Impressions

27 Juillet 2018

Emmanuel Macron s'est-il servi d' Alexandre Benalla pour donner une leçon aux policiers, gendarmes et hauts fonctionnaires?


Huffington Post 25 07 2018
A propos de l'affaire Benalla
C’est l’histoire d’un jeune président, Emmanuel Macron, à qui tout avait réussi trop vite car il avait du talent et de la chance. Il était arrivé à un moment où les Français , lassés d’un président « normal »  à la fois bedonnant et  trop bavard, rêvaient, sans en être vraiment conscients, de se réincarner dans un jeune prince, beau, intelligent et déterminé. Et comme celui-ci avait des lettres et le goût de séduire, il avait retenu le conseil de l’Apollon de Bellac de Giraudoux, «  Dites- leur qu’ils sont beaux ! » En le regardant et en l’écoutant, les Français se sentaient à leur tour beaux, intelligents,  et  tous « premiers de cordée ». Adieu les vieilles badernes du Sénat et du Palais Bourbon, les exceptions françaises  que sont les allocations innombrables distribuées à des «  assistés » et la plainte éternelle  des «  damnés de la terre » qui n’ont pas eu le courage de se prendre en mains pour créer leur entreprise, pas même celui de suivre un régime pour enfiler un beau « costard » !
 Adieu la vieille France, reléguée hier , avec ses 67 millions d’habitants, au rang de  puissance moyenne du passé ! Elle allait devenir une grande puissance moderne. Le mince chef de l’Etat français serrait la main du gros président américain  Donald Trump  jusqu’à lui faire lâcher prise. Sous les yeux du couple Trump-Poutine,  il menait bientôt l’équipe de France  jusqu’à la victoire en coupe du monde de football. On admirait sa silhouette de jeune dieu , bras levés, à la tribune du stade immense.  On ne doutait pas que sa popularité, inévitablement  en baisse au bout d‘un an de règne par un effet mécanique des sondages, remonterait  d’un seul coup, désespérant ses plus brillants opposants et faisant une fois de plus l’admiration du monde et d’une  majorité de Français.
Cependant, Macron- Narcisse s’aimait  trop . On sentait parfois qu’il ne goûtait pas la compagnie des Français ordinaires.  Aux manifestants et contradicteurs, il ne lâchait pas, comme l’un de ses prédécesseurs «  Casse-toi, pauvre con ! » mais l’on devinait qu’il le pensait. Et puis, on se lassait de mises en scènes « jupitériennes » comme celle du Congrès à Versailles. Tout aussitôt, et comme s’il voulait «  faire peuple » après s’être vu décerner par un député insoumis le titre de «  roi des riches », on s’étonnait  de  voir le même Président accueillir dans la cour de l’Elysée  des rappeurs insultant en langage ordurier les femmes et la France. C’était bien la peine de donner des leçons de politesse à un enfant qui l’avait appelé «  Manu » ! Cependant, les déficits se creusaient et le chômage recommençait à grimper. Le tournant de la première année du quinquennat  passé , on se demandait si Macron-Jupiter  allait vraiment  réussir son pari : attirer en France des investisseurs de plus en plus nombreux,  relever le niveau de l’école, réveiller l’esprit d’entreprise  et faire « ruisseler » vers la France d’en bas les richesses nouvelles ainsi créées. Bref, le doute s’insinuait. Et l’on commençait à se dire qu’au fond, on ne connaissait rien de ce jeune président impérieux - sauf son goût de la mise en scène.
C’est alors qu’éclate «  l’affaire ».Rien de grave, à première vue. Un cas classique de chauffeur ou garde du corps que la cocarde présidentielle a enivré alors qu’on attendait de lui une discrétion exemplaire et une parfaite maîtrise de soi. Mais quoi ! N’a-t-on pas toujours vu auprès des présidents, comme  auprès des monarques, des personnages  un peu douteux ou vulgaires, mais qui savent garder les secrets de la vie privée de leur maître et  divertir celui-ci en lui permettant une certaine familiarité, un relâchement de ton, des rires, souvent même, aux dépens des ministres et autres importants ? C’était naguère le rôle du «  bouffon du roi ».C’est paraît-il aujourd’hui celui d’un « conseiller spécial sécurité ».
 L’ennui, c’est que, pour s’entraîner le Premier mai  au combat  de rue au lieu d’aller offrir du muguet  à Brigitte Macron  et à sa propre fiancée  ( qu’il devait épouser début juillet )  le dit conseiller  enfile, sur son sweat à capuche  de gamin de banlieue, un blouson et un casque de policier et s’en va casser du jeune manifestant place de la Contrescarpe. Voilà soudain Alexandre Benallal célèbre.  On le découvre , en polo jaune , en anorak de ski ou en costume cravate, en photo auprès du président Macron. Mais que sait-on de lui, en dehors de la véritable terreur qu’il semble inspirer au Ministre de l’Intérieur, d’un salaire exorbitant  qu’il n’aurait pas touché , d’un appartement Quai Branly qu’il  n’aurait pas habité  et d’une proximité assez grande avec le chef de l’Etat pour que celui-ci  s’avoue soudain « trahi » ? Que savait le couple Macron, qui lui faisait confiance au point de lui confier les clés de sa maison du Touquet ? Et que savait le Président de la République, qui lui avait confié pour mission d’étudier la création d’un service de sécurité rapprochée ? Savaient-ils que, après avoir travaillé pour une société de sécurité au Maroc, Benallal ,  devenu chauffeur d’ Arnaud Montebourg, non sans être entré au PS, avait été viré « manu militari » par le ministre socialiste  ? Savaient-ils  que, en mars 2017, alors que le candidat Macron   faisait de lui le garde du corps fétiche qui allait le suivre à l’Elysée , Benallal  assurait la sécurité, au Ritz, du cheikh irakien Jamal al-Dhari, neveu d’un célèbre responsable islamiste – ce qui stupéfiait le journaliste, ancien otage en Irak, Georges Malbrunot ? Savaient-ils enfin que plusieurs chefs de la gendarmerie et de la police s’étaient plaint à diverses reprises de la « brutalité » voire des menaces de ce  conseiller qu’on allait bientôt qualifier de «  favori du Prince »… au point que Macron, rompant un long silence gêné, se croirait obligé de proclamer, dans un style très peu « jupitérien » devant ses fidèles de « La République En Marche » : «  Il n’est pas mon amant ! »
Quel mot de théâtre ! Destiné, assurément, à entrer dans la postérité comme cette autre réplique , le même soir, du même acteur  «  Qu’ils viennent me chercher ! ».  Après s’être souvenu du long silence hautain du Président Giscard d’Estaing confronté à « l’affaire des diamants », on songe, évidemment,  au tribun Mitterrand  entravé par les affaires du Rainbow Warrior ou des Irlandais de Vincennes mais dénonçant  d’une voix vibrante «  l’honneur d’un homme jeté aux chiens » après le suicide de son ancien ministre Pierre Beregovoy. Macron a compris lui aussi qu’il lui fallait contre attaquer. Il puise sa force dans le constat que, malgré le réveil admirable de ce Parlement qu’il voulait réduire, aucun chef de l’opposition ne peut se dresser contre lui en rival . A gauche, le chef des Insoumis, Jean-Luc Mélenchon, est le meilleur. Mais derrière lui se dressent les épouvantails de la Bolivie et du Nicaragua. A droite, c’est  Gérard Larcher qui mène le jeu, avec beaucoup d’intelligence et de ruse. Mais le président du Sénat n’a pas « le physique de l’emploi » pour entrer dans la course à l’Elysée.
Macron se retrouve donc seul avec lui-même. Seul face à un gouvernement pétrifié d’angoisse. Seul face aux interrogations des parlementaires et de 80% des électeurs : a-t-il été naïf, trop crédule devant un Benalla, ce jeune homme de banlieue dont il se dit fier d’avoir assuré la promotion si rapide alors que certains le voient déjà manipulé par  les Irakiens, les Marocains…ou les Russes ? Ou bien  le Président a-t-il  joué un jeu pervers en utilisant ce conseiller spécial pour créer, à la barbe des policiers et des gendarmes, fussent-ils aussi dévoués, expérimentés et courageux  que leur héros mort au combat ,le colonel Arnaud Beltrame,  un service de sécurité «  à sa main » ? Voilà pourquoi l’affaire Benallal enflamme le Parlement, la presse et l’opinion :  elle jette le doute sur un président au double visage . Janus plutôt que Jupiter.