Impressions

30 Mars 2016

Souvenir de ma première rencontre avec l'historien devenu un ami


«  Tu viens déjeuner avec Alain la semaine prochaine ? » Quand Micheline me lance  de son air rieur cette formule  rituelle, je sais qu’elle s’apprête à repartir au bout du monde - photographier une femme de sciences ou un Nobel. Alors, je me mets en quête de cerises. Si j’ai pu descendre en Provence, j’en remonte un panier de mon jardin. Sinon, je cherche sur les marchés des Bigarreaux à la  peau claire- celles que lui et moi préférons. Decaux aime aussi les Montmorency avec le canard, les Abondances, noires et sucrées, dans le clafoutis, les Cœurs de pigeon, petites mais si goûteuses . Et les Belles Magnifiques, qui arrivent à point pour son anniversaire.
Je me souviens d’un matin de juillet à Valbonne, où je venais l’interviewer pour la première fois. Il écrivait sur ses genoux un texte sur Voltaire, dont son grand-père maternel lui disait, plissant malicieusement les yeux «  Est-ce que ton curé sait qu’il a donné asile à un prêtre lorsque le roi de France, ce roi très chrétien, a chassé les Jésuites ? Je vais te dire une chose, mon petit Alain : Dieu reconnaîtra les siens… ».
Pour achever de me mettre  à l’aise, l’historien très chrétien me désigna un  compotier : «  Vous aimez les cerises ? »
 Alors, Alain Decaux me raconta Voltaire, s’interrompant seulement, quand il craignait d’être trop sérieux, pour goûter une cerise et plaisanter sur sa santé «  Savez-vous que vous avez failli me perdre ? » Il plaisante, il plaisante toujours. C’est, avec la gourmandise, sa façon de nous rendre la vie plus légère. Mais je devinais que,  chaque soir, après s’être immergé dans Voltaire, il rendait grâces à Dieu. Pour sa femme et ses enfants. Pour tous les dons de l’Esprit. Et pour toutes les variétés de cerises.
Paris, le 18 juin 2010 CC