Le Point

3 Mai 2006

Ce reportage sur l’hospice de Lille, fut publié par l’hebdomadaire Le Point le 19 mars 1973. Il fit scandale et amena le Maire de Lille, Pierre Mauroy, à faire transférer immédiatement les « patients » dans d’autres établissements. L’ ancien Hospice de Lille a été depuis entièrement restauré et classé monument historique .


Ils sont assis sur leur chaise, mains sur les genoux, regard fixe ; ils ne disent rien et ils attendent la mort, « les petits vieux de l’hospice ».
Le décor correspond tellement à l’image caricaturale des paysages du Nord que l’on a peine à y croire. Tout y est : un ancien canal, une avenue déserte bordée d’arbres gris, un terrain vague, la brume. Et, dominant ce monde du silence, à cinq minutes de la gare de Lille et de son centre animé, une imposante façade de pierres grises, sobre architecture du XVIIIe siècle : l’hospice général de Lille.
Ici vivent, à l’abri des néons, des décibels, des remous politiques et des scandales, 550 personnes : débiles, malades mentaux, vieillards. Mais on comprend vite pourquoi cet hospice a servi de décor aux scènes d’emprisonnement et de tortures du film « l’Aveu », de Costa-Gavras.   
Il suffit d’arpenter les couloirs –immenses, glacials- du premier étage. Cinq mètres de hauteur sous le plafond voûté. Un sol pavé, les célèbres pavés du Nord, ceux que l’on trouve dans les vieilles ruelles et les « courées », entre lesquels suintent des rigoles brunes.
Et puis, l’odeur. Une odeur d’étable, âcre, suffocante. Les hautes fenêtres que l’on ouvre même en hiver, les courants d’air qui font frissonner même en été n’y font rien. Elle s’est installée pour toujours entre ces murs épais. Franchie une herse –tous les dix mètres le couloir est barré d’une herse de bois ou de fer- on entre dans « la salle des mentaux ». Et d’un seul coup, on bascule dans un autre monde. C’est un film néo-réaliste italien d’après-guerre. Ou bien cela se passe dans quelque Orient misérable. A peine a-t-on fait quelques pas dans la salle démesurée, meublée en tout et pour tout d’une longue table de bois brut, que des êtres- une centaine environ- au crâne presque rasé, vautrés sur des bancs devant un poste de télévision gueulard, les pieds dans des mares d’urine, se mettent à bouger. Tenant d’une main leur pantalon de toile kaki sans cordon, ils se dandinent vers vous, en marmonnant des syllabes étranges.
« N’ayez pas peur, dit le directeur en les écartant, ils ne sont pas méchants ».
Au fond, c’est leur dortoir. Des lits de fer alignés les uns contre les autres, si nombreux qu’on les croirait multipliés à l’infini par une glace. Un peu plus loin, la salle des « punis », peuplée seulement d’une vingtaine de lits. « On les enferme là, explique le directeur. Comment faire autrement quand, dans une salle où dorment 40 personnes, un vieux rentre saoûl ? » le seul puni de la semaine est allongé, les yeux rivés au plafond, perdu dans on ne sait quel rêve ou quel souvenir. C’est un vieux qui, précisément, avait trop bu : il a tenté d’étrangler son voisin.     L’alcoolisme constitue le problème majeur des hospices. Rien d’étonnant quand on sait que le Café du Vieux Canal est le seul but de promenade possible entre les heures des repas (11h30 et 17h30), et le ballon de gros rouge à 40 centimes, le seul moyen d’évasion accessible : la plupart des vieux entrent à l’hospice démunis, ils ne touchent que 50 Francs d’argent de poche par mois.
D’escaliers sombres en couloirs pestilentiels (il n’y a, par salle, qu’un seul WC, souvent bouché, et une demi-douzaine de lavabos écaillés), des salles de femmes à l’entrée « strictement interdite aux hommes » aux salles de valides et à l’infirmerie, l’horrible devient très vite monotone. Partout, les mêmes hauts plafonds noircis, les mêmes murs jaunes, les mêmes longues fenêtres à petits carreaux par où filtre la pâle lumière de la cour intérieure. Dans chaque salle, de part et d’autre du gros poêle de fonte qui trône au milieu, entouré d’un grillage, les mêmes lits alignés. Entre chaque lit, une chaise étroite. Et sur la chaise, un vieux ou une vieille. Tous étonnamment ressemblants. Vêtus de toile bistre ou grise et d’un gros gilet de laine, les cheveux raides coupés au bol, ils sont assis, les mains sur les cuisses, le regard fixe. Les multiples petits évènements de la vie commune- le café au lait de 15h30 qu’on sert à la louche, la femme qui hurle d’une voix éraillée : « Une cigarette : Une cigarette ! », celle à qui l’on doit remettre de force sa chemise de coton car elle veut à tout prix se déshabiller… -rien ne semble les sortir de leur torpeur. Pensent-ils seulement à quelque chose ? Ont-ils un âge ? Portent-ils seulement un nom ? Sont-ils enfin des êtres humains ?
Des vieux abandonnés, cela suffit. Entrés à l’hospice à la demande de l’hôpital parce qu’il fallait « désencombrer » le service spécialisé où ils avaient été opérés ou soignés. Ou bien chassés de chez eux parce qu’ils ne payaient plus leur loyer. Ou « riches », cela arrive (une fois, on a retrouvé 70 000 F sous le matelas d’une « grand-mère »), mais seuls et handicapés par un méchant lumbago.          
Alors, assis sur leur chaise percée à longueur de journée, ils se laissent lentement gagner par la mort, Ils n’ont plus, semble-t-il, ni curiosité, ni intelligence, ni coquetterie, ni pudeur.
On se persuaderait vite que la vieillesse est bien un sinistre naufrage, si l’on ne se souvenait alors d’une grand-mère qui a décidé, à 75 ans, d’apprendre l’anglais, d’un chef d’entreprise qui, à 81 ans, submerge  chaque matin ses collaborateurs d’idées nouvelles, et d’un célèbre pianiste, Artur Rubinstein qui, à 83 ans, parcourt le monde de récital en récital. En vérité, le naufrage n’est ni inéluctable ni irrémédiable. A Grenoble, où une équipe de médecins à créé, il y a une dizaine d’années, un service d’hospitalisation à domicile et un réseau de « clubs du 3ème âge » gérés par les personnes âgées elles-mêmes, des centaines de vieux ont rajeuni ; ils ne pouvaient plus se baisser pour lacer leurs souliers : ils partent, à 70 ans, en stage de ski, et vont chaque semaine à la piscine. Elles étaient vêtues de noir et de pantoufles pour la vie, les voilà qui se pomponnent, se maquillent, font de la gymnastique pour retrouver démarche souple et ventre plat.      
Même ceux de l’hospice de Lille, et leurs milliers de semblables- entassés dans les hospices d’Ivry ou de Nanterre, mêlés aux jeunes débiles et aux schizophrènes dans celui de Saint-Etienne, privés de pantalon pour avoir bu ou enfermés pour avoir tenté de rejoindre leur conjoint à Nancy, Chartres et ailleurs -, oui, même tous ceux-là, abêtis par un régime qu’il faut bien qualifier de pénitentiaire (réveil à 5h30, et couvre-feu à 18 heures), même les incontinents, les gâteux (mais qui ne le deviendrait après quelques mois de ce régime, avec la mort comme seule évasion possible ? ) pourraient encore mener une vie normale.     
Le visiteur qui hâte le pas, pressé de retrouver l’air libre et des visages d’enfants, le soupçonne déjà : sur son passage, les clins d’œil, les petits appels de la main sont autant de signes.
Voilà trois ans, à Lille précisément, une équipe de jeunes, filles et garçons, étudiants pour la plupart et membres de l’association des Petits Frères des Pauvres, en a fourni la preuve. En rendant visite deux fois par semaine aux « petits vieux » de l’hospice, ils ont découvert la détresse, l’intelligence, le cœur –parfois la haine- cachés derrière les visages uniformes.      
L’été suivant, les Petits Frères organisaient des vacances : 10 jeunes avec 40 vieux pendant quinze jours dans un hôtel tout blanc sur une plage de la Manche. « Ce fut une incroyable transformation, raconte l’un d’eux, un grand garçon bouclé à col roulé : Patrick Fournier, 22 ans, étudiant en médecine. Les femmes achetèrent des robes à fleurs, devinrent gaies, bavardes. » Mais trois jours après le retour à l’hospice, elles sombraient de nouveau.
Alors, les Petits Frères décident de lancer une campagne. Ils alertent le directeur du Centre Hospitalier Régional, dont dépend l’hospice. En mai dernier, ils publient un livre blanc «  Vivre à l’hospice » et couvrent les murs de la faculté de Lille d’affiches représentant des vieux derrière des barbelés. La réaction est vigoureuse. Le directeur du CHR parle de diffamation et de « visées électoralistes » et interdit aux Petits Frères l’entrée du Club qu’ils animaient à l’hospice. La municipalité, elle, refuse d’intervenir avant les élections. La CGT, à laquelle adhère une partie du personnel, demande au directeur de porter plainte contre les Petits Frères, qui sont «  allés trop loin dans la démagogie » et ont « porté atteinte à la réputation » des quelque 140 agents et aides soignantes de l’hospice. Le dévouement de ceux-ci n’est pourtant pas en cause. Il suffit, pour le mesurer, de lire dans le journal de bord de la garde de nuit, cette petite phrase : « Madame S. Changée 5 fois »…
Mais l’indifférence des pouvoirs publics est largement partagée par la population. Pis : à chaque départ en vacances, des centaines de Français abandonnent leurs vieux parents à l’hôpital -pour ne plus jamais les y reprendre.
En remplaçant les salles communes par des chambres particulières et les hospices par des maisons de retraite au milieu de parcs, améliorerait-on beaucoup leur sort ? «  Dans une maison de grand luxe où le revenu mensuel des retraités varie de 3000 à 10 000 francs, atteste le responsable d’un Groupe d’Etudes et de Recherches pour les Personnes Agées, créé par les Petits Frères des pauvres, nous avons rencontré des vieux qui s’ennuyaient autant qu’à Lille. »

Car le vrai drame de la vieillesse, outre l’inconfort matériel, la promiscuité et la misère pour le plus grand nombre, c’est d’être rejeté hors du monde des vivants. A l’hospice de Lille, il a fallu sept ans pour qu’on s’aperçoive qu’une vieille femme réputée amnésique ne l’était pas : personne ne lui adressait jamais la parole.
          

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