Le temps où les Français partageaient des chansons et des joies


Mais que nous est-il arrivé ? Nous savions depuis longtemps que, dans le pays des impôts les plus élevés d’Europe, les inégalités s’étaient aggravées , les salaires les plus hauts – comme ceux de Carlos Ghosn, arrêté  par la police japonaise le jour même où les Gilets Jaunes lançaient leur mouvement  – dépassant de plusieurs centaines de fois celui d’une Smicarde. Nous savions aussi qu’en dix ans, le nombre de Français vivant sous le seuil de pauvreté était passé de 6  à près de 7 millions .  Et pourtant, notre système de redistribution étant parmi les plus généreux d’Europe et notre pays restant l’un des plus attractifs non seulement pour les touristes mais pour les migrants chassés de leur patrie par la misère et la guerre , nous pouvions croire encore à un « modèle français ».Et même à un  apaisement des relations sociales. En témoignaient  la surprenante élection d’Emmanuel Macron, mais aussi la progression d’un syndicat réformiste comme la Cfdt , qui  dépassait il y a quelques mois la Cgt…
Or c’est le contraire que nous constatons. Non seulement la lutte des classes a repris sous une  forme nouvelle qu’on pourrait appeler «  tous azimuts » - petits salariés et retraités contre  riches évadés fiscaux, mais aussi contre petits commerçants et artisans  et même contre salariés des entreprises de tourisme et de luxe, etc , etc…-  mais  avec elle, s’est répandue une profonde déprime qui ne touche pas seulement les intellectuels  mais qui fait de notre pays le plus pessimiste au monde parmi ceux qui n’ont  pas  été récemment ravagés par la guerre.
 Et puis, la haine : contre les élus, les gouvernants, les écrivains et journalistes…et contre les femmes ! Scène vue dans le métro  parisien, l’autre  samedi : en rentrant de la manif, plusieurs Gilets jaunes scandent « Brigitte , à quatre pattes ! » Traitent-ils ainsi leur mère, leur femme, leur fille ? Les mêmes ont conspué Ingrid  Levavasseur, une aide soignante  qui  avait décidé courageusement de créer une liste gilets jaunes en vue des élections européennes, mais qui a le malheur d’être femme et rousse, comme ces «  sorcières »  qu’on brûlait au Moyen Âge . Ils l’ont qualifiée de « juive » et même de « P… »  et physiquement menacée. Les mêmes, à nouveau, ont  sifflé et insulté Brigitte Macron, en des termes encore plus orduriers que ceux des libelles qui prirent pour cible, en 1789, Marie-Antoinette.
 Que nous est-il arrivé ? Il n’y a pas si longtemps, n’avions-nous pas été heureux ensemble ?  C’était il y a un demi-siècle.   Nous chantions «  Il fait beau » avec les frères Jacques. Et, dans une maison sinistre, « où grandissaient sept enfants serrés les uns contre les autres », un petit garçon découvrait la musique en allumant un gros poste de radio Telefunken-Deutsche Qualität. Il s’appelait Philippe Meyer et il est devenu le célèbre chroniqueur et animateur de radio qui se produit en ce moment sur scène , le dimanche, au théâtre Lucernaire. Meyer nous parle des internats de l’époque, «  disciplinaires et caserneux » mais il chante aussi des  chansons de Brassens, Brel, Bécaud, Aznavour, Ferré. Il nous raconte les premières machines à laver, les débuts de la consommation, «quelque chose de nouveau, de réjouissant, d’enfantin » et les premiers slogans publicitaires , qui reprenaient des airs connus. Il nous raconte aussi Jacques Chancel et Gilles Vignault et encore Simone Signoret et Yves Montand. Passent la jolie fille qu’on siffle gaiement dans la rue, les copains qui rient en prenant l’apéro, les familles qui admirent pour la première fois un coucher de soleil sur la mer.
Dehors, malgré ses trottinettes d’enfants et ses cyclistes indifférents, Paris , « Paris outragé, Paris brisé » a des airs de fin d’un monde.  On se souvient  des cris, des feux, des vitrines éclatées des autres samedis. On a peur. On ne chante plus «  la maladie d’amour », on commente «  la maladie de la haine » . Chante, chante Philippe, et raconte-nous encore le temps des poètes et des amoureux , le temps où les Français avaient encore des espoirs et des joies en commun ! 
       

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27 Juillet 2018

Emmanuel Macron s'est-il servi d' Alexandre Benalla pour donner une leçon aux policiers, gendarmes et hauts fonctionnaires?


Huffington Post 25 07 2018
A propos de l'affaire Benalla
C’est l’histoire d’un jeune président, Emmanuel Macron, à qui tout avait réussi trop vite car il avait du talent et de la chance. Il était arrivé à un moment où les Français , lassés d’un président « normal »  à la fois bedonnant et  trop bavard, rêvaient, sans en être vraiment conscients, de se réincarner dans un jeune prince, beau, intelligent et déterminé. Et comme celui-ci avait des lettres et le goût de séduire, il avait retenu le conseil de l’Apollon de Bellac de Giraudoux, «  Dites- leur qu’ils sont beaux ! » En le regardant et en l’écoutant, les Français se sentaient à leur tour beaux, intelligents,  et  tous « premiers de cordée ». Adieu les vieilles badernes du Sénat et du Palais Bourbon, les exceptions françaises  que sont les allocations innombrables distribuées à des «  assistés » et la plainte éternelle  des «  damnés de la terre » qui n’ont pas eu le courage de se prendre en mains pour créer leur entreprise, pas même celui de suivre un régime pour enfiler un beau « costard » !
 Adieu la vieille France, reléguée hier , avec ses 67 millions d’habitants, au rang de  puissance moyenne du passé ! Elle allait devenir une grande puissance moderne. Le mince chef de l’Etat français serrait la main du gros président américain  Donald Trump  jusqu’à lui faire lâcher prise. Sous les yeux du couple Trump-Poutine,  il menait bientôt l’équipe de France  jusqu’à la victoire en coupe du monde de football. On admirait sa silhouette de jeune dieu , bras levés, à la tribune du stade immense.  On ne doutait pas que sa popularité, inévitablement  en baisse au bout d‘un an de règne par un effet mécanique des sondages, remonterait  d’un seul coup, désespérant ses plus brillants opposants et faisant une fois de plus l’admiration du monde et d’une  majorité de Français.
Cependant, Macron- Narcisse s’aimait  trop . On sentait parfois qu’il ne goûtait pas la compagnie des Français ordinaires.  Aux manifestants et contradicteurs, il ne lâchait pas, comme l’un de ses prédécesseurs «  Casse-toi, pauvre con ! » mais l’on devinait qu’il le pensait. Et puis, on se lassait de mises en scènes « jupitériennes » comme celle du Congrès à Versailles. Tout aussitôt, et comme s’il voulait «  faire peuple » après s’être vu décerner par un député insoumis le titre de «  roi des riches », on s’étonnait  de  voir le même Président accueillir dans la cour de l’Elysée  des rappeurs insultant en langage ordurier les femmes et la France. C’était bien la peine de donner des leçons de politesse à un enfant qui l’avait appelé «  Manu » ! Cependant, les déficits se creusaient et le chômage recommençait à grimper. Le tournant de la première année du quinquennat  passé , on se demandait si Macron-Jupiter  allait vraiment  réussir son pari : attirer en France des investisseurs de plus en plus nombreux,  relever le niveau de l’école, réveiller l’esprit d’entreprise  et faire « ruisseler » vers la France d’en bas les richesses nouvelles ainsi créées. Bref, le doute s’insinuait. Et l’on commençait à se dire qu’au fond, on ne connaissait rien de ce jeune président impérieux - sauf son goût de la mise en scène.
C’est alors qu’éclate «  l’affaire ».Rien de grave, à première vue. Un cas classique de chauffeur ou garde du corps que la cocarde présidentielle a enivré alors qu’on attendait de lui une discrétion exemplaire et une parfaite maîtrise de soi. Mais quoi ! N’a-t-on pas toujours vu auprès des présidents, comme  auprès des monarques, des personnages  un peu douteux ou vulgaires, mais qui savent garder les secrets de la vie privée de leur maître et  divertir celui-ci en lui permettant une certaine familiarité, un relâchement de ton, des rires, souvent même, aux dépens des ministres et autres importants ? C’était naguère le rôle du «  bouffon du roi ».C’est paraît-il aujourd’hui celui d’un « conseiller spécial sécurité ».
 L’ennui, c’est que, pour s’entraîner le Premier mai  au combat  de rue au lieu d’aller offrir du muguet  à Brigitte Macron  et à sa propre fiancée  ( qu’il devait épouser début juillet )  le dit conseiller  enfile, sur son sweat à capuche  de gamin de banlieue, un blouson et un casque de policier et s’en va casser du jeune manifestant place de la Contrescarpe. Voilà soudain Alexandre Benallal célèbre.  On le découvre , en polo jaune , en anorak de ski ou en costume cravate, en photo auprès du président Macron. Mais que sait-on de lui, en dehors de la véritable terreur qu’il semble inspirer au Ministre de l’Intérieur, d’un salaire exorbitant  qu’il n’aurait pas touché , d’un appartement Quai Branly qu’il  n’aurait pas habité  et d’une proximité assez grande avec le chef de l’Etat pour que celui-ci  s’avoue soudain « trahi » ? Que savait le couple Macron, qui lui faisait confiance au point de lui confier les clés de sa maison du Touquet ? Et que savait le Président de la République, qui lui avait confié pour mission d’étudier la création d’un service de sécurité rapprochée ? Savaient-ils que, après avoir travaillé pour une société de sécurité au Maroc, Benallal ,  devenu chauffeur d’ Arnaud Montebourg, non sans être entré au PS, avait été viré « manu militari » par le ministre socialiste  ? Savaient-ils  que, en mars 2017, alors que le candidat Macron   faisait de lui le garde du corps fétiche qui allait le suivre à l’Elysée , Benallal  assurait la sécurité, au Ritz, du cheikh irakien Jamal al-Dhari, neveu d’un célèbre responsable islamiste – ce qui stupéfiait le journaliste, ancien otage en Irak, Georges Malbrunot ? Savaient-ils enfin que plusieurs chefs de la gendarmerie et de la police s’étaient plaint à diverses reprises de la « brutalité » voire des menaces de ce  conseiller qu’on allait bientôt qualifier de «  favori du Prince »… au point que Macron, rompant un long silence gêné, se croirait obligé de proclamer, dans un style très peu « jupitérien » devant ses fidèles de « La République En Marche » : «  Il n’est pas mon amant ! »
Quel mot de théâtre ! Destiné, assurément, à entrer dans la postérité comme cette autre réplique , le même soir, du même acteur  «  Qu’ils viennent me chercher ! ».  Après s’être souvenu du long silence hautain du Président Giscard d’Estaing confronté à « l’affaire des diamants », on songe, évidemment,  au tribun Mitterrand  entravé par les affaires du Rainbow Warrior ou des Irlandais de Vincennes mais dénonçant  d’une voix vibrante «  l’honneur d’un homme jeté aux chiens » après le suicide de son ancien ministre Pierre Beregovoy. Macron a compris lui aussi qu’il lui fallait contre attaquer. Il puise sa force dans le constat que, malgré le réveil admirable de ce Parlement qu’il voulait réduire, aucun chef de l’opposition ne peut se dresser contre lui en rival . A gauche, le chef des Insoumis, Jean-Luc Mélenchon, est le meilleur. Mais derrière lui se dressent les épouvantails de la Bolivie et du Nicaragua. A droite, c’est  Gérard Larcher qui mène le jeu, avec beaucoup d’intelligence et de ruse. Mais le président du Sénat n’a pas « le physique de l’emploi » pour entrer dans la course à l’Elysée.
Macron se retrouve donc seul avec lui-même. Seul face à un gouvernement pétrifié d’angoisse. Seul face aux interrogations des parlementaires et de 80% des électeurs : a-t-il été naïf, trop crédule devant un Benalla, ce jeune homme de banlieue dont il se dit fier d’avoir assuré la promotion si rapide alors que certains le voient déjà manipulé par  les Irakiens, les Marocains…ou les Russes ? Ou bien  le Président a-t-il  joué un jeu pervers en utilisant ce conseiller spécial pour créer, à la barbe des policiers et des gendarmes, fussent-ils aussi dévoués, expérimentés et courageux  que leur héros mort au combat ,le colonel Arnaud Beltrame,  un service de sécurité «  à sa main » ? Voilà pourquoi l’affaire Benallal enflamme le Parlement, la presse et l’opinion :  elle jette le doute sur un président au double visage . Janus plutôt que Jupiter.                   

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14 Avril 2018

Huffington Post La grande espérance du Communisme s'est évanouie. Ne reste que le système totalitaire .


Thierry Wolton : «  Le Communisme bouge encore »
Par Christine Clerc
 Thierry Wolton , Prix Aujourd’hui 2018 pour  sa trilogie «  Une Histoire Mondiale du Communisme »  ( Editions Grasset,  Tome III, « Les Complices », 1170 pages, 39 € )
 
 « Au moins 50 millions de victimes  ! Je pense tous les jours à ces morts, à leur effroyable solitude . Le Communisme ne les a pas seulement tués, il les a fait renier par leur propre  famille. Puis, il a imposé  le silence, au point de les effacer quasiment de notre histoire !»
 Quand il parle du sujet auquel il vient de consacrer trente ans de sa vie, l’historien Thierry Wolton , homme doué d’humour, en tremble  de colère et de chagrin .  Comment avons-nous pu  oublier ces hommes, ces femmes et ces enfants – oui, ces enfants de volontaires des Brigades internationales en Espagne, recueillis dans de bons pensionnats  à Moscou quand leurs pères combattaient  Franco , mais morts ensuite de faim ou de tuberculose…à moins qu’ils n’aient été condamnés , selon la  loi  Stalinienne  prévoyant  la peine capitale dès l’âge de onze ans pour des enfants  accusés  d’ « entêtement religieux ».
A 25 ans,  journaliste à « Libération », Thierry Wolton franchit pour la première fois le « rideau de fer » et rencontre des dissidents comme Vaclav Havel en Tchécoslovaquie et  Andreï Sakkarov en URSS.  Sa vocation est née : révéler au monde l’étendue des crimes de Staline et de ses affidées dans  27 pays communistes, mais aussi en France.  En 1993, l’essayiste fait  scandale en publiant «  Le Grand Recrutement ». En s’appuyant sur des archives de l’ex URSS, il montre comment plusieurs membres de la classe politique française,  «  compagnons de route » du PC   ont pu tisser, durant la guerre contre Hitler, des complicités  qui ont perduré . Jean Moulin lui-même, homme de gauche devenu le chef gaulliste de la Résistance,  martyre  exemplaire… L’ouvrage fait scandale !
Wolton n’abandonne pas pour autant ses recherches. Trente années de labeur incessant. Et à l’arrivée, une trilogie «  Une histoire mondiale du Communisme » qui lui vaut le respect . Désigné  Lauréat du Prix Aujourd’hui 2018 qui est décerné chaque printemps à l’auteur d’un document historique ou politique, Wolton rejoint un prestigieux cortège de 55 noms ( parmi lesquels Hélène Carrère d’Encausse, Alain Finkielkraut,  Mona Ozouf  et Patrick Boucheron ). Son combat est-il terminé ? Non car, dit-il, « le communisme n’est pas mort : il renait en Chine.  Et, dans  tout le Moyen-Orient  et  jusque dans nos villes, « il a nourri  la haine de l’Occident..et fait le  lit de l’Islamisme ».
 
*Christine Clerc est présidente du jury du Prix aujourd’hui.
Ce prix est doté de 50 000, 00 € par le mécène François Pinault.      
 

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21 Janvier 2018

On le disait truculent. De Lyon à New-York, je l'ai vu en héros de tragi-comédie, habité par l'angoisse de la perfection.


«  Paul, regardez les asperges ! » C’est un samedi de juin à 7 h . J’accompagne Paul Bocuse au marché du Quai Saint Antoine à Lyon.  Autour de nous, dans la fraîcheur du matin, des cageots de fraises des bois et de framboises et des montagnes d’asperges nacrées, vertes et mauves. «  Paul, pourquoi n’en prenez-vous pas ? »  Front soucieux, l’œil noir comme sa veste de satin de coton, Paul saisit une poignée d’asperges. «  Non, c’est fini, vous voyez bien.. » ( Du pouce, il effleure une pointe verte, découvrant les feuilles microscopiques poussées à  l’extrémité) Elles sont trop mûres. Et puis ( il montre une tige courbée ) elles ont souffert, ces asperges ! Par contre, les petits pois… » Il cueille dans un cageot une cosse vert vif, l’écrase avec un évident plaisir entre le pouce et l’index et présente, comme un joyau dans leur écrin, cinq perles rondes d’un vert vif «  Là, on va se régaler ! » Et Bocuse de poursuivre sa tournée «  Trop humides, grommelle-t-il en enfouissant le bras jusqu’au coude dans les chanterelles. Il a trop plu cette semaine. » Nous arrivons aux Halles chez la marchande de fromages « La Mère Richard », qui trône, en blouse blanche, au milieu de ses Saint Marcellin,  prêts à être expédiés aux quatre coins de France vers les meilleurs restaurants . Derrière elle, des affiches : Paul en blouse blanche à col tricolore de «  meilleur ouvrier de France », croisant les bras d’un air de défi. Paul, de profil, dégustant du Beaujolais. Paul de trois quarts, ceint d’un tablier bleu et tenant à la main, tel un sceptre, un petit couteau avec lequel il s’apprête à couper ses légumes… 
  • Il n’y en a que pour Bocuse, ici. Cela ne rend pas jaloux les autres cuisiniers ?
  • Jaloux ? Il ne manquerait plus que ça ! Les Orsi, les Brunet, c’est comme Duboeuf, c’est comme moi, ils lui doivent tout. C’est grâce à lui que nous sommes devenus ce que nous sommes. Car Paul, ce qu’il fait, ça profite à toute la région. A toute la France !
      Renée me prend par le bras : «  Paul et moi, tu comprends, c’est comme frère et sœur. Nos parents étaient amis. A 12 ans, j’aidais à la charcuterie et lui, à la cuisine. Plus tard, quand je me suis installée, il m’a aidée en achetant mes fromages et en me faisant connaître. »
      Paul n’entend pas. Accoudé au comptoir, il sonde le marc de son café. Une formidable force contenue émane de ses épaules. Mais sur son visage, dès qu’il n’arbore plus son sourire photogénique, se peint une mélancolie presque poignante. Il a  des cernes sombres sous les yeux. L’angoisse qui l’a poussé à se battre pour « faire sortir sur le devant » comme il dit, les chefs cuisiniers ne l’a pas quitté.
      Oui, curieusement, ce personnage dépeint comme truculent, aimant les femmes, les fêtes, les bonnes grosses farces, le champagne à flots et la musique d’orgues mécaniques à tue-tête, m’ apparut, ce matin-là, comme un héros de tragi-comédie. Au volant de sa camionnette crème à cocarde «  Bocuse, le lion de Lyon », il me raconta ses débuts «  On travaillait très dur. Des cuisines sombres, sans air, seize heures par jour ». Déjà, on lui reprochait d’être «  tout le temps parti ». « Mais, disait-il, j’ai voulu sortir les cuisiniers et en faire des ambassadeurs de la cuisine française ».
    Quelques mois plus tard, je le suivis Outre Atlantique pour Le Figaro Magazine . Pour donner plus de prestige à sa nouvelle ligne New-York Paris, une compagnie aérienne avait décidé d’offrir aux 280 passagers du vol inaugural un dîner préparé par Bocuse. Pendant deux jours, le cuisinier star, profil de coq gaulois, cou à faire craquer ses boutons de chemise, passa, conquérant, flanqué de ses complices Roger Vergé et Gaston Lenôtre, d’interview télévisée en cocktail , de déjeuner hamburger au 107ème étage d’une tour de Manhattan en dîner raffiné  dans un grand hôtel, en rigolant «  Au fond, nous sommes des gosses de pauvres qui vivent comme des enfants de riches ».
    Je crus le perdre : il s’était engouffré dans une librairie de la Vème Avenue pour voir si ses livres se vendaient bien.  Je le retrouvai avec ses compères dans les cuisines du « Pierre ». En tablier, ils épluchaient eux-mêmes des kilos d’asperges expédiés de France . Toute la nuit, dans la cuisine suffocante, étroite comme une cabine téléphonique, de l’avion du retour, ils allaient  fignoler humblement, orgueilleusement, le festin  de 280 passagers. Et dresser leurs asperges en bouquets.       
     

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14 Mai 2017

Quand on veut affaiblir le roi , on attaque la reine


Chère Brigitte Macron,
 
 Ce dimanche à l’Elysée, l’ancienne prof’ que vous êtes va passer, devant la France des importants serrée sous les lustres du Palais mais aussi devant les millions de téléspectateurs du monde entier, un examen décisif. Comment allez-vous entrer en scène ? Rieuse, l’air très dégagé sous vos cheveux blonds et vêtue d’un ensemble de grand couturier style «  jeune », telle que vous montrent les couvertures des magazines ? Ou  recueillie, en retrait, effaçant une larme quand Emmanuel Macron sera proclamé  huitième président de la Vème République au son des canons qui ébranleront le ciel de Paris ?
 Depuis maintenant un an, nous vous avons beaucoup vus tous les deux sur nos écrans et en couverture de la presse « people ». D’abord émerveillés d’apprendre que  notre jeune héros vous aimait depuis l’âge de 16 ans et que vous aviez tout surmonté pour lui – les cancans, les préjugés, l’effroi des parents, le divorce…-  nous avons failli nous lasser de votre bonheur conjugal, trop exposé.
    Mais  maintenant, les difficultés commencent ! La « France d’en bas »  se sent abandonnée  au point de se tourner vers les tribuns  populistes. La « France d’en haut » se dispute votre  prince charmant, qui ne vous appartient  déjà plus tout à fait. Deux millions de Françaises pauvres, qui élèvent seules leurs enfants et n’ont  eu  ni l’envie ni le temps d’aller voter, guettent un signe de vous.  
  Naguère, les rois de France étaient censés guérir les écrouelles. Les présidents de la République ont délégué cette fonction « compassionnelle »  à leur épouse : Yvonne de Gaulle crée une fondation pour les enfants handicapés; Claude Pompidou, une association pour le bénévolat dans les hôpitaux ; Anne-Aymone Giscard d’Estaing oeuvre pour l’enfance maltraitée ; Danielle Mitterrand  se bat,  avec « France Libertés »,  pour  l’accès de tous à l’eau potable ; Bernadette Chirac aide les services hospitaliers qui accueillent des enfants à s’humaniser ; Carla Bruni-Sarkozy prend la présidence d’une ONG qui soigne les jeunes mamans africaines atteintes du sida. Quant à Valérie Trierweiler, qui prétendait inventer un  rôle «  plus moderne », elle finit par devenir la marraine du Secours populaire. Mais entre temps, ses photos de Première dame ordonnant au Président «  Embrasse-moi sur la bouche ! »  ont envahi les ondes.
 A votre tour, vous allez être épiée, observée, caricaturée. C’est une sale habitude qu’ont les Français, depuis Marie-Antoinette : quand ils veulent affaiblir le roi, ils s’en prennent à la reine. Amoureuse de la mode et de l’art contemporain comme son mari ( à minuit, ils déplacent ensemble les tableaux des appartements privés de l’Elysée !)  Claude Pompidou arbore-t-elle une mini jupe Courrèges, qui met en valeur ses longues jambes ? Les critiques l’accablent ! Comme Bernadette Chirac, singée par «  Les Guignols » à une époque où les «  pièces jaunes » ne l’ont pas encore rendue  intouchable. Et que dire d’Anne-Aymone Giscard d’Estaing ! A 48 ans, son mari rêve d’être le Kennedy français. Il la veut en « Jackie », capable de prononcer un discours sur Jeanne d’Arc,  mais  aussi  des vœux télévisés de fin d’année …jusqu’à ce que Le Canard Enchaîné  mette fin à l’expérience.
  Quarante ans après, la «  Première dame » ne figure toujours pas dans l’organigramme de l’Elysée ( «  Je ne suis personne… » disait Bernadette ) Quand Emmanuel Macron déclare qu’il est temps de vous  reconnaître un statut -« non rémunéré », précise-t-il - on entend protester «  Mais elle n’est pas élue ! » C’est dire que la France n’est pas l’Amérique. Prenez garde aux farouches défenseurs de nos principes républicains…mais aussi aux  syndicats si, comme Michelle Obama, vous souhaitez vous investir dans l’éducation des enfants !
Cependant, le Président  a besoin de vous. Le rôle de conseillère que vous avez tenu tout au long de sa marche vers l’Elysée ne va pas cesser. Il va seulement devenir  plus lourd : vous devrez à la fois préserver votre vie privée, éviter l’isolement du pouvoir en allant humblement sur le terrain…et continuer à  dire à l’homme le plus courtisé de France de rudes vérités !
 

Comme l'URSS en 1990, la vieille gauche et la vieille droite françaises étaient rongées de l'intérieur. Mais il a fallu ce joueur de flûte pour provoquer leur effondrement soudain.


  Deux cailloux pris dans un cube de plexiglas, portant une plaque en cuivre «  Mur de Berlin 12 novembre 1989 » Pourquoi ce drôle de presse papier, que j’ai fait faire en souvenir d’une nuit à Postdamer Platz au lendemain de la chute du « mur de la honte »  évoque-t-il si fort cette soirée de 7 mai 2017 à Paris ?  C’était il y a  28 ans. Le « mur de la honte »  venait de tomber et, à sa suite, allait s’effondrer un immense empire  communiste– l’URSS -   qui avait déchiré l’Europe et fait peur au monde durant près de 70 ans. Certes, l’évènement que nous vivons aujourd’hui avec la victoire d’Emmanuel Macron et le démantèlement des deux « blocs » politiques qui se partagèrent le paysage républicain français durant près d’un siècle avant que l’émergence du Front National ne bouleverse le paysage ne met pas fin à «  tant et tant d’années » comme dirait le nouveau Président français, de guerres et de dictature sanglante au nom d’un «  prolétariat » privé de liberté . Mais dans la France de 2017 comme dans la Russie des années 1989 à 1992  du temps de la « perestroïka » de Gorbatchev, on a vu tomber en quelques jours des forteresses réputées imprenables et apparaître au premier plan, derrière le visage du nouveau « leader », les multiples visages d’une nouvelle génération.
   On la savait  malade depuis bien longtemps,  notre vieille gauche : avec son parti communiste réduit à moins de 3% ( quand il atteignit 21,3 % avec le truculent Jacques Duclos en 1969 ) et son PS qui continuait, sans voir le monde changer et les banlieues ouvrières passer au FN, à tenir ses congrès  et ses assises dans de beaux centres villes où les signataires de chaque « motion » discutaient pendant des heures d’un adjectif ou d’une virgule avant d’aller, d’un pas d’importants devant les photographes, déjeuner dans leurs restaurants étoilés.      Or, après avoir tenu un discours de campagne « fédérateur » pour quelques jours seulement contre son «  mon adversaire, le monde de la Finance » François Hollande n’avait pas su  rassembler cette gauche déjà divisée. Ayant choisi une ligne social-démocrate à la Michel Rocard ou à la Jacques Delors, son parrain, il n’avait pas osé la définir clairement, encore moins en faire le  « récit national » et la  pédagogie. Il avait même négligé de  chercher à  constituer, avec le centre de François Bayrou qui avait pourtant voté pour lui, la seule majorité qui aurait pu mener cette politique. Résultat : les frondeurs le quittèrent, la «  France insoumise » de Jean-Luc Mélenchon, qu’on avait cru étouffée,  revint en force, et le PS, dont Manuel Valls annonçait justement la mort depuis plusieurs mois, finit par  retomber au niveau auquel François Mitterrand l’avait « cueilli »dans les années 1970 : les 6, 9% de voix laborieusement obtenues par Benoît Hamon  ne sont pas loin des 5% du candidat Gaston Defferre à la présidentielle de 1969 contre Georges Pompidou…
A droite, cela n’allait pas mieux. Au lendemain de la défaite de Nicolas Sarkozy, la guerre fratricide entre Jean-François Copé et François Fillon pour la présidence de l’UMP  n’était pas qu’une guerre d’égos. On allait mesurer, avec la montée en puissance  de «  la manif pour tous » , un collectif d’associations anti mariage homo mené par le très catho droitier «  Sens Commun » la profondeur des clivages qui opposaient les héritiers d’une tradition néo pétainiste à celle des enfants du général de Gaulle clamant «  C’est pas la gauche, la France ! C’est pas la droite, la France ! » Longtemps, elles avaient tenté, sinon de s’unir, du moins de cohabiter pour garder le pouvoir autour de Jacques Chirac puis de Nicolas Sarkozy. Mais le poison du chômage, la peur de l’immigration et la montée progressive du Front National  avaient rongé les bases de cette autre forteresse d’argile .
C’est alors, le 6 avril 2016, qu’un jeune ministre de l’Economie, promu par François Hollande  dans le but d’affaiblir son trop populaire Premier ministre Manuel Valls, lança à Amiens, sa ville natale, son mouvement «  En Marche ». Ayant observé pendant quelques mois le pouvoir de l’intérieur et examiné  la carte du pays, Emmanuel Macron avait rapidement conclu qu’il n’y avait plus rien à espérer  des deux partis encore réputés «  grands » qui s’étaient partagé le pouvoir depuis près de 60 ans et qu’il était inutile de s’y inscrire pour tenter de les conquérir.   Personne ne le prit davantage au sérieux quand il démissionna, le 30 août, du gouvernement et tint, le 10 décembre, son premier meeting  géant  de débutant à la voix éraillée  dans les aigus , à la Porte de Versailles. Quand Martine Aubry, la maire de Lille autoproclamée gardienne du temple socialiste  s’écria «  Macron, ras le bol ! » il était trop tard. Et quand  la droite filloniste se mit à marteler «  Emmanuel Hollande ! » pour enfoncer le nouveau prétendant qui plaisait trop aux jeunes, quand elle osa même, pour flatter les oreilles de vieux antisémites, attaquer en lui le « banquier Rothschild »  ( comme si Georges Pompidou n’avait pas passé quatre ans dans la même banque avant d’être nommé Premier ministre par de Gaulle ! ) son nouveau chef de famille aux allures si convenables était déjà condamné.  Avec son air de joueur de flûte,  Emmanuel Macron avait déjà fait sept fois le tour des murailles. Les deux forteresses s’effondraient.
  Reste à reconstruire  sur les ruines un paysage politique à la française. A droite, malgré sa défaite, Marine Le Pen prétend encore être l’artisan d’une « recomposition » ou d’un « renouvellement » : ne peut-elle pas se vanter d’avoir, avec près de 11 millions de voix, doublé le score de son père en 2002 ? N’a-t-elle pas réussi en partie son opération « dédiabolisation » et obtenu une première alliance – avec le naïf Nicolas Dupont-Aignan ? Bien malin sera celui  des deux jeunes prétendants LR- François Baroin , l’héritier franc-maçon et Laurent Wauquiez, le fils de la droite catho « ultra »- qui saura mieux rassembler en attirant à lui les déçus de Marine et en faisant sa cour à sa nièce Marion. A gauche, Jean-Luc Mélenchon le grand blessé de cette présidentielle, n’aura de cesse de prendre sa revanche en constituant, avec les débris du PC et du PS, un front de « France insoumise », prétendant, comme le Front de droite  défendre la Nation et le peuple contre la Finance internationale. Au centre, rassemblant autour  des premiers « Macronistes d’anciens électeurs de Juppé et de Bayrou mais aussi des déçus de Sarkozy comme Bruno le Maire ou Jean-Pierre Raffarin ainsi que des socio-démocrates déçus de François Hollande, se construit déjà la nouvelle force «  En Marche » pour les législatives. Au nouveau président de la souder et de la mobiliser  par quelques mesures éclatantes qui montreront qu’il a vraiment « écouté la colère du peuple ». Sans cesser  de jouer de la flûte pour apaiser les perdants pleins de ressentiment et de haine. Et  pour charmer les indécis.                                     
 

Impressions

24 Avril 2017

56% des Français ont voté contre le "monde de la Finance". Porté par l'enthousiasme de la "France d'en haut", Emmanuel Macron ne doit pas oublier cette "France d'en bas".


Après la Macronmania
 
 
Il y aurait de quoi, malgré les avertissements de sages comme François Bayrou qui l’entourent, être grisé : jamais, dans l’histoire de la Vème République, on n’avait vu un candidat si jeune en position de l’emporter. Pour mémoire, le centriste européen Jean Lecanuet avait 45 ans lorsqu’il contribua, avec François Mitterrand, à mettre en ballotage en 1965 le Président de Gaulle. Quant à Valéry Giscard d’Estaing,  le premier de nos Kennedy français, il avait 48 ans lorsque, élu face à Mitterrand en 1974, il entra à l’Elysée. Emmanuel Macron en a 39. C’est presque dix ans de moins que le plus jeune des huit premiers présidents de la Vème, et quatre ans seulement de plus que Napoléon Bonaparte lorsqu’il fut sacré empereur.
Comme l’Empereur ( dont Macron se garde bien de citer l’exemple), mais le sourire espiègle en plus,  Emmanuel le favori  a su mener une campagne éclair : voilà seulement un  an, le 6 avril 2016, il fondait son petit mouvement à ses initiales, « En Marche ». Quatre mois plus tard, il quittait le gouvernement, montré du doigt comme « traître » par une partie de ses collègues et par le Premier ministre lui-même, Manuel Valls. Trois mois encore plus tard, le 10 décembre, il rassemblait 15 000 supporters à la Porte de Versailles. On raillait sa voix étranglée et sa gestuelle drôlement gaullienne, mais l’on découvrait que, pour la première fois depuis longtemps et alors que les candidats des « grands »  partis n’attiraient plus guère  dans leurs meetings que des têtes blanches de vieux  partisans, lui, Macron, se faisait aider par des centaines de jeunes bénévoles en tee-shirt «  En Marche ». Quelque chose bougeait, que l’on ne pouvait pas ou ne voulait pas voir encore. Des deux côtés – gauche et droite- une vague montait, qui ne se résumait ni au «  dégagisme » ni à l’engouement pour une jeune star des magazines people qui avait eu le culot d’aimer une femme de 25 ans plus âgée que lui et de l’épouser.  C’est donc avec une fierté légitime que le candidat peut aujourd’hui rappeler à ses supporters «  En un an, nous l’avons fait ! »
 
Yes, we can  !
 
   On croit entendre «  Yes, we did ! Yes , we can !” La France « décliniste » , la France vieillissante incapable d’enrayer le chômage des jeunes  et d’empêcher un si grand nombre d’entre eux de rechercher un but et une fierté en partant  pour le Djihad, aurait donc trouvé son nouveau Kennedy ? Sauf accident de campagne, la victoire de Macron paraît non seulement certaine, mais très large : plus de 62%  …A l’exception de Chirac, victorieux en 2002  par 82, 2% des voix contre Jean-Marie Le Pen, qui a jamais fait mieux ?  Et qui aura su donner de la France – au moment où l’on s’y attendait le moins - un visage aussi jeune et conquérant ? 
   Mais voilà : passée l’allégresse de la victoire et l’enthousiasme d’une jeunesse macronienne  qui n’est pas seulement celle des grandes écoles et de la haute finance à Londres ou à New-York ,  mais souvent aussi celle de jeunes provinciaux qui veulent réussir, les lendemains ne chanteront pas . On le sait : les caisses du pays sont vides. François Hollande n’aura pas seulement laissé des déficits, mais des promesses difficiles à tenir, comme celle des 3 milliards d’Euros pour la Guyane. Les cours du pétrole et les taux d’intérêt risquent de remonter bientôt. Les entreprises qui menaçaient de licencier voire de fermer et dont François Hollande et Bernard Cazeneuve auront réussi à retarder les plans jusqu’à l’élection  risquent de passer à l’acte…
 
Syndrome Fouquet’s ou Rotonde
 
Gare à la déception populaire, presque inévitable après quelques mois de règne !  Et gare à la saturation d’image ! Emmanuel Macron, qui a des lettres, et sa femme Brigitte, qui fut son professeur de Français, ne devraient pas oublier un instant le cri de l’Hermione de Racine déçue par le beau Pyrrhus «  Ah, je l’ai trop aimé pour ne le point haïr ! » La France est comme cette amoureuse, qu’il ne faut pas décevoir. La campagne n’a pas seulement révélé son désir de changement, mais ses profondes inégalités, ses ressentiments voire sa haine sociale. L’image du couple heureux, associée à celle d’une « France d’en haut » mondialisée, qui dine au Fouquet’s ou à la Rotonde et ignore tout ou presque de la vie quotidienne des «  Sans dents » parfois aussi obèses et illettrés, peut rapidement provoquer, après un engouement spectaculaire, une réaction de violence. Surtout si les militants et sympathisants FN, auxquels leur présidente  a enjoint depuis des années, aux fins de « dédiabolisation », un comportement républicain,  jugent que sa stratégie aboutit à un cruel échec et  réclament un durcissement…
 Et puis, il y a sa jeunesse. C’est un formidable atout. Mais qu’on se souvienne de Laurent Fabius, le « jeune Premier ministre donné à la France ». Et d’Alain Juppé…Tous deux furent jeunes, beaux, audacieux. Un très vieux peuple politique, capable de coups de tête et de coups de cœur mais aussi de lente cruauté,  décida de les mettre à l’épreuve et de les faire souffrir  jusqu’à ce qu’ils deviennent vieux et usés comme les autres… 
Tout cela, le vainqueur du premier tour le mesure. Voilà pourquoi il a parlé d’ « élargir »son cercle et répété à plusieurs reprises  hier soir, le mot « protéger ». « Protéger la France, les Français, l’Europe… » Aura-t-il le temps, pour nous en convaincre en moins de quinze jours, de visiter assez de fermes, d’usines, de quartiers pauvres et de villes moyennes au centre « désertifié »  et de se faire, comme Mitterrand et Chirac «  un ami dans chaque village » ? Evidemment pas. D’ailleurs, c’est surtout des grandes villes que lui vient son succès. Mais dès le lendemain de son élection , le président Macron devra se remettre « en marche ». Cette fois pour tisser avec les Français un lien profond.                        
                
 

Impressions

12 Avril 2017

Pourquoi Mélenchon grimpe ? Parce qu'il sait, comme Malraux dont il s'inspire, parler d'amour au peuple . Et pourquoi Fillon peine-t-il à remonter ?


«  Je ne vous demande pas de m’aimer, lançait dimanche François Fillon à ses supporters, je vous demande de me soutenir ! » Quel  aveu de renoncement, d’impuissance- ou de manque de sensibilité ! Voilà un homme qui se prétend gaulliste et qui nous parle comme s’il désirait non pas incarner la fonction de président de la Vème République  française, qui suppose un lien profond, un lien du cœur avec son peuple,mais  simplement exercer les responsabilités d’un  président allemand , d’un  Premier ministre britannique … ou  d’un Pdg de l’entreprise France. Car  Fillon a beau citer de Gaulle et Péguy, on dirait, à entendre cette phrase terrible,  que la France n’est pour lui ni la « madone aux fresques des murs » du Général ni, comme dans le poème de Verlaine que de Gaulle aimait citer avec nostalgie « une femme que j‘aime et qui m’aime et que j’aime ». Bien sûr, l’ancien Premier ministre de Sarkozy  est traumatisé par les « affaires » : jour après jour, depuis des semaines, elles ont dévasté ses amitiés et jusqu’à son intimité familiale, qu’il préservait si farouchement.  On admire sa résistance.  Le fils de notaire devenu châtelain dans la Sarthe  a prouvé qu’il possédait, contre toute attente, le fameux «  noyau de béton » que François Mitterrand jugeait indispensable pour accéder au sommet de l’Etat et pour gouverner un grand pays comme la France.
 
Le mariage de raison de Mme Bovary
 
Mais parvenu à ce point,  qu’est-ce qui empêche  Fillon de déclarer aux électeurs de droite et du centre, ainsi qu’à tous les autres ,qu’il mesure combien il les a déçus et  qu’ il  souffre de cette défiance  creusée entre eux mais  se jure de la dissiper ? Pourquoi n’est-il pas capable de  leur crier  qu’il donnera tout  pour les reconquérir, car il les aime, les Françaises et les Français ? Extrême pudeur de  bourgeoisie d’autrefois, élevée chez les pères – la même pudeur qui empêcha Giscard, mis en cause en 1980 dans l’affaire des diamants, de s’expliquer ?
 La France attendait des mots et des preuves d’amour, il lui propose un mariage « de raison », comme on disait au temps de Madame Bovary–  c’est-à-dire un mariage d’intérêt : «  Votez pour moi, et vous ne paierez plus l’ISF, votez pour moi, et je réduirai les charges de vos entreprises ».Bien sûr, il s’agit de « redresser la France » et d’en faire «  la première puissance d’Europe ». Mais l’amour ? L’amour du peuple ? Pas un mot pour les 3 millions de femmes qui élèvent seules  leurs enfants, dans la pauvreté. Or, il ne suffit pas de citer en vrac Corneille,Péguy et Bernanos  pour que  le peuple se sente grand, fier  et respecté et pour que naisse l’émotion…
«  Il n’est si pauvre fileuse… »
A l’autre bout de la France, à Marseille, quelques minutes avant,  le tribun Jean-Luc Mélenchon, lui, sait la faire naître.  Le candidat de «  la France insoumise »a-t-il visionné, avant d’organiser son grand « show »,  les images d’un fameux meeting gaulliste sur le même Vieux Port ?  C’était il y a près de soixante-dix ans, le 17 avril 1948.  Alors âgé de 57 ans, l ’ancien chef de gouvernement Charles de Gaulle (* qui avait démissionné en janvier 1946  car les députés socialistes voulaient amputer son budget des armées)  lançait son grand «  Rassemblement du Peuple Français » ( RPF ).  Déjà, trois ans à peineaprès la fin de la seconde guerre mondiale, la paix fragile de Yalta était menacée. L’ogre Staline venait de dévorer l’Allemagne de l’Est, coupée de l’Occident, puis la Bulgarie, la Pologne, la Roumanie et la Tchécoslovaquie…
 Au milieu du bassin du Vieux Port,André Malraux avait prévu une mise en scène digne de CécilB . De Mille : sur un ponton installé dans l’alignement de la Canebière, le Général s’adresserait , dans le soleil couchant, aux dizaines de milliers de partisans descendus vers le port avec leurs petits drapeaux, pour  lancer sa grande proposition de  paix «  bâtir l’Europe occidentale comme un groupement d’Etats liés entre eux ».  Auparavant, Malraux  le prophète aurait annoncé : «  l’homme qui va parler est pour nous d’abord l’homme qui, sur le terrible sommeil de ce pays, en maintint l’honneur comme un invincible songe ; mais aussi le seul dont, depuis des siècles, la France ait pu dire, par delà les passions misérables que nous entendons gargouiller aujourd’hui, «  Il n’est si pauvre fileuse en France qui n’eût filé pour payer sa rançon ».
Grandiloquent ?  Ridicule ? Totalement démodé à l’heure des réseaux sociaux et des « hologrammes » ? Peut-être . Mais , avec sa «  pauvre fileuse », Malraux avait su faire pleurer jusqu’aux  journalistes américains présents, comme Mélenchon saurait  faire pleurer la foule de partisans de gauche mais aussi de curieux de droite  venus là en quête d’émotion en leur montrant son rameau d’olivier et en déclamant «  Voici la France des poètes des musiciens, des ingénieurs, qui reçoit avec amour les dons qu’on veut bien lui faire…. » avant de s’emporter, pris d’une colère digne de l’auteur de «  La Condition humaine » : «  Il faut que s’achève la guerre contre les pauvres dans ce pays !  »
Ce qui manque à François Fillon, mais aussi à Benoît Hamon,  et même à Emmanuel Macron lorsqu’il s’époumonne sous les applaudissements, c’est de savoir parler ainsi des  « pauvres » : avec affection et respect. Et c’est de savoir  parler d’amour à la France.  François Mitterrand, autre inspirateur de Mélenchon, l’avait prédit «  Une politique qui ignore le rêve est une politique qui se trompe sur la nature de ceux qu’elle prétend conduire ».
 

Jeune, beau, trainant tous les cœurs après soi...Comme derrière tous les conquérants, il y a une mère aimante ...


Macron a-t-il de la chance ?
Par Christine Clerc
 
«  Fort bien, disait Napoléon lorsqu’on lui recommandait un jeune officier pour le promouvoir général. Mais a-t-il de la chance ? » Avec ses dents éclatantes, sa façon de prendre la lumière à la TV, sa voix qui plaît aux jeunes et son parcours éclair à la Bonaparte,  Emmanuel Macron affiche une chance insolente. N’a-t-il pas été doué par les dieux, par la Nature ou par la « Providence » – le nom de l’école de sa jeunesse, justement, à Amiens- d’une intelligence vive et d’untempérament particulièrement heureux, sinon insouciant ? N’a-t-il pas grandi protégé dans une famille de la bourgeoisie provinciale ? N’a-t-il pas, enfin, trouvé pour  lui donner une inépuisable confiance en lui, une femme d’âge mûr qui n’a cessé de l’admirer et de l’encourager à la fois comme une mère et comme une amante ?
Un amour d’enfant
C’est le secret des  hommes qui ont de la chance : une mère aimante. Voyez Giscard, couvé par May Giscard d’Estaing qui voit en lui  dès sa petite enfance entre le XVIème arrondissement parisien et l’Auvergne, un futur président. Voyez Mitterrand, l’enfant rêveur, le fils préféré de la très catholique Yvonne dans la maison de famille charentaise. Et  Chirac, « l’enfant du miracle », dit sa mère, la Corrézienne Marie-Louise, qui lui prépare amoureusement son goûter d’élève indiscipliné puni par son père. Et puis Sarkozy, le cadet chéri de «  Dadu », courageuse mère de trois fils divorcée  d’unépoux hongrois trop séduteur.  Et même  Hollande, dont la mère, Nicole, assistante sociale de gauche  et admiratrice de Mitterrand, transmet sa foi à son fils tandis que s’éloigne la figure du père, un médecin rouennais proche du candidat d’extrême droite antigaulliste Tixier-Vignancour et de ses partisans musclés comme Jean-Marie Le Pen.
C’est cet amour d’enfant, sans doute, qui  donne à « l’élu », au moment décisif, la hardiesse nécessaire. Hardi, François Hollande ? Certes, l ’actuel président  fait plutôt figure d’indécis : c’est même cela -« ce  flou, ce mou »- qu’on lui reproche le plus,  avec l’ incapacité, qui en découle, à faire la pédagogie de sa politique en déroulant un « récit national ». Mais, bien avant de faire vibrer la foule de ses militants au Bourget en désignant imprudemment «  Mon adversaire, la finance », ce calculateur prudent, adepte des compromis de congrès socialistes, a osé prendre des risques :  à 27 ans, simple conseiller à l’Elysée, pas même  distingué par le président Mitterrand au contraire de sa compagne Ségolène Royal,le jeune Normand va braver  dans son  fief  corrézien, à l’occasion d’une élection législative perdue d’avance pour un débutant, un ancien Premier ministre  très populaire, Jacques Chirac . Trente ans plus tard,député corrézien après plusieurs échecs ( ajoutons donc à la chance et à l’audace nécessaires pour parvenir au sommet, la persévérance …) Hollande se déclare candidat à l’Elysée alors qu’on le croyait condamné à être écrasé par le super-favori Dominique Strauss-Kahn. Ce dernier, d’ailleurs,  ne lui épargne pas son mépris…jusqu’au jour où, par le hasard fatal d’une rencontre au Sofitel de New-York avec une femme de ménage noire, l’arrogant DSK  entame sa descente aux enfers. Cet évènement sidérant sera, plus encore que le rejet  par une majorité de Français de la personnalité encombrante de Nicolas Sarkozy, la chance du candidat socialiste Hollande en 2012 . De même que la lassitude engendrée par le long règne d’impuissance de Jacques Chirac avait été, en 2007,  la  chance du candidat Sarkozy,
Le modèle Chirac
Et pourtant, on l’a presque oublié aujourd’hui :  Chirac, le  président fatigué qualifié par Sarkozy de « roi fainéant », fut un  conquérant  d’une audace et d’un appétit inouïs . Jeune Secrétaire d’Etat, déjà,  il est qualifié par le chef du gouvernement, son  futur président vénéré, Georges Pompidou, de «  bulldozer ». Devenu Premier ministre zélé de Giscard, Chirac  remet sa démission au bout de deux ans au prétexte qu’il ne « dispose pas des pouvoirs » nécessaires.  Dans la foulée, il s’impose par un véritable «  18 Brumaire »à la tête du parti gaulliste dont il n’est même pas  encore adhérent avant d’en faire, sous le nom de RPR, son instrument de conquête. Battu à plusieurs reprises, marginalisé par son « ami de trente ans » Edouard Balladur,  il s’engage enfin, avec les quelques fidèles qu’il lui reste, dans une campagne hasardeuse contre «  la fracture sociale » …et emporte à la hussarde en 1995 l’élection à la présidence de la République !
On songe à Emmanuel Macron, l’ Enarque entré à la Banque Rothschild pour y faire une brillante carrière dans les affaires, mais qui, tel le Normalien Georges Pompidou plus d’un demi-siècle plus tôt, caresse une ambition politique.  Devenu Secrétaire général adjoint de l’Elysée puis ministre des Finances par la grâce de François Hollande, il démissionne de façon éclatante, tel Chirac,  au bout de deux ans au gouvernement pour prendre son envol, créer son propre mouvement et rendre impossible la candidature à sa réélection du Président en place. «  Traître », Macron  ? Mais quel audacieux ne l’a-t-il pas été  avant lui ?  Et comment saisir sa chance autrement ? Giscard « trahit » de Gaulle, Chirac « trahit » Giscard, Sarkozy «  trahit » Chirac…C’est une éternelle histoire qui recommence. Qui sait s’il n’arrive pas à Alain Juppé de regretter de n’avoir pas rompu avec Chirac il y a trente ans au risque d’être accusé de l’avoir « lâché » à son tour ? Et qui sait si Manuel Valls  ne regrette pas amèrement aujourd’hui, de n’avoir pas osé, quant à lui – pour cause d’attentats  qui l’obligèrent à rester à son poste – démissionner  de Matignon au bout de deux ans, afin d’entrer en campagne plus tôt que Macronpour la succession de Hollande ? Car enfin, le président de la République ne l’avait-il pas « trahi » à sa manière en jouant à promouvoir son jeune ministre favori  dans le but d’affaiblir un trop populaire Premier ministre ?Et voilà comment ,quelques mois plus tard, confronté au risque de faire élire Marine Le Pen,  Valls se résout à apporter son soutien à un jeune rival  honni… ce qui lui vaut d’être qualifié  d’ « homme sans honneur » par les soutiens du  candidat officiel du PS, Benoît Hamon !
Pas de chance ! Mais Valls l’a appris de Michel Rocard : la conquête du pouvoir est une  éternelle histoire de trahisons  etd’audace . Malheur à qui n’ose pas franchir le Rubicon ! La chance  cessera de lui sourire. Et sa conscience n’en sera pas plus tranquille.  Les images de cette tragédie n’en finissent pas de se superposer.
La leçon de Giscard
En regardant Macron, 39 ans, on se dit qu’il a eu bien de la chance que Hollande ait échoué à tracer sa ligne et à incarner un peuple français attaché à sa culture et à son histoire, bien de la chance que Juppé se montre trop honnête pour s’imposer comme le candidat de la droite, bien de la chance aussi  que Hamon et non Valls sorte vainqueur des primaires de la gauche …On songe parfois aussi à l’heureux élu de 48 ans qui, voilà bientôt quarante-trois ans, s’avançait à pied, en simple costume de ville, vers le palais de l’Elysée pour y prendre, en mai 1974,  ses fonctions de plus jeune président de la Vème République jusqu’à ce jour. Ministre des Finances de De Gaulle à 36 ans, Valéry Giscard d’Estaing avait osé critiquer «  l’exercice solitaire du pouvoir » du fondateur de la Vème République, puis se poser en rival du Premier ministre Georges Pompidou  et enfin mener campagne pour un « Oui mais… » lors du referendum gaullien de 1969 sur la régionalisation qui avait  provoqué la démission du Général .L’audace autant que la chance  avait souri  au jeune ambitieux :  après avoir servi les deux premiers présidents de la Vème République, - de Gaulle et Pompidou – et les avoir vu mourir, VGE, qui aimait se montrer, au temps des sévères costumes croisés, en simple pull-over voire même enshort de footballeur, réalisait son rêve : devenir le « Kennedy français ». Avec lui, disait-il, commençait «  une ère nouvelle ». Au formidable désir d’émancipation exprimé par les Français en mai 1968, il allait répondre  par des réformes de société telles que l’abaissement de la majorité à 18 ans et le vote de la loi sur l’IVG.  Forte du soutien de «  Deux Français sur Trois », sa nouvelle France, qu’il regardait «  au fond des yeux », allait s’engager résolument avec lui sur le chemin de l’Europe unie. Elle allait se réindustrialiser, créer de nouveaux emplois, apporter la paix et le bonheur…
 On connaît la suite :  pour le jeune président radieux, dont certains disaient «  Il ne sait pas que l’Histoire est tragique », la chance allait tourner. Trois chocs pétroliers, ajoutés à la crise de la sidérurgie, allaient entraîner une inflation record et une chute de la croissance et lui valoir, de la part de son rival socialiste Mitterrand, le titre de «  Prince du chômage ». L’affaire des diamants de Bongo allait précipiter sa disgrâce. Tous les efforts, brillants et acharnés,  du président défait pour regagner ensuite le cœur  des Français et reconquérir le pouvoir allaient se heurter à une longue ingratitude. Mais peut-être VGE n’avait-il pas su leur montrer  assez qu’il les aimait ? Un jour ou l’autre, la chance  tourne.Ne reste alors  que l’amour.Une très longue histoire  reste , pour Macron, à écrire.  
 

Quelles sont les qualités qui permettent de devenir un président populaire ? Retour sur 5 présidents qui ont échoué mais ont été parfois très aimés.


« A-t-il le noyau de béton ? » m’interrompait François Mitterrand lorsque je lui parlais d’un jeune rival comme Michel Rocard . En trente-cinq ans de reportages, par tous les temps, auprès de cinq futurs présidents, puis présidents élus, j’ai pu vérifier cette règle : ceux qui entrent à l’Elysée  possèdent le « noyau dur ».
  Oui : même  François Hollande, que l’on a dépeint hésitant voire « mou », détenait une étonnante confiance en lui et une réelle capacité d’indifférence aux railleries et aux ratés – ce qui lui a permis d’être élu et de « tenir » jusqu’à la fin de son mandat. Même François Fillon, le fils de notaire  introverti, qui n’osa ni tenir tête au président Nicolas Sarkozy qui  le traitait de « collaborateur », ni disputer  son parti à Jean-François Copé, révèle soudain, dans cette campagne 2017, une surprenante capacité de résistance….Cela ne suffit pas :  on voit mal comment le candidat LR pourrait rassembler largement le centre et la droite. D’autres qualités  sont requises.
  Outre un programme convaincant pour une majorité de Français, il faut une capacité « d’incarnation ». A travers les bouleversements économiques et  sociétaux, notre vieux pays monarchique s’est toujours choisi, depuis la création de la Vème République, un homme en qui – pour quelques mois du moins- il aime à se reconnaître.
  Ce fut le cas de Giscard, le « quadra » qui rêvait de réconcilier «  deux Français sur trois » en réalisant des réformes de société audacieuses comme  l’IVG,  qui déplut tant à son électorat de droite. Elu à 48 ans à la succession d’un  président fatigué, de Gaulle, et d’un président malade, Pompidou, Giscard, le troisième président de la Vème République – et le premier que j’aie suivi – fut, durant quelques mois, notre « Kennedy ». Mais trois chocs pétroliers, l’envolée du chômage et la fracture de sa majorité – avec la démission de son Premier ministre Chirac - allaient l’empêcher d’être réélu. D’autant que les Français découvraient chez leur jeune président  un attachement excessif aux rites de la monarchie  et aux privilèges de l’argent et un narcissisme parfois puéril. Cela aurait pu le rendre émouvant, cela ne fit que creuser le fossé : je me souviens de plusieurs scènes au palais de l’Elysée  mais aussi dans son château proche de Clermont Ferrand ou sur les routes  d’Auvergne, et qui témoignent à la fois de sa ténacité à reconquérir «  le coeur de la France » et de son impossibilité d’y parvenir.  Un jour, on rendra hommage à la gestion de Giscard. Mais l’on doute qu’il devienne un jour aussi populaire que ses deux successeurs .
 
La malédiction des deux ans
 
J’ai vu Mitterrand et Chirac remonter des abîmes alors qu’on les croyait, après des échecs répétés au long de vingt années de combat politique,  voués à la défaite. Je les ai vus susciter l’enthousiasme de foules innombrables par des promesses incroyables : le premier, traitant Giscard de «  Prince du chômage », prétendait créer  2 millions d’emplois. Le second, mué en apôtre de la lutte contre « la fracture sociale », jurait qu’il ne s’attaquerait pas aux dépenses de santé…Deux ans après leur entrée à l’Elysée,  tous deux durent tourner le dos à leurs promesses pour mettre en oeuvre un plan de rigueur  qui n’avouait pas son nom.
 Cette « malédiction » des deux ans s’applique également à  leurs successeurs Sarkozy et Hollande : eux aussi avaient trop promis. Eux aussi ont perdu – par arrogance ou par manque de pédagogie -  le soutien de leur propre majorité. Et puis, ces deux  enfants  de la com’  n’ont pas compris qu’ils dégradaient la fonction  en exposant leur vie privée. Peut-être valaient-ils mieux que l’image que nous gardons d’eux. Je me souviens de Hollande méditant la leçon du  21 avril 2002 de Jospin et s’essayant à parler, avec une « nécessaire impudeur » me confiait-il, de  la « grande  Nation ». Je me souviens d’un Sarkozy charmeur tout au long de sa conquête du pouvoir, mais aussi d’un Sarkozy à peine élu me marchant presque sur les pieds à la fin d’une conférence de presse à l’Elysée car j’avais osé l’interroger sur  sa promesse de campagne, le pouvoir d’achat des Français. ( Réplique «  Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?  Que les caisses sont vides ? » ) Nous avons  encore en tête le portrait d’un impétueux,  méprisant avec les siens, trop pressé et trop « accroc » à l’argent « bling bling ». Mais déjà, l’on dirait que le regard sur lui change. Il arrive à Sarkozy de citer Mitterrand «  D’avoir été le plus détesté me fait espérer être un jour le plus aimé » …
Vingt ans après sa mort, l’ancien président socialiste est devenu, avec de Gaulle, le plus populaire de nos chefs d’Etat. Comme le fondateur de la Vème République, il fut un homme distant. Mais, par  ses discours, ses lettres, son « ami dans chaque village » et même son parcours ambigu, tant reproché de son vivant, il  finit  par émouvoir la France de droite comme la France de gauche.  Je me souviens de ses colères, que je redoutais, mais aussi de ses attentions, et de la séduction qu’il exerçait sur les hommes autant que sur les femmes. L’accompagner en voyage en Chine ou en Afrique fut toujours  une occasion d’être fière de notre pays.  Percevoir, sous le masque de marbre, sa douleur, me fit admirer son courage. Parmi tant d’autres répliques, je retiens de lui celle, tragique, des derniers jours, à mes questions sur son bilan «  L’argent va, vient, franchit les frontières. Il est comme le lait qui déborde de la casserole : on ne peut pas l’empêcher… »
La tragédie du pouvoir, je l’ai lue aussi sur le visage de Jacques Chirac, si prompt à cacher ses peines  sous un rire de jeune homme à l’appétit gargantuesque. Je le revois, lors d’une visite au Havre quatre mois après son élection, appelant au « sursaut national » face aux manifestants  contre les licenciements,  et répétant  d’une voix étranglée «  J’ai le temps. Et j’aurai le courage ».  Je l’entends me dire, en dévorant ses sandwiches dans le petit avion qui nous ramenait d’une tournée en France,  «  Un chef, c’est fait pour cheffer… » Douleur du pouvoir. Son impuissance.
 Puisse le prochain président en tirer les leçons  : il ne devra pas seulement  redonner de l’espoir aux  oubliés, comme a tenté de le faire Benoît Hamon avec son  revenu universel, ou séduire les jeunes cadres ambitieux en leur parlant réussite comme Emmanuel Macron.  Pas seulement promettre,  comme François Fillon, de « casser la baraque » pour reconstruire la maison  France. Pas seulement posséder le « noyau de béton »  pour résister  aux tempêtes. Il lui faudra une abnégation rare et un  sens élevé de la justice. A notre peuple  divisé et inquiet, plus méfiant et en même temps plus crédule que jamais,  le futur président devra  prouver son amour. Inlassable. Et désintéressé.
CC
 
* Dernier livre publié «  J’ai vu cinq présidents faire naufrage », Robert L

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8 Novembre 2016

Le refuge de tous les lâches au visage masqué


Par hasard il y a une quinzaine de jours, en consultant Google, je tombe sur  la rubrique que me consacre Wikipedia, et que je n’avais jamais  eu la curiosité  de consulter auparavant. J’y découvre  que mon itinéraire de journaliste et écrivain, successivement à l’Express, au Point, au Figaro , mais aussi à Elle, Valeurs Actuelles , Marianne, RTL ,Le Club de la Presse d’Europe 1, Midi Libre et Le Télégramme de Brest se résumerait, pratiquement,  à un  incident survenu lors d’un Club de la Presse en 1986 dont  le leader cégétiste Henri Krasucki  était l’invité.
Comme il avait, pendant 45 minutes, décrit une France injuste, ravagée par le chômage, les inégalités et les atteintes aux droits des citoyens, je lui demandai s’il regrettait d’avoir choisi ce pays plutôt qu’un autre en quittant la  Pologne.
J’ignorais alors dans quelles conditions il avait dû fuir son pays, en proie à l’antisémitisme. Krasucki l’expliqua. Ce fut un grand moment d’émotion. Immédiatement après, la CGT du Figaro m’accusa d’avoir « insulté »  son Secrétaire général. Un journal de gauche prétendit même «  Christine Clerc réclame le retour de l’étoile jaune ! ».  Certains intellectuels comme Bernard- Henri Lévy prirent ma défense en arguant  que ma question n’avait rien d’antisémite. Krasucki lui-même me téléphona pour me dire qu’il allait faire cesser cette campagne – ce qu’il fit – et nous nous revîmes pour un déjeuner et une interview à propos de  sa passion pour le théâtre, publiée par France-Soir …
J’explique tout cela dans ma rubrique Wikipedia, corrigée le mois dernier. Mais voilà que, quinze jours plus tard, les accusations nauséabondes reparaissent : on m’accuse cette fois d’avoir écrit ou dit ( dans l’Express ou à la télévision, l’accusateur ne sait plus…) que Krasucki était « un Français de fraîche date ». Trente cinq ans de journalisme, une quinzaine de livres – dont quatre consacrés à de Gaulle, un à Victor Hugo et deux au «  Bonheur d’être Français » ( ce qui me valut d’être l’une des toutes premières femmes à recevoir le Prix Albert Londres)  seraient résumés en une phrase en tout cas hors contexte et que je n’ai sans doute pas prononcée ni même écrite ! C’est de la pure diffamation – surtout quand l’accusateur masqué ajoute que je serais «  proche du FN » !
Me confondrait-il avec Eric Zemmour, que je n’ai cessé de contredire lorsque nous partagions le même bureau au Figaro ? Pour ma part, je suis et demeure gaulliste «  C’est pas la gauche, la France ! C’est pas la droite, la France ! » disait le Général.
 Il m’est arrivé de voter au centre et même à gauche, jamais pour le FN. Je comprends que certains Français découragés, oubliés, puissent le faire, mais je ne donnerai jamais ma voix à un parti issu de l’OAS qui a cherché à assassiner de Gaulle, à un parti, fut-il «  dédiabolisé » par Marine Le Pen, dont le programme économique mènerait le pays dans le mur, comme celui de Tsipras en Grèce, et ne ferait qu’aggraver la situation des modestes salariés et particulièrement des femmes seules avec enfants dont cette campagne pour les primaires de droite ne parle, hélas, jamais
Je vais donc, à nouveau, corriger ma rubrique Wikipedia . Tout en sachant que des internautes mal intentionnés et qui ont du temps à perdre s’amuseront à nouveau à me salir par leurs mensonges.
J’en retiens la leçon : jusqu’alors, j’avais naïvement confiance en Wikipedia, que je consultais lorsque je voulais vérifier une date ou un fait. Désormais, je sais que c’est devenu, comme beaucoup de sites Internet, le moyen d’expression de tous les envieux , de tous les lâches au visage masqué.      
 

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30 Mars 2016

Souvenir de ma première rencontre avec l'historien devenu un ami


«  Tu viens déjeuner avec Alain la semaine prochaine ? » Quand Micheline me lance  de son air rieur cette formule  rituelle, je sais qu’elle s’apprête à repartir au bout du monde - photographier une femme de sciences ou un Nobel. Alors, je me mets en quête de cerises. Si j’ai pu descendre en Provence, j’en remonte un panier de mon jardin. Sinon, je cherche sur les marchés des Bigarreaux à la  peau claire- celles que lui et moi préférons. Decaux aime aussi les Montmorency avec le canard, les Abondances, noires et sucrées, dans le clafoutis, les Cœurs de pigeon, petites mais si goûteuses . Et les Belles Magnifiques, qui arrivent à point pour son anniversaire.
Je me souviens d’un matin de juillet à Valbonne, où je venais l’interviewer pour la première fois. Il écrivait sur ses genoux un texte sur Voltaire, dont son grand-père maternel lui disait, plissant malicieusement les yeux «  Est-ce que ton curé sait qu’il a donné asile à un prêtre lorsque le roi de France, ce roi très chrétien, a chassé les Jésuites ? Je vais te dire une chose, mon petit Alain : Dieu reconnaîtra les siens… ».
Pour achever de me mettre  à l’aise, l’historien très chrétien me désigna un  compotier : «  Vous aimez les cerises ? »
 Alors, Alain Decaux me raconta Voltaire, s’interrompant seulement, quand il craignait d’être trop sérieux, pour goûter une cerise et plaisanter sur sa santé «  Savez-vous que vous avez failli me perdre ? » Il plaisante, il plaisante toujours. C’est, avec la gourmandise, sa façon de nous rendre la vie plus légère. Mais je devinais que,  chaque soir, après s’être immergé dans Voltaire, il rendait grâces à Dieu. Pour sa femme et ses enfants. Pour tous les dons de l’Esprit. Et pour toutes les variétés de cerises.
Paris, le 18 juin 2010 CC 
 
 

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7 Mars 2016

Le "spécial mode " de Elle, c'est un peu , pour François Hollande qui s'y confie, l'équivalent du "Fouquet's " pour Nicolas Sarkozy ! un message du genre " J'aime les super-riches! "


A quoi pensent donc les petits marquis qui conseillent le Président de la République pour sa communication ? Ont-ils vraiment cru, en programmant une interview exclusive «  Les Femmes et moi » par François Hollande dans le magazine Elle, que le président allait ainsi toucher une « clientèle »  féminine  qui lui en veut encore de son comportement à l’égard de Ségolène Royal puis de Valérie Trierweiler, et plus récemment, de ses ministres femmes renvoyées grossièrement comme Fleur Pellerin ou excusées maladroitement comme Myriam El Khomri, la ministre du Travail dont l’absence d’un jour a été justifiée par un «  accident domestique » ?
Ils n’avaient pas dix ans, pourtant, ces enfants gâtés du palais présidentiel,  quand Eliane Victor et Françoise Giroud, fidèles à l’esprit de la fondatrice Hélène Gordon Lazareff, firent de Elle un journal de progrès pour toutes les femmes. Ils ne peuvent pas se souvenir de cette époque là. Ils savent bien que Elle, aujourd’hui, est devenu un magazine pour « beautiful people », femmes sexuellement «  libérées », intéressées par les pauvres  si leur misère est exotique, mais évidemment pas par les 2 millions de mères de famille seules avec enfants qui vivent avec moins de 1500 euros par mois. A quoi bon, d’ailleurs, celles-là ne voteront probablement  jamais Hollande. Elles n’ont pas les moyens d’acheter un magazine féminin.
   Donc, les jeunes conseillers du Président ont visé une catégorie bien supérieure. Celle des femmes super bien payées comme Anne Lauvergeon, qui peut se permettre de faire perdre des centaines de millions à son entreprise.  Ou des femmes dont le mari gagne beaucoup d’argent. Car il en faut énormément, pour s’habiller comme  les modèles qui s’affichent dans des poses sexy tout au long des 350 pages de papier glacé couleur du « spécial mode »  de luxe qui forme comme un écrin scintillant autour du Président en costume sombre , les pieds sur un tapis d’Aubusson, la tête sur fond de tenture dorée. Hermès, Vuitton, Kenzo, Dior … toutes les marques du groupe LVMH y figurent – à l’exception du joaillier fétiche de Carla Bruni-Sarkozy, Bulgari, dont la présence eut été jugée contre productive.
  Difficile de ne pas songer au film «  Merci patron ! » applaudi ces jours-ci dans les salles  de Montparnasse et où l’on voit un couple de malheureux «  Sans dents » , licenciés d’une usine textile du Nord et arrivés en fin de droit, obtenir, grâce au chantage du cinéaste  François Ruffin,  une indemnité du Pdg  Bernard Arnault  qui leur permettra au moins, pour prix de  leur silence supposé, de pouvoir garder leur pauvre maison d’ouvriers.  A feuilleter le numéro spécial de Elle à la recherche d’un sac à moins de 1000 € ou d’une robe abordable ( j’en ai trouvé une seule à 165 €, portée par une jeune fille :  très courte, à manches courtes, et en « denim » genre ouvrier ) on comprend que le monde de Hollande n’est décidément pas – Valérie Trierweiler avait peut-être vu juste -  celui des ouvrières, des secrétaires, des vendeuses et des caissières de supermarchés. On se doutait depuis longtemps que ses phrases «  J’aime pas les riches »  ou «  Mon adversaire, c’est le monde de la finance ! » n’avaient été lancées que pour faire campagne  à gauche et qu’il ne fallait en déduire aucune empathie  pour les Français d’en bas.  L’ennui, c’est que ce très luxueux numéro paraisse justement la semaine où le projet de loi sur la réforme du Code du Travail dit «  loi El Khomri » fait l’objet d’une mobilisation populaire contre le gouvernement et le Président. Mais cela, les petits marquis de l’Elysée ne pouvaient pas le prévoir.         
 

Pour son livre " Les somnambules. Eté 1914 : comment l'Europe a marché vers la guerre" ( Flammarion ) l'historien Christopher Clark est venu de Cambridge recevoir le Prix 2014 au Théâtre de Poche Montparnasse, en présence des membres du jury et de l'ancien ministre de la Culture, Jean-Jacques Aillagon, qui représentait le généreux donateur François Pinault .


De gauche à droite Jean-Jacques Aillagon, Christine Clerc et  le lauréat Christopher Clark

Au cours d'un déjeuner à la Closerie des Lilas, le jury, réuni sous ma présidence, a décerné le Prix Aujourd'hui 2014 à Christopher Clark, auteur de "Les Somnambules. Eté 2014: comment l'Europe a marché vers la guerre " ( Flammarion )


De gauche à droite: Raphaëlle Bacqué, Alain-Gérard Slama, Catherine Nay, Jean Boissonat, Bruno Frappat, Jacques Julliard, Christine Clerc, Albert du Ropy, Philippe Tesson, Alain Duhamel,Laurent Joffrin, Franz-Olivier Giesbert, Christophe Barbier

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25 Février 2014

Intellectuelle, théoricienne anti-Freud et anti-Beauvoir, mystérieuse, combative et protectrice, elle était devenue en quelque sorte notre mère à toutes.


Elle n’aimait pas parler d’elle – sauf pour évoquer son enfance marseillaise pauvre mais heureuse, entre un père simple pêcheur et une mère qui n’avait guère pu aller à l’école mais qui lui avait transmis un grand appétit de culture, sur le Vieux Port de Marseille où chantait encore ce savoureux accent provençal à la Pagnol qu’elle regrettait tant de voir disparaître. Elle n’aimait pas parler de sa maladie et il ne fallait pas l’aider, quand on la voyait saisir avec difficulté son téléphone portable ou sa tasse de café. Mais elle aimait parler de nous, les femmes de tous âges qui venions vers elle pour qu’elle nous raconte notre propre histoire, nous explique notre passé et nous dessine notre avenir. C’était il y a un mois. Ma dernière visite rue de Verneuil avant sa mort. Il y a des fleurs bleues et blanches dans les vases. Antoinette porte un chemisier émeraude qui fait vibrer le Mondrian vert et bleu accroché au mur clair. Toujours ce sens des couleurs et ce sens de l’observation. Je lui trouve la respiration plus aisée que la dernière fois. Viendra-t-elle à « l’Espace des Femmes » pour la conférence débat qu’elle m’a invitée à y donner le 13 février à propos de mon livre Les Conquérantes ? Je vais y convier à dialoguer la députée centriste européenne Sylvie Goulard, qui lance un mouvement transversal, « Eiffel », pour une Europe démocratique, et ma consoeur Odile Benyahia-Kouider, auteur d’un livre sur Angela Merkel et nous « L’Allemagne paiera » et nous intitulerons cette rencontre « Vivement une femme président ! »  Le sujet inspire Antoinette et elle veut me faire plaisir : elle va rester à Paris, dit-elle, pour nous recevoir personnellement à l’Espace des Femmes – ce lieu merveilleux, avec bibliothèque et piano, qu’elle a créé au bout d’une allée de camélias roses, à deux pas de l’église Saint Germain des Prés. Puis, nous évoquons les récentes aventures de François Hollande à scooter. Vraiment, la fonction pèse-t-elle tellement au président de la République ? Hollande et son rapport aux femmes. Valérie Trierweiler…Antoinette a tout lu à leur sujet : Closer et Match, mais aussi VSD ,Voici, Gala, Point de Vue…Devant moi, qui aurais honte d’avouer lire ces magazines people autrement que chez le coiffeur, elle trace une chronique à mi-chemin entre la Marquise de Sévigné et le sociologue Alain Touraine, son ami. « J’ai trouvé dans chacune de ces publications une information qui n’était pas chez les autres, un détail signifiant.. » Mais que n’aurait-on dit si Ségolène Royal, élue présidente, s’était retrouvée photographiée sur un scooter à trois cents mètres de l’Elysée ! Nous faisons le tour des « conquérantes ». De Simone Veil à Rama Yade et Najat Vallaud-Belkacem en passant par Ségolène Royal, toutes sont venues déjeuner ici et, parfois, voir Antoinette à Boullouris ou dans le golfe du Morbihan pour partager un moment d’amitié. Antoinette se souvient de Simone Veil à Los Angeles et dans le grand canyon du Colorado – il y a vingt, trente ans, une escapade entre femmes, loin de son mari, pour recevoir là-bas un prix décerné par les femmes. « Elle riait, elle aimait cette atmosphère de camaraderie : pendant quelques jours, elle a vécu là-bas l’adolescence qu’elle n’avait pas eue… » Antoinette a ses têtes : elle  supporte mal qu’Elisabeth Badinter se pose, telle Simone de Beauvoir, en icône du féminisme tout en laissant diffuser par le groupe Publicis dont elle est l’héritière des publicités parfois avilissantes pour les femmes… Dans l’immense majorité des cas, pourtant, et avec l’humour qui fait de sa conversation un régal, elle parle de chacune des femmes dont elle observe le parcours avec une tendresse qui n’exclut pas la lucidité. L’ancienne pensionnaire de Notre-Dame des Oiseaux que je suis croit l’entendre dire « mes filles » du même ton que la mère supérieure qui veillait sur nous comme sur autant de plantes et d’arbustes rares d’un jardin de l’Esprit. Gourou, Antoinette Fouque ? Un mystère flottait autour d’elle. Sa maladie et son énergie. Cette fortune. Toutes ces femmes dévouées et empressées… Je ne l’ai pas connue dans le rôle de féministe échevelée de mai 68, co-fondatrice du MLF. A l’époque, jeune mère de famille au foyer, je me méfiais de ces féministes qui semblaient faire la guerre aux hommes et qui, répétant après Simone de Beauvoir « On ne nait pas femme, on le devient », prétendaient nier toute différence entre les sexes . Mais avec le temps et l’expérience, tôt ou tard on devient toutes féministes. Surtout quand on découvre, grâce à des intellectuelles comme Antoinette Fouque, que l’on peut être à la fois différents et égaux, que la femme n’est pas vouée à souffrir, comme le voulait Freud, de « l’envie du pénis », que la maternité est une richesse et non une faiblesse et que ( Désolée encore, Monsieur Freud ! ) ce sont les hommes qui envient aux femmes le pouvoir de donner la vie. Quand je l’ai rencontrée, j’étais journaliste au Figaro et elle, qui allait se lancer en politique pour faire campagne successivement derrière le radical socialiste Bernard Tapie aux Européennes et auprès du socialiste Laurent Fabius, avait décelé en moi, sous des apparences conformes, ce qu’elle appelait en riant « une anarchiste de droite ». C’était il y a près de vingt ans. Nous nous sommes vues depuis, régulièrement, à l’occasion d’une conférence à l’Espace des Femmes, du lancement d’un livre publié par les « Editions des Femmes »ou d’un CD de sa « bibliothèque des voix », ou encore des manifestations qu’elle organisait dans le cadre de son « Alliance des Femmes » pour des femmes du monde entier – de la Birmanie à l’Amérique latine en passant par l’Afrique . Elle ouvrait généreusement l’Espace des Femmes à toutes sortes de rencontres artistiques et intellectuelles où il arrivait que les hommes fussent majoritaires, comme ce fut le cas lors de trois cérémonies de remise du Prix littéraire Aujourd’hui avec mes amis Jacques Julliard et Christophe Barbier. J’appelais de temps en temps Antoinette à Boullouris où elle cherchait le repos et le soleil, pour prendre de ses nouvelles et savoir ce qu’elle pensait de l’actualité. Son regard, toujours si vif, intelligent et original, m’aidait à distinguer l’essentiel sous les apparences. J’aimais ces échanges et sans doute ont-ils compté dans mon évolution intellectuelle et politique, entre droite et gauche. Mais je retiens surtout une bienveillante et fidèle attention. Malade mais si volontaire et protectrice, Antoinette Fouque était devenue, à sa façon, notre mère à toutes. On en oubliait sa fragilité. Pour ne retenir que la force de l’Esprit.

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10 Janvier 2014

Le plus grave, c'est que le public de Dieudonné prend des appels au crime pour de la "liberté d'expression". Pourquoi passe-t-on au prétendu "humoriste" ce qu'on ne tolérait pas de Jean-Marie Le Pen ? A cause de sa barbe noire qui plait aux Islamistes ? Ou parce que la France redevient perméable aux idéologies criminelles des années 1940 ? Pauvre Simone Veil, qui a œuvré toute sa vie pour nous réconcilier avec nous-mêmes ! Il est temps de se souvenir de son message.


Troubles à l’ordre public, troubles, plus encore, dans les esprits. Moi, ce qui me trouble le plus dans l’affaire Dieudonné, ce n’est pas, hélas, la dérive d’un enfant de banlieue, fils d’une Bretonne et d’un Camerounais, passé de l’extrême gauche à l’extrême droite et devenu l’ami de Jean-Marie Le Pen à qui il a demandé d’être le parrain de sa fille , alors qu’il se présentait, huit ans plus tôt, aux élections législatives de Dreux, en chevalier anti FN. Ce parcours est celui, connu, trop connu, d’un « collabo » tel Doriot, l’ouvrier métallurgiste communiste qui finit en fasciste, fondateur de la sinistre Légion des Volontaires Français. Faut-il en rechercher l’origine dans les humiliations ? Bien qu’il ait connu très jeune le succès en entamant une brillante carrière d’humoriste avec son copain Elie Semoun – aujourd’hui l’une de ses cibles - Dieudonné M’Bala M’Bala en a subi plusieurs. Il ressent très vivement, en particulier, le fait que le Centre National du Cinéma lui refuse en 2005 non pas une subvention mais une aide à l’écriture d’un film sur la traite négrière. D’autres, comme Toni Marshall, qui pouvaient mieux que lui prétendre à cette aide du CNC, se sont heurtés eux aussi, comme plus de 80% des candidats, à une réponse négative. Mais, alors même que Christiane Taubira, alors simple députée de Guyane, vient de faire voter par une Assemblée unanime sa proposition de loi déclarant l’esclavage « Crime contre l’Humanité », Dieudonné veut voir en chacun de ses petits échecs personnels un signe du mépris ancestral de la France envers la communauté noire. Un signe de plus de l’influence de la communauté juive, qui se prétendrait la seule « bénéficiaire » de tous les « grands malheurs » de l’Histoire et la seule détentrice du statut de victime. Il entre dans la surenchère victimaire. Il bascule dans la haine obsessionnelle. Contre le « système » des pouvoirs, un système de pensée simplificateur A dater de là, son explication du monde devient aussi simpliste que celle des nazis et de leurs sbires dans les années 1940 et que celle du négationniste Faurisson et du fanatique iranien Ahmaninedjad, dont il devient le grand ami : la crise économique et financière ? Les Juifs ! D’ailleurs, si les banquiers ont fait fortune, c’est que leurs grands pères s’étaient déjà enrichis dans le trafic d’esclaves… La corruption ? Les juifs ! Voir Madoff. L’attentat des Twin Towers, le 11 septembre 2001 à New-York ? Les Juifs ! Les viols, le harcèlement sexuel ? Les juifs ! Voir DSK…Et d’enchaîner , tout naturellement si l’on ose dire, sur les chambres à gaz, une invention des juifs pour se faire plaindre, et « dommage qu’elles n’existent plus » : Dieudonné n’y enverrait sûrement pas son allié Fofana, en prison à vie pour avoir torturé et assassiné le jeune juif Halimi, mais, déclare-t-il, Patrick Cohen et quelques dizaines de journalistes et politiques honnis ! Pour beaucoup moins que cela – une petite phrase sur les chambres à gaz, « détail de l’Histoire » de la Seconde guerre mondiale, prononcée en 1990 -, Jean-Marie Le Pen était devenu le diable officiel de la République française, montré du doigt par l’ensemble de la presse et de la classe politique, condamné plusieurs fois à l’inégibilité pour une durée d’un an et pas moins de dix-neuf fois pour propos racistes. Intouchable à cause de sa barbe ? Pourquoi son ami Dieudonné a-t-il pu, lui, se vautrer publiquement durant des années dans l’antisémitisme et le révisionnisme et faire de sa haine un « business » lucratif sans être inquiété ? Parce que sa barbe noire, qui fait penser aux Islamistes, fait peur ? Parce que sa « négritude », comme aurait dit Senghor, réveille en nous une éternelle culpabilité coloniale ? Quelques amendes, certes, lui ont été en principe infligées, mais il a pu aisément s’arranger pour ne pas les payer, et cela a fait rire aux dépens de l’Administration fiscale. Le rire serait-il donc la clé de l’énigme ? Un humoriste serait-il au dessus des lois et des interdits moraux ? Même si ses « shows » tournent aux meetings politiques et pire que cela, aux appels à exterminer une partie de la population de son propre pays ? Même s’il se présente lui-même à des élections avec ce programme criminel ? Deuxième question troublante : pourquoi a-t-on attendu si longtemps pour faire connaître la véritable nature de l’humour dieudonniste ? Par peur des réactions de ses puissants supporters ? Par calcul politique ? Par indifférence ? Je m’accuse, pour ma part, de n’avoir pas été plus tôt alertée par le phénomène Dieudonné. Car nous faisons face à un phénomène de grande ampleur, et c’est là le plus troublant : partout où il passe, Dieudonné fait salle pleine. Partout où il dit et répète « Les chambres à gaz, dommage qu’elles n’existent plus, ou qu’elles n’aient pas existé … » ses milliers de spectateurs – bourgeois de la vieille droite pétainiste ou représentants des classes moyennes déclassées et incultes, qui ne voient « pas de mal à ça », mais souvent aussi enfants perdus des banlieues et militants islamistes – se pressent pour l’acclamer. Et ils en redemandent ! Comme les fans de Coluche lui demandaient, me confia-t-il un jour, « du plus en plus dégueulasse ». C’est à qui se fera photographier, devant les affiches du barbu Dieudonné mais aussi devant les monuments à la mémoire de la Shoah, et même devant l’entrée du camp d’Auschwitz, parodiant le salut nazi que Dieudonné, dont on imagine le sort sous Hitler, a réinventé en « quenelle ». Liberté de tuer ? Tout cela après des années d’enseignement de la Shoah, après des dizaines de films comme « Le chagrin et la Pitié », des centaines de voyages organisés pour les élèves des collèges à Auschwitz, des milliers de conférences. Tout cela, vingt-cinq ans après le procès du tortionnaire nazi de Lyon, Barbie, dont les rares victimes survivantes, comme André Frossard, firent pleurer la France en racontant le supplice de l’ébouillantement subi par des camarades de détention morts au bout de longs jours dans des souffrances atroces. Tout cela, malgré des centaines, des milliers de livres bouleversants comme le journal d’Anne Franck ou « La Traversée de la nuit » de Geneviève de Gaulle, grande résistante déportée à Ravensbruck - où l’on voit une femme battue à mort au battoir pour avoir voulu laver son linge et des jeunes filles mutilées, sautillant comme « des petits lapins »avant de succomber car elle avaient été le jouet du Dr Gebhardt et de ses expériences ignobles… Tout cela quand, au sommet de l’Etat, par la bouche de Jacques Chirac en 1995, la responsabilité de l’Etat français a été reconnue dans la déportation de milliers de juifs français et dans l’entreprise, industrielle, d’avilissement des êtres humains et d’extermination que fut le nazisme. Ce travail de mémoire, ces tentatives pour comprendre l’origine du Mal et pour en prévenir à jamais le retour, auraient donc échoué ? Quand des milliers de spectateurs réservent leur place – chère - dans un Zénith de Nantes, de Bordeaux ou de Marseille pour rire des exterminations et des pires atteintes à la dignité humaine ; quand, à la sortie du chapiteau, ils disent qu’ils ne voient pas pourquoi on porterait atteinte à la « liberté d’expression » de Dieudonné, c’est un signe avant coureur, qu’il ne faut pas prendre à la légère : une épouvantable nouvelle tragédie, digne de la Syrie ou de la Centrafrique, se prépare peut-être chez nous. Le testament de Simone Veil Vincent Peillon, ministre de l’Education nationale, réveillez-vous ! Il n’est plus temps de faire joujou avec les rythmes scolaires ! C’est la survie de notre civilisation, de nos valeurs, de notre Humanité, de nos enfants, qui est en jeu. Chère Simone Veil, vous qui avez tant oeuvré, toute votre vie, alors que vous aviez connu Auschwitz et perdu votre mère, votre père et votre frère dans les camps, afin de nous convaincre que nos parents n’avaient pas été les collabos, les dénonciateurs de juifs, les salauds que l’on disait, mais souvent des « Justes » grâce auxquels nombre d’enfants juifs avaient survécu…chère, très chère Simone Veil, vous qui nous avez rendu notre honneur et nous avez réconciliés avec nous-mêmes, comme Mandela a tenté plus tard de réconcilier entre eux les sud-africains, mais vous qui avez dit un jour « J’ai commencé ma vie dans l’horreur, je la terminerai dans le désespoir »… N’écoutez plus la radio, ne regardez pas la télévision. N’ouvrez pas votre fenêtre. Cela vous ferait trop mal d’entendre ces rires. Mais nous vous le promettons : face aux chemises brunes qui voudraient, comme en 1940, défaire la France et la République et répandre la haine en Europe, nous nous souviendrons toujours de votre discours et de vos actes.

Certains, qui ne m'ont pas lue, se figurent que j'ai révélé le nom du père de Marion Le Pen. Selon eux, j'aurais commis une faute en relatant dans mon livre ce que Yann Le Pen, la sœur cadette de Marine, m'a raconté d'elle-même : comment, à la naissance de sa fille Marion, Marine lui a servi de père.


Quelques lignes de mon livre à paraître sur les femmes politiques « Les Conquérantes » me valent un flot de réactions de lecteurs apparemment pro- Le Pen « Si vous avez bavé le nom du père de Marion, c’est à vomir.. », « Choqué que vous diffusiez cette info, alors que vous vous étiez engagée à ne rien dire… » « Vendue… Mais bientôt elle sera au pouvoir et j’espère qu’elle va vous couler… »
Je coupe les fautes d’orthographe et les termes insultants de ces courriels adressés sur mon site et qui ne donnent pas une haute idée des partisans de Marine et Marion Le Pen. Mais il est vrai que ce genre de lettres, plus souvent anonymes, n’est pas la spécialité exclusive du FN. On rencontre partout des excités, en quête de gens à haïr.
Qu’ai-je donc écrit ? Qu’ai-je dévoilé au juste ?
En p 132 de mon livre, alors que je relate une rencontre, dans leur maison de Saint Cloud, avec Pierrette Lalanne-Le Pen ( la mère de Marine et Yann et la grand-mère de Marion ) et sa fille Yann, cette dernière me raconte spontanément, et sans que je l’aie interrogée sur le père de Marion, comment, mariée une première fois et séparée, en instance de divorce, elle a eu « une aventure avec un journaliste ». C’est ainsi qu’elle s’est trouvée enceinte de Marion :

« Marine, ma petite sœur, a été son papa à l’accouchement. Elle m’a aidée à l’élever. Cela tisse des liens très forts. Marine et moi, on est plus que des sœurs. Et Marion a pour sa tante un véritable amour filial. »

On l’a compris : il s’agissait avant tout des relations entre Marion et Marine. On dit souvent qu’elles sont rivales et que le père, Jean-Marie, attise cette rivalité. Yann m’expliquait le contraire. A aucun moment, me voyant prendre des notes, elle ne m’a demandé de ne pas la citer.
Pouvais-je relater les deux années qui ont tissé un lien particulier entre les deux soeurs sans relater les conditions de la naissance de Marion , sous la protection de Marine ? Ces cinq lignes desservent-elles les intéressées ou, au contraire, les servent-elles ? Mon éditeur -et plusieurs de mes lecteurs depuis – les ont jugées « très sympathiques ». D’autres, qui n’ont pas lu le livre ( à paraître le 18 novembre ) les trouvent scandaleuses… Je vous laisse juges.
En tout cas, j’ai volontairement omis de donner le nom du journaliste cité par Yann, bien que celui-ci fut connu de plusieurs de mes confrères. Mes confrères de l’Express ont décidé, eux, de le publier . A mes yeux, leur décision se défend aussi, à partir du moment où elle apporte, sur une femme politique d’avenir comme Marion Le Pen, une information révélatrice de son caractère : Marion a décidé de porter le nom de son père adoptif Samuel Maréchal, elle a décidé aussi de rencontrer son père « biologique »…Voilà une jeune fille qui « assume » !
Quoi qu’il en soit, ce livre, comme les 18 autres publiés depuis « Le Bonheur d’être Français » qui me valut, en 1982, le Prix Albert Londres, est avant tout un livre de portraits de la France. C’est une approche psychologique de celles qui vont diriger notre pays et qui sont déjà arrivées à de hauts postes de responsabilité. Pas, contrairement à ce que pensent les furieux qui m’écrivent sans l’avoir lu ( et pour cause : il n’est pas encore en librairie ! ) un livre de ragots.
A ceux qui s’interrogent, je conseille de regarder l’émission « Bibliothèque Medicis » sur « Public Sénat » vendredi 15 novembre. Jean-Pierre Elkabbach, qui me reçoit, en compagnie d’Anne Hidalgo et Valérie Pécresse, deux de mes personnages de « Conquérantes », ainsi qu’avec l’auteur d’un livre sur Germaine de Staël, Eric Egnell, nous fait évoquer bien des aspects du parcours des femmes à la conquête du pouvoir : la personnalité du père ( dans le cas de Martine Aubry, Ségolène Royal, Marine Le Pen, Nathalie Kosciusko-Morizet …) celle de la mère, celle des compagnons, les enfants… A aucun moment nous n’évoquons ce qui a fait « le buzz » depuis quelques jours à propos de ce livre. Tant d’autres choses ont paru plus intéressantes à Jean-Pierre Elkabbach et à mes premiers lecteurs !
Quant à moi, je reste fidèle à la devise de mon maître Albert Londres « Notre métier n’est pas de faire plaisir. Ni de porter tort. Il est de porter la plume dans la plaie. »



Impressions

30 Octobre 2013

Des porcs qui se prétendent chrétiens ont osé pousser en avant des enfants agitant des bananes sur le passage de la Ministre de la Justice comme pour la traiter de singe ! Et des élus de droite qui se prétendent gaullistes sont restés assis lorsque leurs collègues de l'Assemble nationale ont voulu exprimer leur solidarité à Christiane Taubira ! Que se lèvent enfin les hommes et les femmes d'honneur ! Que se lèvent les Religieux et les Républicains! C'est la France qu'on salit ainsi .


Pour Taubira

Je n’étais pas à l’Assemblée nationale ce mercredi après-midi et comme je le regrette ! J’aurais exprimé mon indignation à tous les députés de droite que j’aurais croisés, goguenards ou fanfarons, dans la salle des 4 Colonnes . Comment ? Ils prétendent défendre des valeurs chrétiennes, des valeurs républicaines de liberté, égalité, fraternité, des valeurs de respect et d’autorité, et ils ne se lèvent pas pour manifester leur solidarité lorsqu’une ministre de la République est insultée ? Cela s’est passé hier, lors d’une visite en province. Comme à leur habitude depuis des mois, des manifestants contre le « mariage pour tous » accueillaient la Garde des Sceaux par des vociférations.
Passe encore qu’on manifeste, même si la loi , une fois votée, devrait imposer un minimum de calme et de retenue et si ces bouches ouvertes et ces visages déformés par la haine - je les connais, je les ai croisés notamment lors d’une visite à Nantes, où j’accompagnais la Ministre des Droits de la femme, Najat Vallaud-Belkacem - ne donnent pas une belle image de ceux qui prétendent défendre la famille …tout en se moquant pas mal des milliers de femmes battues et des dizaines de milliers d’enfants martyrs…
Mais leurs propres enfants ! Que ces bons chrétiens poussent leurs enfants en avant, qu’ils leur enseignent, en guise de « valeurs », de foi et de charité, le mépris, la haine et le racisme le plus abject ! Qu’ils leur mettent entre les mains des bananes, pour signifier qu’à leurs yeux, la ministre de la Justice française est un singe – ou une guenon ! Nous voilà revenus aux pires caricatures fascistes des années 30 - à la « bête immonde » dont le visage est celui de la bêtise la plus épaisse. Savent-ils seulement, ces parents indignes, tout ce que leurs enfants gagneraient à apprendre de Christiane Taubira, cette amoureuse de l’Histoire et de la Littérature, cette femme de courage et de profonde culture ? L’ont-ils jamais entendue prononcer l’un de ses discours dignes de Malraux, où elle convoque tour à tour Victor Hugo, Aimé Césaire et Edouard Glissant ? Mais non : ils détestent Malraux, justement, et Victor Hugo, ces gauchistes, et Alexandre Dumas et Pouchkine, et Leopold Sedar Senghor, ces « nègres » comme Obama . Ils détestent le talent et la différence. Jusqu’où descendront-ils ? Et que vont devenir leurs enfants, après un tel « apprentissage » ? Je me retiens pour ne pas parler de nuques épaisses de bovins et de grouins de porcs : on ne répond pas à l’insulte par l’insulte et le forum ne doit pas devenir une auge. Mais que pas un, pas un seul des élus de droite dans l’hémicycle – dont plusieurs osent encore se prétendre gaullistes- ne se soit levé cet après-midi, quelle honte et quel chagrin !
« L’affaire Leonarda » m’avait, croyais-je, rejetée dans les bras de la droite , irritée que j‘étais par le faux « angélisme d’une gauche compassionnelle qui méprise le « petit blanc » au pied de chez elle mais qui se dit prête à enfreindre les lois de la République pour accueillir les bras ouverts, aux dépens des Français les plus modestes, une famille de faux Kosovars qui n’a cessé de mentir et qui nargue sur tous les écrans de TV le Président de la République. Mais « l’affaire Taubira » me rejette dans les bras de la gauche…ou dans le camp des abstentionnistes, dégoûtés de la politique et des politiciens. Que se lèvent, enfin, des hommes et des femmes d’honneur ! Que montent en chaire des évêques et des prêtres effrayés des dérives fascisantes des militants anti « mariage pour tous » et saisis d’une sainte colère !

Impressions

25 Octobre 2013

J'étais cet après-midi aux obsèques de Philippe Cohen. J'avais travaillé avec lui . Je l'appréciais énormément. Quelle stupide timidité - ou quelle vie trop accaparée pas mille petite choses qui m'empêchent de voir les plus importantes- m'ont amenée à passer à côté d'une amitié ? Comme je regrette maintenant le temps perdu, et qui ne reviendra plus.


La cérémonie des obsèques du journaliste écrivain Philippe Cohen avait lieu cet après-midi au cimetière du Père Lachaise, sous un ciel doux et gris, empreint de mélancolie. Il y avait là toute l’équipe de Marianne – à l’exception de Maurice Szafran, dont la colère contre son livre sur Le Pen, co-écrit avec Pierre Péan, provoqua le départ de Philippe – plus quelques personnalités de droite comme Nicolas Dupont-Aignan et Paul-Marie Coûteaux et de gauche comme Jean-Pierre Chevènement et Régis Debray. L’axe républicain Philippe Séguin/ Jean-Pierre Chevènement, en somme. Je me reconnais dans cette famille, moi qui me sens de droite avec les gens de gauche et de gauche avec les gens de droite. Philippe Cohen était-il pour autant un ami ? Je le connaissais peu, au fond, et nous n’avions, curieusement, pas parlé de nos convictions politiques , mais sa mort, dimanche, alors que je pensais à lui particulièrement depuis quelques jours, prenant de ses nouvelles par son ami Pierre Péan, m’a profondément émue.
Peut-être parce que j’avais vu en lui l’homme blessé.
Au cimetière, plusieurs témoignages – de jeunes journalistes ayant travaillé sous ses ordres, de ses enfants, de sa femme et, bien sûr, de Pierre Péan – dressent le portrait d’un passionné mais d’un rieur, d’un bourreau de travail parfois impérieux, ou donnant l’impression de l’être car il réfléchissait et travaillait si vite que les autres se sentaient toujours un peu dépassés, d’un homme d’intelligence et de culture mais aussi d’un farceur, d’un père tendre, attaché aux rites ( pas les rites religieux, les rites de la transmission de la connaissance, de la complicité ). Moi, je me souviens d’un homme fin, ironique, distancé, mais comme dévoré de l’intérieur. J’ignorais sa maladie, qui le poursuivait depuis des années, mais sa secrète inquiétude me l’avait rendu attachant. Nous nous étions connus lorsque j’avais commencé à travailler pour Marianne et que Maurice Szafran m’avait demandé si je pouvais contribuer de temps à autre à « Marianne 2 » le site Internet que Philippe avait créé .
Mon premier papier « en ligne » avait été écrit, à la demande du journal, pour la défense d’Anna Cabana, alors vivement attaquée par nos chers confrères à l’intérieur même de la rédaction ( j’allais apprendre que c’était chose courante dans ce journal ) pour un livre qu’elle venait de publier sur Cécilia Sarkozy. Ils trouvaient que c’était de la petite histoire de bonnes femmes, de la vie privée, etc… Je soutenais que cette histoire-là, quand elle remonte à Diane de Poitiers ou Marie-Antoinette, devient de la grande Histoire.. Alors ?
Philippe prenait toujours mes papiers, très vite, presque sans commentaire – mais avec juste ces quelques mots qui suffisent à un auteur inquiet pour se sentir en confiance. Nous nous croisions lors des conférences de rédaction de Marianne et échangions quelques mots, tantôt nous tutoyant, plus souvent nous vouvoyant. Je me souviens de son ironie à propos de mes portraits de femmes : il me trouvait un côté militant digne d’écrire dans « l’Huma » et j’en riais …De temps en temps, je le croisais aussi sur le terrain, par exemple à un diner d’anciens combattants du FN avec remise de « flammes » en bronze par le « patriarche », où nous étions tous deux comme des spectateurs de théâtre debout au fond de la salle.
Puis, je reçus son livre écrit avec Péan « Le Pen, une histoire française ». Une somme impressionnante, une enquête formidable – à la fois à décharge, puisque les deux auteurs n’avaient pas trouvé la preuve que Le Pen ait torturé en Algérie et le disaient – et à charge, car leurs informations sur la cupidité de Le Pen étaient écrasantes. Cet ouvrage à quatre mains était pour moi un modèle d’indépendance : « porter la plume dans la plaie », selon le précepte de notre maître Albert Londres. Je lui reprochais seulement un « manque de chair », un manque de sensualité, s’agissant d’un personnage aussi charnel, aussi violemment romanesque. Mais Szafran , aveuglé par la profonde blessure d’Auschwitz, voulut voir seulement que Cohen avait dédiabolisé Le Pen et trahi la bonne cause – oui, Cohen, dont certains membres de la famille étaient morts aussi là-bas… Je compris alors pourquoi le livre m’avait paru « trop froid » : par une volonté sourcilleuse de ne pas céder à la fascination du verbe, de la mise en scène, de la présence physique de l’acteur, par un souci extrême de garder ses distances plutôt que d’ « entrer à l’intérieur » du personnage comme le ferait un romancier.
Peu à peu, comme à mon insu, mon estime pour Philippe grandissait . Lorsque j’appris son départ de Marianne, je l’invitais à déjeuner. Avec beaucoup de pudeur et de dignité, il me joua celui qui est content qu’un « coup de pied au c… » l’oblige à se remettre en cause, à réinventer. Il avait des projets d’articles pour Le Point, des projets de livres…Mais je le sentais ravagé. Ce qui ne l’empêcha pas, avec beaucoup de gentillesse, de me donner plusieurs contacts pour m’aider à rencontrer les filles Le Pen en vue d’un livre sur les femmes politiques. De temps, en temps, nous étant promis de déjeuner ensemble régulièrement, nous nous appelions.
Mais un jour, Philippe me dit d’un ton détaché qu’il allait être hospitalisé .A dater de là, n’osant le déranger, j’appelais Pierre Péan pour prendre de ses nouvelles. Et c’est ainsi que j’appris que l’opération chirurgicale avait été un échec : il était trop tard pour sauver Philippe. La médecine ne pouvait plus que l’empêcher de trop souffrir et à lui permettre de passer ses derniers jours au milieu des siens. Péan était bouleversé de sa souffrance.
Sandrine, la femme de Philippe, a évoqué avec infiniment de tendresse cet après-midi son esprit de résistance, mais aussi son amour de la vie, des diners de copains, des livres partagés, des discussions politiques . Et je me suis dit : « quel dommage de ne pas l’avoir mieux connu ! » Quelle stupide timidité, peur de déranger, m’a donc empêchée d’aller davantage vers lui , de connaître plus tôt sa famille, de nouer une véritable amitié ?
On croit toujours qu’on a le temps. Mais le temps s’en va, nous laissant sur la rive. Désolés de n’avoir pas dit, pas compris, pas échangé plus tôt et mieux. Il ne faut jamais laisser passer une occasion d’amitié. Rien de plus triste que d’être « passé à côté . Merci, Philippe, de me l’avoir fait comprendre, avec votre délicatesse habituelle. Adieu, Philippe.

Impressions

25 Septembre 2013

Dans une lettre ouverte au prochain pape publiée en 2011 sous le titre " Le pape, la femme et l'éléphant " je demandais au futur successeur de Benoît XVI de revenir à l'Evangile et de tendre la main aux femmes, comme le faisait Jésus-Christ. Le Pape François aurait-il entendu mon appel ?


Très Saint Père, n’ayez pas peur !

« Imaginons que la papauté n’ait pas craint d’abandonner sa puissance temporelle. Imaginons qu’elle ait résisté à la tentation de proclamer, en 1870 dans des conditions politiques particulières, l’infaillibilité pontificale…
Imaginons que la hiérarchie catholique se soit dépouillée de ses vains honneurs …
Imaginons qu’elle renonce à s’appuyer sur de puissants réseaux de pouvoir pour se tourner vers « l’Eglise d’en bas ». Imaginons qu’elle soit assez universelle et assez jeune pour vous désigner, vous, le prochain Pape, parmi les pauvres d’Amérique latine, d’Afrique ou d’Asie..
Imaginons qu’elle ose entamer une grande et profonde réforme à laquelle elle associe toutes les « religions sœurs » de la chrétienté pour un retour à l’Evangile.
Imaginons, enfin que, prenant conscience de sa faiblesse, qui est sa seule force, l’Eglise ne craigne plus d’entendre railler le christianisme comme une « religion féminine » et se décide à ouvrir les bras aux femmes.
Quel formidable signe d’espoir elle enverrait au monde !
Futur Saint Père…N’ayez pas peur ! »

Retour à l’Evangile

Cet appel au successeur de Benoît XVI, je le signai le 24 décembre 2010 en conclusion d’un livre publié au printemps 2011 « Le Pape, la femme et l’éléphant » où j’expliquai pourquoi, comme des millions de baptisées, je m’étais éloignée de la religion catholique de mon enfance. Non que je reproche à l’Eglise de ne pas s’adapter à la société moderne: je n’en peux plus de la violence de cette société, de son addiction au fric et à la pornographie. Tout à l’heure encore, au cinéma, j’ai failli sortir de la salle avant le film de Woody Allen ( Blue Jasmine, très fin tableau des ravages de l’argent au sein des familles ) tant les présentations de films à venir étaient sadiques et sanglantes .
Ce que je lui reproche, à cette Eglise, c’est de n’être pas restée fidèle au message de simplicité et d’amour de l’Evangile. C’est d’avoir confié à une assemblée d’hommes célibataires et âgés, pour la plupart très éloignés de la « vraie vie » mais hélas pas du luxe et du pouvoir, le privilège de « légiférer » pour des millions de fidèles et notamment pour des millions de femmes dont ils ignorent tout des conditions de vie. Alors que Jésus-Christ, lui, ne cessa pas de manifester sa sympathie, son respect, sa tendresse pour les femmes méprisées…
C’est dire que, lorsque le Pape François a débarqué d’Argentine avec ses vieilles chaussures noires et sa voiture modeste et s’est installé dans une petite chambre à l’Institution Sainte Marthe au pied des somptueux appartements du Palais du Vatican, j’ai pensé « Quelle leçon ! Quel camouflet pour Benoît XVI et les prélats de la Curie! Mais attendons la suite. Jean-Paul II, lui aussi, fut un as de la com’ – ce qui ne l’empêcha pas de s’allier, en 1994 au congrès mondial du Caire sur la population, aux ayatollahs d’Iran, du Soudan et d’Arabie Saoudite pour empêcher toute régulation des naissances par la contraception ni de s’appuyer sur de puissantes et riches organisations conservatrices telles que « l’Opus Dei » et « Les légionnaires du Christ ».
Donc, comme me le disait un ami Dominicain « Attendons de voir… »

De la tendresse, enfin !
Le deuxième pas s’est un peu fait attendre. Mais il est venu, avec cette longue interview à seize revues jésuites ( observons que les Jésuites , un temps marginalisés au profit de l’Opus Dei*, reprennent de l’influence, ce qui est tant mieux pour l’intelligence… ). Le Pape François n’y modifie pas le dogme, mais son approche de problèmes de société devenus absolument obsédants pour ses prédécesseurs – le divorce, l’avortement et la contraception, le célibat des prêtres, l’homosexualité, et la place des femmes dans l’Eglise- parait plus humaine. Car il sait trouver les mots pour exprimer la tendresse. Et rappeler que c’est un devoir, pour tous les prêtres, de plonger « dans la nuit » de chacun des hommes et des femmes qu’ils approchent. J’en connais, pourtant, qui ont été marginalisés, sinon sanctionnés pour cela. Nous voilà loin en tout cas, du langage de Jean Paul II et de celui de Benoît XVI, qui déclarait en survolant l’Afrique « le préservatif aggrave le problème » ou qui répondait, lorsqu’on l’interrogeait sur la place des femmes « Il y a aussi, à Rome par exemple, une église où l’on ne voit aucun homme, pas un seul, sur aucune peinture d’autel… »
Pourtant, le Pape allemand avait été, lorsqu’il s’appelait Josef Ratzinger, un théologien ouvert au mariage des prêtres. Mais, une fois Pontife, il avait dû en premier lieu de s’attaquer à l’ignoble dossier de la pédophilie, qu’il connaissait bien pour avoir alerté Jean-Paul II en vain depuis des années. Puis il découvrit l’ampleur de la corruption et des affaires de mœurs au sein même du Vatican. Le choc fut trop violent.
La mission qui incombe maintenant au Pape François est de remettre de l’ordre, de la probité et de la simplicité au Vatican. Mais aussi d’en finir avec un catéchisme dogmatique à l’excès et qui n’a plus grand-chose à voir avec l’enseignement de l’Evangile. Et de tendre la main aux femmes. N’ayez pas peur, Saint Père !
CC

A propos de l’Opus Dei

* A la suite d’un article récent dans Midi Libre ( Un nouvel Aggiornamento ?) où je citais le fondateur de l’Opus Dei, Escriva de Balaguer, un petit prêtre franquiste devenu Monseigneur et canonisé par Jean-Paul II, une responsable de la communication de cette puissante organisation m’ écrit pour me dire que le fondateur de l’Oeuvre et ses disciples n’ont jamais eu aucun engagement politique. Désolée, mais j’ai lu Camino et les autres œuvres d’Escriva de Balaguer : j’y ai retrouvé le style et les formules de l’Eglise d’Espagne de 1937 telle que la décrit, meurtri et indigné, Georges Bernanos dans « Les Grands Cimetières sous la lune ». J’ai lu aussi toutes les biographies de ce nouveau saint ; j’ai moi-même mené, pour l’hebdomadaire Le Point il y a une dizaine d’années, une grande enquête en France et en Espagne sur son organisation, dont les pratiques ont parfois approché celles d’une secte. Nul doute qu’elle a joué un rôle important- et bénéfique - dans le combat de Jean-Paul II pour Solidarnosc en Pologne et contre le communisme dans tout le bloc soviétique. Mais elle a été aussi le fer de lance des forces les plus réactionnaires, notamment en Amérique Latine , face à Dom Helder Cameron, « l’Evêque des pauvres » , dont on attend toujours la canonisatio