songe ; mais aussi le seul dont, depuis des siècles, la France ait pu dire, par delà les passions misérables que nous entendons gargouiller aujourd’hui, «  Il n’est si pauvre fileuse en France qui n’eût filé pour payer sa rançon ».
Grandiloquent ?  Ridicule ? Totalement démodé à l’heure des réseaux sociaux et des « hologrammes » ? Peut-être . Mais , avec sa «  pauvre fileuse », Malraux avait su faire pleurer jusqu’aux  journalistes américains présents, comme Mélenchon saurait  faire pleurer la foule de partisans de gauche mais aussi de curieux de droite  venus là en quête d’émotion en leur montrant son rameau d’olivier et en déclamant «  Voici la France des poètes des musiciens, des ingénieurs, qui reçoit avec amour les dons qu’on veut bien lui faire…. » avant de s’emporter, pris d’une colère digne de l’auteur de «  La Condition humaine » : «  Il faut que s’achève la guerre contre les pauvres dans ce pays !  »
Ce qui manque à François Fillon, mais aussi à Benoît Hamon,  et même à Emmanuel Macron lorsqu’il s’époumonne sous les applaudissements, c’est de savoir parler ainsi des  « pauvres » : avec affection et respect. Et c’est de savoir  parler d’amour à la France.  François Mitterrand, autre inspirateur de Mélenchon, l’avait prédit «  Une politique qui ignore le rêve est une politique qui se trompe sur la nature de ceux qu’elle prétend conduire ».