Midi Libre

5 Janvier 2020

C'était votre bon vieux temps. Tout était permis à l'élite intellectuelle, à commencer par le viol des enfants.


C’était votre bon vieux temps. On s’habillait en jean ou en dandy .  Les uns  rêvaient d’ une révolution menée par les adorateurs de Mao. Les autres, comme vous, regrettaient  les églises où l’on chantait en latin. Mais l’on respirait en tout cas un parfum de XVIIIème siècle à la cour du Duc d’Orléans : tout était permis à l’élite intellectuelle – ou supposée telle- à commencer par le viol des enfants. La littérature n’était-elle pas,  rappelait hier un célèbre animateur d’émissions littéraires, «  au dessus de la morale» ? Or vous étiez écrivain. Un écrivain sans best-sellers ( malgré votre Prix Renaudot 2013 ) au point que la Ville de Paris et le Ministère de la Culture avaient dû vous loger et vous verser une pension, mais non sans talent et sans élégance. Jean d’Ormesson ne voyait-il pas en vous un « séducteur intellectuel », et François Mitterrand, un «  séducteur impénitent, mélange de Dorian Gray et de Dracula », tandis qu’un grand journal du soir, publiant en 1977 une pétition contre une révision du code pénal qui aurait pu protéger les enfant des prédateurs sexuels, vous comparait à Gide et Casanova et vantait votre « aura d’homme cultivé qui ose briser les tabous » ? On admirait  votre charme slave hérité de parents russes,  forcément princes plutôt que bourgeois. On admirait aussi votre audace : non seulement vous étiez capable de dépenser en une nuit avec une adolescente ou deux petits garçons toute la subvention de la République française dans un palace de Venise ou de Bangkok , mais, au contraire de ces minables curés condamnés à assouvir leurs désirs en cachette, vous vous en vantiez ! Sartre, Beauvoir,  Sollers et bien d’autres adoraient ça. Et quand Denise Bombardier osait vous le reprocher, on la traitait de « mal baisée » ! Mais voilà : les temps ont changé. L’affaire d’Outreau  nous a dévoilé en 1997  la hideuse vérité des pédophiles. L’une de vos anciennes proies, Vanessa Springora, vous dénonce aujourd’hui en utilisant vos propres armes : un livre ( Le consentement, Grasset )  et le talent. Nous  découvrons soudain  que, l’an dernier , 8700 viols de mineurs –  plus d’un par heure – ont été commis en France . Et nous en sommes  scandalisés.  Ce grand retournement des mentalités, vous, l’artiste trop imbu de son talent, n’avez pas su le pressentir. Vous en voilà donc, à 83 ans, la victime expiatoire.