Marianne

3 Avril 2017

L'engouement pour Mélenchon révèle qu'il ne faut pas moraliser seulement la vie politique


Pendant des années, la droite eut pour « traître » préféré  François Bayrou. Au lieu de mettre un genou en terre devant Nicolas Sarkozy, le manant centriste n’avait-il pas eu l’impudence de se prononcer en faveur de François Hollande ? Ce dernier ne lui en témoigna aucune reconnaissance : aux législatives, il fit battre Bayrou  par un socialiste. Mais les attaques de l’UMP, puis de LR, n’en redoublèrent pas moins : pour eux, le leader du Modem n’était plus seulement le traître, mais l’imbécile qui n’avait même pas reçu le prix de sa « trahison » ! Son ralliement à Emmanuel Macron, sans autre espoir de récompense sonnante et trébuchante, allait aggraver son cas. Mais voici que d’autres « traîtres » se lèvent, concentrant à leur tour sur eux l’indignation des bien- pensants de droite comme de gauche. S’agit-il de François Fillon, le fils de notaire catholique sarthois ? Nous l’avons découvert infidèle à ses valeurs - comme quoi, les costumes bien coupés ne font ni le moine  ni le  gaulliste. Mais qu’importe à  ses partisans ! Les seuls vrais traîtres à leurs yeux – comme aux yeux des socialistes encartés-  sont Manuel Valls, qui croit que Marine Le Pen peut l’emporter et se prononce donc pour son pire rival, Emmanuel Macron, plutôt que pour le candidat officiel du PS.  Et  Christian Estrosi, le président LR de la région Paca. Elu grâce au renfort des socialistes et rallié à contre- cœur à Fillon, le Niçois aurait-il dû accepter pour  pénitence de se faire siffler par les Fillonistes ? Au lieu de recevoir Macron à son bureau le lendemain matin, aurait-il dû demander pardon à genou à celui qui clamait «  Qui imagine de Gaulle mis en examen ? »
 
Nouveau catéchisme
 
Lorsqu’on s’en étonne, les cathos fillonistes répliquent «  Mais tout le monde fait la même chose ! » La banalisation du péché vaudrait-elle absolution ? Il fut un temps où on lisait encore l’Evangile «  Vous ne pouvez servir Dieu et son maître ». C’était le temps où Charles Péguy s’écriait «  Pour la première fois dans l’histoire du monde, les puissances spirituelles ont été  refoulées par une seule puissance matérielle qui est la force de l’Argent !» et où Georges Bernanos tempêtait «  Ca ne vous frappe pas, que le bon dieu ait réservé ses malédictions les plus dures à des personnages très bien vus, exacts aux offices  ?»  On  appelait ces personnages- là les « pharisiens ». Mais depuis, le catéchisme a été réécrit. Ce qui  choque désormais la droite catho et la pousse à manifester contre ses propres enfants, c’est «  le mariage pour tous » et non le mensonge et la corruption. D’ailleurs, le Pape François en « fait trop » avec cette histoire de Jésus et l’argent. Sa simplicité évangélique le rend suspect.
 
Jeunes et Vieux voyous
 
Voilà pourquoi Jean-Luc Mélenchon grimpe dans les intentions de vote en reprenant les accents hugoliens de François Mitterrand ( « L’argent qui corrompt, l’argent  qui avilit ! ») . En l’écoutant dimanche fustiger les jeunes et vieux « voyous » de  Mc Do et du laboratoire Servier, je pensais à ma banque HSBC, prise la main dans le sac comme le Crédit suisse. A ma  Renault, dont le moteur est truqué comme celui des Volkswagen. A EDF, qui m’a persécutée  avec un prétendu arriéré d’il y a quatre ans, alors que la loi lui interdit de facturer  au-delà de deux ans, etc… Nos élus ne sont pas les seuls auxquels il faudrait imposer transparence et honnêteté. Emmanuel Macron  gagnerait beaucoup à écouter les sexagénaires Bayrou et Mélenchon.  
 
 
 
                     
 

Marianne

14 Mars 2017

"L'humanité souleva sa robe et me montra sa hideuse nudité"


« L’Humanité souleva sa robe et me montra…sa monstrueuse nudité », dit Lorenzaccio dans la tragédie de Musset qui porte son nom. Nous sommes tous, à ce point de la campagne présidentielle , Lorenzaccio : au mieux, désemparés et doutant  de tout, au pire, en colère ou désespérés.
Baiser écarlate et patins à roulettes
J’avais cru au combat pour l’émancipation de la femme. Il passait, pensais-je, par l’éducation des filles comme des garçons, la formation de tous à l’esprit critique… Et que vois-je en dernière page de quotidiens et de magazines qui s’affichent de gauche, de droite et même d’avant-garde ? Des jeunes femmes la bouche offerte, les cuisses ouvertes, la main entre les cuisses, les jambes nues juchées sur  de hauts talons, eux-mêmes juchés sur …des patins à roulettes ! A longueur de pages, y compris dans les magazines pour femmes « libérées », s’étalent ces fantasmes de publicitaires masculins à la barbe de trois jours. Apparemment, ils ne doutent pas  de convaincre les adolescentes - et même leur mère !- que le comble de la libération  serait , non pas de se passionner pour l’avenir de la France et  de la planète et de participer activement aux débats politiques pour faire entendre leur voix, mais de redevenir des « femmes objets », toujours plus désirables. On comprend, à voir ce défilé pornographique qui vise aussi bien à vendre des voitures que des bottines et du rouge à lèvres, que certaines optent pour le voile. Mais voilà : le voile aussi est imposé par des barbus. Faut-il voir dans la disparition du mince, si mince  espace laissé entre ces deux dictatures de barbus, la raison  de la disparition des femmes dans la campagne ? Peut-être.
La faute à Rothschild
François Fillon a fini, au bout d’une longue journée, par condamner les auteurs des tracts ignobles diffusés au nom de LR et représentant Emmanuel Macron en banquier juif au nez crochu, coiffé d’un haut de forme et armé d’un cigare comme dans les pires caricatures antisémites des années 1930 /1940. Il était temps ! Mais pourquoi avoir laissé prospérer, dès son meeting de lancement de campagne le 29 janvier à la Porte de la Villette, les attaques anti-Rothschild ? Même la juppéiste Virginie Calmels avait cru bon, pour se faire bien voir de son nouveau « patron » sans doute, de s’y livrer ! La droite libérale serait-elle donc en guerre, sans qu’on le sache, contre les banques ? S’apprêterait-elle à reprendre le slogan de François Hollande au Bourget en 2012 «  Mon adversaire, c’est la finance ? » Ou bien ce traitement serait-il réservé aux seuls Rothschild , dans la lignée du gouvernement de Vichy qui publiait un « statut des juifs » ?  Il faudrait nous expliquer le film : en 1962, quand le Président de Gaulle  appelle à Matignon le normalien Georges Pompidou , en poste à la Banque Rothschild depuis quatre ans, fait-il un mauvais choix ? Et quand, de Gaulle ayant démissionné en 1969, la droite et le centre  français choisissent  pour lui succéder  l’Auvergnat lettré qui  a découvert, grâce à son long stage à la banque, l’économie mondiale, cette droite-là se trompe ?  Pourtant, même si son grand dessein  de modernisation et d’industrialisation de la France  n’aboutit pas comme il en rêvait, Pompidou allait incarner la fin des «  glorieuses » années à 5, 6% de croissance… 
Cherchez les femmes                
Parfois, on entrevoit l’épouse du candidat : Brigitte, en blouson de cuir clouté conquérant au côté d’Emmanuel Macron. Pénélope, en imper Burberry et pantalon d’homme trop large, trop long et tire-bouchonné  derrière son dandy de mari, François, véritable gravure de mode à la gloire d’Arnys. Mais où sont les femmes qui  réfléchissent, inventent, se battent pour imposer des mesures en faveur des 2 millions de Françaises qui élèvent seules leurs 3 millions d’enfants ? Les a-t-on baillonnées ? Pire que cela : on les a rendues invisibles. Même l’insolente NKM a disparu des écrans. Il faudrait tout de même que les conseillères en communication des candidats, telles Anne Méaux, s’interrogent sur cette régression. Et que nous, les femmes, nous mobilisions. Y croyons-nous encore ?      
 

Marianne

2 Février 2013

Frigide et le Général


L’Histoire adore ces clins d’œil : plusieurs fois ces jours-ci, se sont croisés sur nos écrans un vieil homme en costume croisé, De Gaulle, initiateur d’une réconciliation franco-allemande historique, et une quinqua vêtue de rose fuschia comme ses banderoles « Un papa, une maman… » : Frigide Barjot, instigatrice du grand rassemblement des « anti » mariage gay.
Imaginons leur rencontre. « Tiens, une pétroleuse ! » aurait dit, l’œil rieur sous la paupière d’éléphant, le Général qui s’exclamait « Chouette, un militaire ! » en apercevant Brigitte Bardot vêtue d’une veste à brandebourgs. Peut-être aussi aurait-il félicité la « catho branchée ». Car il était très attaché au mariage.
Et pourtant ! Le même de Gaulle, qualifié par l’Express de JJSS et Françoise Giroud de « vieillard obèse », lança des réformes de société qui furent des révolutions. Dès 1944, à peine de retour dans Paris libérée, il imposait le droit de vote pour les femmes. Et en 1967, en dépit de son épouse Yvonne et de ses propres réticences, il faisait voter la loi autorisant la pilule. Un député gaulliste, Lucien Neuwirth, parti à 17 ans rejoindre la France libre, se battait en vain pour faire comprendre à la majorité les effets dramatiques de la loi de 1920 interdisant « toute prophylaxie anticonceptionnelle ». Devant de Gaulle, il plaida la cause des couples ouvriers, des mères de famille accablées « C’est vrai, conclut le Général, il faut que la conception d’un enfant soit un acte lucide ». Tant pis pour les conservateurs, qui allaient se déchaîner contre Neuwirth « le fossoyeur de la France ». Et tant pis pour le Général, bousculé au printemps suivant par une véritable révolution sexuelle…
Cette année là – 1967 – fut aussi celle où le ministre des Affaires Culturelles, André Malraux, à peine sorti d’un combat homérique à l’Assemblée nationale où il avait défendu les Paravents ( la pièce à scandale de Jean Genet, sur fond de guerre d’Algérie ), en entamait un autre : pour arracher aux griffes de la censure le film réalisé par Jacques Rivette d’après Diderot, La Religieuse, puis, malgré les cris de l’Eglise contre « cette œuvre blasphématoire, cause de troubles à l’ordre public » pour obtenir sa sélection au festival de Cannes. Deux mois plus tard, c’était le tour de son protecteur, de Gaulle, de créer le scandale en lançant, du balcon de l’Hôtel de ville de Montréal, un « Vive le Québec libre ! » qui offusquait la presse britannique et fâchait le Premier ministre Georges Pompidou « Tout ça, qu’est-ce que ça peut nous rapporter ? Que des ennuis… » 1967, toujours : en septembre, accompagné d’Yvonne, l’auteur du provocant « Peuple d’élite, sûr de lui … » allait prier, le visage gris de douleur, à Auschwitz…
En ce temps –là, il existait des leaders généreux, visionnaires et même « révolutionnaires » capables d’amener la droite à se dépasser. Convenons que Giscard – qui dénonçait en 1967 « l’exercice solitaire du pouvoir »- sut, une fois président, montrer aussi un réel courage en faisant voter l’IVG, ardemment défendue par Simone Veil sous les insultes et les menaces de son camp. Trente-huit ans plus tard, est-ce la même Simone Veil que son mari entraînait l’autre dimanche derrière Frigide Barjot ?
On ne la reconnaissait pas. Pas plus qu’on ne reconnaît le gaullisme dans les discours du chef UMP, Jean-François Copé, ou dans les silences de François Fillon. On peine même à le reconnaître chez Henri Guaino, cet adorateur de Malraux, auteur du beau discours du candidat Nicolas Sarkozy 2007 sur l’Histoire de France. Obnubilée par un projet de loi qui symbolise à ses yeux l’effondrement des « valeurs morales », la droite déboussolée l’oublie-t-elle ? Hier encore, elle adorait chez Sarkozy toutes les transgressions : le goût affiché de l’argent, le short sur le perron de l’Elysée, les confidences sur la vie privée d’un président…et ses familiarités envers la chancelière d’Allemagne.
Au fait, quel est aujourd’hui le projet de la droite pour l’Europe ? Comment entend-elle combler les déficits creusés par Sarkozy ? Et quel message envoie-t-elle à ceux de ses enfants, homosexuels blessés, dont le taux de suicide reste dramatique ? Frigide Barjot, au secours ! Autant que d’un gouvernement et d’un président cohérents, le pays a besoin d’une opposition généreuse, qui ne passe pas son temps à regarder dans le rétroviseur une fausse France peinte en rose et ciel.

Marianne

2 Février 2013

La voilà repartie pour un tour de France en grand équipage


« Ce garçon n’a aucune éducation ! » disait Jean-Louis Chodron de Courcel, aussi irrité par la tenue à table du petit-fils d’instituteur corrézien que sa fille Bernadette voulait épouser que par sa réputation d’étudiant « communiste ». Bien que Bernadette, petit moineau timide, fut loin d’être la plus jolie et la mieux dotée des filles de Sciences Po qui tournaient autour du beau gosse Jacques Chirac, ses parents l’avaient mise en garde : « mésalliance » ! Longtemps, avec cet humour pince-sans-rire dont a hérité sa fille, Madame de Courcel le rappellerait à son gendre « N’oubliez pas que vous n’auriez jamais dû entrer dans la famille ! » Bernadette Chirac y songe-t-elle dans les moments de déprime, quand son mari, condamné dans une vieille affaire d’emplois fictifs, redescend, à pas vacillants, les marches du palais ? Elle qui s’affichait en « vraie Chirac- en animal de combat », est-elle dévorée par l’angoisse de laisser seule une grande malade – Laurence, leur fille aînée ? Prend-elle sa revanche de femme trompée et de « Première dame » humiliée ? On ne découvre pas seulement une Bonne Dame des Pièces Jaunes âpre au gain, qui juge normal d’être logée par la famille Hariri et monte sur ses grands chevaux contre le fidèle Jean-Louis Debré quand le Conseil Constitutionnel suspend les émoluments de son mari. De vieux chiraquiens la disent « trop méchante ». Bernadette, qui se vante d’avoir voté Sarkozy au nom de Jacques alors qu’il avait exprimé clairement son choix de Hollande, lui coupe la parole et voudrait l’empêcher de se montrer à la terrasse des cafés où passent des jolies filles. On l’aurait même entendue, dans un hôtel marocain où il croyait reconnaître des visages bienveillants, le rabrouer d’un « Vous n’êtes qu’un bruissement d’insecte ». Mais, à 80 ans bientôt, voilà Madame Chirac repartie pour un tour de France en grand équipage qui s’achèvera le 16 février par une soirée de gala des pièces jaunes au Palais impérial de Compiègne. Après un si long règne, semé de tant d’épreuves mais aussi de moments glorieux comme la victoire sur Le Pen en 2002 ( « C’est moi, se vantait-elle alors, qui ai fait élire mon mari ! ») Bernadette s’étourdit de réceptions et d’émissions télévisées, Bernadette est saisie de vertige : et si Chirac devenait la « honte de la famille » ?



Marianne

8 Décembre 2012

Ils sont catholiques, simples croyants. Ils sont aussi théologiens, diacres ou prêtres. Ils ne font pas de bruit. Mais certains excès dans le débat sur le "mariage pour tous" alourdissent la chape de plomb sous laquelle ils vivent. Des prêtres parlent. Des évêques leur répondent.


Il a fermé soigneusement la porte après avoir inspecté le couloir, afin de s’assurer que personne ne pourrait surprendre notre conversation. Et puis, il s’est assis le dos à la fenêtre et ça été comme un torrent. A 72 ans, et pour la première fois depuis vingt ans que je le connais, le Frère S., dominicain longtemps chargé, dans son couvent du Nord de la France, d’importantes responsabilités, me raconte son parcours d’homosexuel. Nous sommes au troisième jour de la conférence de Lourdes. Les évêques de France, annonce la radio, lancent une « croisade » contre le « mariage pour tous ». Après que le cardinal archevêque de Lyon, Mgr Philippe Barbarin – réputé pour son langage « d’jeune » et son jogging le long de la Saône –, a brandi le spectre de l’inceste et de la polygamie, le cardinal archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, pointe la « supercherie » qui consisterait à faire croire aux enfants qu’on pourrait ne pas naître d’un père et d’une mère…

« Surtout, ne pas rompre le grand secret. On boit, on grossit, on déprime mais on se tait ! »

Le Frère S. coupe la radio. « Des propos même pas dignes de ma concierge ! Ces ecclésiastiques montrent leur totale ignorance de tous les travaux publiés depuis trente ans par des psychologues et des théologiens reconnus ! Le savent-ils seulement ? Même pas : cette génération refuse la reconnaissance de ce qu’on est. Surtout, ne pas rompre le grand secret. On boit, on grossit, on déprime, mais on se tait … Si vous saviez le nombre de prêtres pour qui j’ai été le premier à qui ils osaient se confier ! » Il se tait. Dans le jardin jonché de feuilles mortes s’éloigne une silhouette grise de religieuse en civil. Le Frère S., profil de Jean Marais vieillissant sur son col roulé gris, se souvient de ses 30 ans, lorsqu’il s’est « avoué tel », il était déjà moine. « Un frère m’a dit : « Ton travail te sauvera ». Ses recherches l’ont en effet accaparé soixante-dix heures par semaine. Mais il était amoureux. « Le prieur m’a dit : “L’important est que tu ne couches pas au couvent…” » Alors, le frère S. a redoublé d’activité intellectuelle. Avec quatre prêtres et un pasteur protestant, il a participé au groupe de recherches du théologien « éclairé » Xavier Thévenot (1938-2004), illustre professeur à l’Institut catholique de Paris et dans plusieurs séminaires et auteur des premiers ouvrage publiés au sein de l’Eglise sur un sujet brûlant (Mon fils est homosexuel et Homosexualités). Dès les années 70, il a été aussi l’un des fondateurs de l’association David et Jonathan (du nom des deux princes de la Bible dont « l’âme se lia ») qui regroupe des homosexuels catholiques. « A l’époque, il s’agissait de dépénaliser l’homosexualité, un crime pire que l’adultère ! » Tant d’années à mener une double vie… « Parfois, un frère me disait : “Attention, on connaît tes fréquentations !” et je lui répliquais « Celui qui t’en a parlé, c’est qu’il en est !” » Est-ce le remords de n’avoir pas su choisir ? Sa blessure le rend provocant. Pour autant, le Frère S. n’en n’est pas arrivé à souhaiter le « mariage pour tous ».
– « Savez-vous quel est le but du mariage ?
– La procréation…
– Non ! C’est la sanctification mutuelle des époux. Un homme et une femme qui s’unissent, c’est l’image de Dieu. C’est pourquoi je reste réticent : cette image du Dieu de la théologie… »
Rien ne devient donc simple, au soir d’une longue vie d’homme dans l’Eglise et hors l’Eglise, alors qu’il voudrait se mettre au clair avec Dieu et avec lui-même. Rien, sauf cette conclusion : « L’Eglise catholique va continuer de dégringoler tant qu’elle refusera l’ordination de prêtres mariés et tant que les prêtres ne seront pas mieux formés. Aujourd’hui, ils souffrent de trois indigences : intellectuelle, spirituelle. Et affective. »

« J’étais le démon ! »
Maxime T. , fonctionnaire pacsé avec un cadre commercial, a été moine lui aussi – chez les « Petits Gris », un ordre fondé en 1975 par un dominicain très charismatique, Marie-Dominique Philippe. Son noviciat n’a duré que quatre ans, mais il l’a profondément marqué. A 52 ans aujourd’hui, pas une journée qui ne commence sans la réminiscence des cloches sonnant l’office de 3 h du matin. Vêtu d’une humble robe de bure, mais habité par l’orgueil d’appartenir à une élite de « cracks » en philo, il vécut, dans son Prieuré de Bourgogne, une « vie intense ». Vingt ans plus tard, attablé en chemise à carreaux avec son ami devant la cheminée de la ferme qu’ils ont retapée près d’Orléans, il évoque l’atmosphère silencieuse du monastère où « tout est exacerbé » : le bruit des semelles crêpe sur le dallage du couloir, l’odeur insupportable des frères qui ne se lavent pas assez, le dégoût des repas sans couleur et sans viande, et puis les regards, les attentions « qu’ un frère fasse le geste de vous soulager de votre charge, et l’émotion surgit… » Bien avant de se couper du monde Maxime se sentait « attiré par les hommes ». Mais dans une famille comme la sienne – parents aristos cathos, cinq frères et sœurs – cela ne s’avouait pas – même à soi-même. Il a donc vécu avec une femme, « mais ça n’a pas marché ». Un jour, comme il était entré dans une chapelle pour se recueillir, sa « vocation » lui apparut. Pourquoi, quelques années plus tard, allait-il quitter les « Petits Gris » ? Pour des raisons de santé. Et à cause du « malaise » ressenti auprès de certains camarades et d’un prieur qu’il décrit comme une sorte de « gourou ». « Nous avions tous fait vœu de chasteté et, quant à moi, je ne l’ai pas rompu. Mais… » Il montre une grande photo : une douzaine de jeunes gens en soutane noire entourent un homme souriant en robe blanche : Jean Paul II. « Lui, dit-il en désignant un garçon mince au visage angélique, son compagnon est mort du sida.. Lui, le grand à lunettes, plein d’arrogance, a voulu me coincer… » Maxime cite un cas de suicide. Quand il est parti, le prieur lui a demandé de ne chercher en aucun cas à revoir ses compagnons. « J’étais devenu le démon ! ». Seule sa sœur l’a aidé. Ses parents étaient sous le choc : « Un de mes frères avait quitté sa femme, un neveu aimait les garçons ! » Il rit sans gaieté. « Je me sens toujours un homme de Dieu, pourtant… » Rien de la vie de l’Eglise ne le laisse indifférent : en 1995, quand il a appris la révocation de l’évêque d’Evreux, Mgr Gaillot, Bruno a écrit à Rome : « Ne faites pas taire cette voix d’Amour ! » Aujourd’hui, son compagnon et lui songent que, s’ils avaient 30 ans, ils se marieraient. « Les enfants nous ont manqué ». Ils vivent depuis vingt ans en harmonie. Mais, parfois, l’on dirait que l’ancien moine ressent toujours le poids de la « chape de plomb ».

La malédiction de Saint Paul

Comment s’en libérer alors que, depuis des siècles, la peur et le rejet de l’homosexualité ont imprégné la doctrine de l’Eglise et se sont transmis de pères en fils dans les familles catholiques au point que, dans certaines d’entre elles, il y a encore vingt ans, un garçon « différent » n’avait d’autre issue que d’entrer dans les ordres ? Pour la plupart des catholiques, et bien que des théologiens aussi reconnus que Xavier Thévenot aient donné une interprétation nouvelle de sa fameuse « lettre aux Romains , Saint Paul est toujours à prendre au pied de la lettre lorsqu’il parle de « l’infamie d’homme à homme… » Siècle après siècle, les textes officiels n’ont fait que renforcer cette stigmatisation. En l’an 693, le seizième Concile de Tolède décrète : « Si un évêque, un prêtre ou un diacre se rend coupable de ce péché, il sera déposé et exilé à jamais. » En l’an 2005, le Vatican publie cette « Instruction » : « Aucun homosexuel ne pourra plus être admis au séminaire ni enseigner à ceux qui sont en formation soit dans un séminaire soit dans une congrégation religieuse ».

Adieu, l’ Aggiornamento

Pourquoi édicter des règles dont les conseillers du pape savent bien qu’elles seront impossibles à faire respecter ? Parce qu’il y a le feu à la maison ! Cette année-là, explose, de Boston à Vienne et de Dublin à Bruxelles, une série de scandales liés à la pédophilie. Des milliers de victimes accusent des centaines de prêtres et d’évêques, tandis que Jean-Paul II se meurt. « Ces abus, s’écrie le cardinal Josef Ratzinger, qui lui succède en avril 2005, à 78 ans, sous le nom de Benoît XVI, ont assombri la lumière de l’Evangile à un degré que pas même des siècles de persécution ne sont parvenus à atteindre ! »
Certes, c’est au sein des familles que les abus sexuels sur les enfant sont les plus nombreux. Rien à voir avec l’homosexualité. Mais tant pis pour ceux qui espéraient, au quarantième anniversaire de la fin du Concile Vatican II , un nouvel « aggiornamento ». Si le Polonais Karol Wojtyla s’était appuyé sur de puissants mouvements réactionnaires comme l’Opus Dei pour refermer les portes de bronze, l’Allemand Ratzinger ne veut plus d’histoires liées à la sexualité. . Le nouveau pontife accepte la démission d’un évêque qui fut le propre secrétaire particulier de Paul VI et de Jean-Paul II et convoque à Rome les responsables de l’Eglise irlandaise « Vous devrez répondre de cela devant Dieu tout puissant ainsi que devant les tribunaux ! » Mais sur l’homosexualité, il s’en tient à la « Lettre aux évêques sur la pastorale à l’égard des personnes homosexuelles » qu’il rédigea en 1986 pour Jean-Paul II : La saine réaction contre les injustices ne peut, en aucune manière, conduire à affirmer que la conduite homosexuelle n’est pas désordonnée . » Dans un ouvrage publié en 2011 Lumière du monde, où il réclame : « Que l’Eglise se soumette à une sorte de purification fondamentale » ! Benoît XVI se fait poser cette question :
– « Ce n’est pas un secret : il y a aussi des homosexuels parmi les prêtres et les moines. Tout récemment, à Rome, un scandale autour de passions homosexuelles entre des prêtres a provoqué un grand émoi…
– L’homosexualité n’est pas conciliable avec la vocation de prêtre. Car, dans ce cas, le célibat comme renoncement n’a pas de sens. On courrait un grand risque si le célibat devenait un prétexte pour faire entrer dans la prêtrise des gens qui ne peuvent de toutes façons pas se marier, puisque leur situation à l’égard de l’homme et de la femme est d’une certaine façon perturbée… »

Ont-ils une âme ?
« Perturbée », «désordonnés »… Sans doute le Pape ne vise-t-il que ceux qui rompent leur vœu de chasteté, mais il blesse les autres. D’autant que des ecclésiastiques et psychanalystes comme Tony Anatrella, prêtre et auteur d’un document publié par la conférence des évêques de France sous le titre « Peut-on légitimer l’homosexualité ? » (1996 ) ont semé d’autres mots – « immaturité affective », « relations impulsives » ou « culte d’un corps en morceaux »- qui aggravent l’homophobie. Voilà ce qui explique le « sentiment de solitude » d’une théologienne comme Véronique Margron. Dans un ouvrage récent dont elle a écrit la préface (Homosexuels catholiques, sortir de l’impasse [Les Editions de l’Atelier ), cette dominicaine, doyenne de la faculté théologie de l’Université catholique de l’Ouest à Angers de 2004 à 2010, plaide pour que l’Eglise reconnaisse enfin que « des couples homosexuels peuvent avoir une vie éthique très profonde ». Car ils ont aussi « une âme » ! L’auteur du livre, Claude Besson, fait témoigner des victimes de l’homophobie : Aurélie, infirmière, 48 ans, devenue « obèse, épuisée, malade » à force de « refuser sa réalité », a tenté plusieurs fois de se suicider. André, 40 ans, sportif,, se fait passer pour un tombeur de filles... Car il existe une « homophobie intériorisée ». Olivier, 55 ans, prêtre et enseignant, a voulu « en finir » quand il a découvert son « anomalie ».

« Eux n’ont pas peur des femmes »

Rencontre avec Besson. Entré à 23 ans à l’abbaye cistercienne de Quemadeuc, en Bretagne, ce grand type à l’allure d’intellectuel sportif, qui reçoit en pull over dans un modeste bureau au siège des Frères des écoles chrétiennes dans le VIIe arrondissement de Paris, est devenu un « urbain » responsable de « fraternités ». Il a créé, à Nantes, le groupe « Réflexion et Partage » qui travaille depuis dix ans à « l’accueil des personnes homosexuelles dans l’Eglise catholique ». Provoquer une prise de conscience sans donner de leçons de morale, telle est son « humble démarche ». Alors, quand Besson entend un prêtre faire rire grassement aux dépens des gays, il en est accablé. Mais quand un autre prêtre vient le voir à la fin d’une conférence pour lui confier : « Votre livre est une réponse à mes prières », il se sent utile.
Claude D., jésuite enseignant à Lyon, la soixantaine, poursuit lui aussi ce « travail d’écoute ». L’homosexualité dans l’Eglise ? Vieux sujet. « Chez les jésuites, au noviciat, on doit toujours être à trois. Les évêques regardent les séminaristes avec un soupçon d’homophobie. Pourtant, insiste-t-il, il y a des prêtres structurés homos – jamais passés à l’acte – qui sont d’excellents prêtres car ils n’ont pas peur des femmes ». A l’un de ceux-là, qui enrage contre les manifestations bénies par des évêques, il fait remarquer « Toi qui n’a jamais fauté, tu n’es pas concerné! » - « Non, mais je me sens condamné !
Dans les confidences que reçoit le jésuite, l’homosexualité est devenue un sujet « plus important encore, dans les familles que le divorce : des gens peuvent faire 500 km pour en parler. Dans un monde où tant de gays s’affichent, ils se sentent encore plus vulnérables. ».

« Un prêtre amoureux, c’est humain »

Quelques évêques tentent aussi de « rassembler la famille ». L’évêque de Nanterre, Mgr Gérard Daucourt, est de ceux-là. Une tribune, publiée par La Vie, sur « des situations de souffrance » lui ayant valu un abondant courrier, il a organisé en juin, en forêt de Compiègne, une journée de marche et de pique-nique « avec elles [les personnes homosexuelles] et pas seulement pour elles » en donnant pour règle : « La seule identité qui compte, c’est celle de fils et filles de Dieu. » Vêtu d’un costume gris sur un col blanc de clergyman, Daucourt, avec sa croix de bois sur la poitrine et son regard plein de bonté, fait penser à Mgr Bienvenue dans Les Misérables. Dans une rue de Nanterre, son évêché est une grosse villa à colombages, meublée de façon sommaire. Il y raconte la journée de Compiègne. « Beaucoup de participants ont dit : “C’est la première fois qu’on peut parler.” Des parents ont pleuré. Un diacre a confié comment, à l’enterrement d’un ami, il avait appris que ce dernier était homosexuel et en avait été bouleversé… » Question : « Et si un prêtre tombe amoureux d’un homme, que lui dites-vous ? » Il sourit. « Qu’un prêtre tombe amoureux, c’est humain ! N’importe quel humain peut avoir des attirances, pour un homme ou une femme… Cela arrive aussi aux gens mariés. Supérieur de séminaire, je le disais à mes jeunes séminaristes : “N’allez pas croire qu’une bonne formation, ni même la prière, vous immunise !” » Il réfléchit. « Il y a tellement de sortes d’homosexualités… Certains se découvrent tard. D’autres, pour lesquels ça n’est pas prégnant, ont besoin d’une aide. Mais si un garçon entre au séminaire en disant : “Je suis homo pratiquant”, il ne doit pas poursuivre. Si un prêtre vient me dire : “J’ai du mal à lutter”, je lui réponds : “Fais ce que tu peux.” Mais s’il me dit : “Je pratique habituellement”, là, cela pose problème : je suis chargé d’aider ceux qui le veulent bien à marcher à la suite du Christ ». Il lui arrive de regretter les expressions « mille fois répercutées par les médias » de tel ou tel archevêque, mais il y a une ligne que Mgr Daucourt ne franchira pas « Pour nous, tout n’est pas fifty-fifty : un prêtre doit respecter son vœu de chasteté, un enfant doit avoir pour parents un homme et une femme ».

« Jésus s’en fout… »

Même s’il affirme lui aussi adhérer « pleinement aux positions de la conférence des évêques de France », Mgr Jean-Michel di Falco Leandri marque des nuances. A 70 ans, cet ancien fraiseur au physique de star vêtue de noir, arborant une grande croix d’argent sur la poitrine, connait une sorte d’exil : porte-parole de la conférence des évêques de France, il avait entamé une carrière vers les sommets. Sa nomination, en 2003, à l’évêché de Gap – triste maison grise sur un boulevard menant à l’hôpital – a mis fin à ses grandes espérances. Mais elle n’a pas empêché l’inspirateur du groupe de chanteurs à succès Les Prêtres de faire passer des messages. Dans une homélie prononcée à l’occasion de l’ordination d’un prêtre et de la nomination de quatre diacres, l’évêque évoque le « refus d’aimer que peut être la chasteté quand elle est préoccupée surtout d’une défense froide et implacable ». Il appelle les religieux à être « attentifs et aimants aux drogués, aux alcooliques… et aux homosexuels, hommes ou femmes, qui souffrent du regard impitoyable porté sur eux par ceux qui sont souvent eux-mêmes concernés et qui pensent se dédouaner en les accablant ». Di Falco pense-t-il à certains prélats ? « Qui sait, lance-t-il avec émotion, si tel acte de mépris dédaigneux n’a pas blessé l’un de vous, n’a pas blessé Dieu, n’a pas blessé l’amour davantage que le péché de chair, que le moment d’égarement d’un autre ? »
Dans un brusque mouvement de révolte, Patrick Sanguinetti résume cela d’une formule-choc : « Jésus-Christ s’en fout, du cul ! » La cinquantaine mince, une sensibilité à fleur de peau, Sanguinetti, cadre dans une grande entreprise et professeur de droit, préside depuis quatre ans l’association David et Jonathan – plusieurs milliers d’adhérents. « Mon accompagnateur spirituel, poursuit-il, m’a fait un bien fou quand il m’a dit : “Ce qui compte, c’est la qualité de la relation d’amour. D’ailleurs, dans l’Evangile, Jésus ne parle pas de sexe”. »

« Comme si j’avais eu la lèpre ! »

Elève dans un collège catholique à Nice et scout d’Europe, voué à faire la quête pour les lépreux, Sanguinetti a 18 ans quand il se découvre homo. Ses parents sont désemparés, ses chefs scouts, horrifiés – « comme si j’avais eu la lèpre !. Langage habituel : à David et Jonathan, on privilégie « l’accueil, l’écoute, le partage ». On n’apprécie pas « le genre Gaypride », mais ça n’empêche pas de « faire la fête », lors de week-ends de réflexion, garçons, filles, dans l’une des vingt villes où l’association est présente, ou à la sortie de réunions en plein quartier des Halles à Paris, près de l’église Saint-Merri. Après un débat, il est arrivé à Patrick de danser avec un jeune prêtre diocésain. Si le cardinal archevêque de Paris savait ça ! Apparemment, André Vingt-Trois tolère cette exception parisienne. « Mais quand des excités sont venus nous balancer des œufs pourris en plein milieu de la messe, le cardinal n’a pas réagi ».

Stages de rééducation

Le président de la Conférence des évêques de France n’a pas manifesté non plus une vive inquiétude lorsque le Figaro a révélé, en juillet, que l’association Torrents de vie, inspirée d’un mouvement évangéliste, organisait dans l’Ardèche un stage de rééducation ainsi « vendu »: « Vous cherchez à être touché par l’Eternel dans vos lieux cachés, votre sexualité brisée… » Il s’agissait, ni plus ni moins, de « corriger » les « tendances désordonnées ». « Comme si l’homosexualité n’avait pas été supprimée de la liste des maladies mentales depuis 1990 ! s’exclame l’Abbé Jean D., qui exerce la profession de psy. Comme si l’on voulait en revenir à la lobotomie pratiquée au siècle dernier par certaines familles bourgeoises afin de guérir leurs jeunes “invertis” ! » A l’appel de David et Jonathan, 37 000 personnes ont signé une pétition adressée à la Mission Interministérielle de Lutte et de Vigilance contre les Dérives Sectaires. « Mais ce que les gens attendent, insiste son président, ce n’est pas qu’on réponde à la violence verbale par une autre violence.. Ils veulent comprendre pourquoi il y a dix sept fois plus de suicides parmi les jeunes homos que parmi les autres, et quelle responsabilité porte l’Eglise… »

« Le prix à payer pour la vérité »


Et si l’Eglise, tenant compte des progrès des sciences, reconnaissait enfin que l’on peut naître homo comme on naît gaucher ? « La question du mariage gay, avance le théologien James Alison, deviendrait secondaire» Fils d’un tory britannique, Alison, connu en France pour ses travaux à partir des thèses de l’anthropologue chrétien René Girard, fit son « coming out » à 30 ans, alors qu’il était dominicain. Il eut « le sentiment d’être poignardé par l’Eglise » et de perdre « tout ce qui [lui] était cher ». Après plusieurs années de dépression, il a compris que c’était « le prix à payer pour avoir dit la vérité ». Aujourd’hui professeur à l’université jésuite de Belo Horizonte (Brésil), Alison affiche « une foi intacte et fortifiée »… et un humour dévastateur. Cet intellectuel à l’allure de Tintin est le seul prêtre gay et joyeux que j’aie rencontré. Et pourtant ! Il observe que « l’un des signes d’aptitude à la prêtrise », dans les séminaires qui « portent le sceau de Jean-Paul II », est « la capacité à dissimuler ce que l’on est. » Quant aux prêtres de sa génération [ la cinquantaine], Alison les plaint et les admire : « Après avoir dû continuer à vivre durant l’incessante couverture médiatique du scandale des prêtres pédophiles, après avoir été écœurés d’entendre que tout cela était la faute des gays ou des théologiens dissidents, ils doivent faire face à de brutales mises en demeure ». Malgré tout, il voit se développer chez eux « une capacité nouvelle à un discours honnête ». « Signe de grâce ! », dit-il. Signe aussi, que le péril est grand pour l’Eglise catholique.. C.C.

Encadré :

A New-York, des rabbins homos
C’est la « Sainte Alliance » des grandes religions contre le « mariage pour tous ». Pratiquement dans les mêmes termes que les évêques, le président du Conseil français du culte musulman (CFCM), Mohammed Moussaoui et le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, rejettent « L’alignement du couple homosexuel sur le couple hétérosexuel – avec le droit qui ne saurait manquer d’être accordé in fine aux homosexuels d’adopter et d’élever des enfants – au risque bien réel de priver ces enfants d’un droit essentiel – celui d’avoir un père et une mère »
Une petite voix, pourtant, rompt cette unanimité : celle de Delphine Horvilleur, 36 ans, mariée, mère de deux enfants et deuxième femme rabbin de France (au sein du Mouvement juif libéral unifié). Pour elle, « le discours religieux a trop tendance à manipuler la philosophie et la psychologie, et la voix monolithique masque bien des différences ». Ordonnée aux Etats-Unis voilà quatre ans, Horvilleur constate : « Là-bas, dans les écoles rabbiniques, on parle sans complexes d’homos et de lesbiennes. A New-York, on voit beaucoup de couples de rabbins homos. Au fait, qu’est-ce qui constitue la norme ? En France, où nous sommes encore très peu de rabbins progressistes, l’homosexualité est presque un sujet tabou. Mais les débats font évoluer les mentalités. D’ailleurs, la pluralité des voix est une notion très chère au judaïsme : chez nous, pas de pape ni d’évêques ». C.C.

Encadré 2 :
A Salzbourg, à Vienne, des évêques pour la fin du célibat
« Le débat sur le mariage homo nous a rendus inaudibles », constate Paul Flament, le curé rouennais auteur d’un manifeste pour l’ordination de femmes et d’hommes mariés. En septembre 2011, Flament, soutenu par 17 prêtres – pour la plupart âgés de plus de 70 ans -, relayait l’appel lancé par 329 ecclésiastiques allemands. Soutenus par des membres de la CDU d’Angela Merkel, ces derniers disaient haut et fort : « L’Eglise doit ordonner des prêtres mariés dont les femmes ne sont plus à même d’enfanter ». Une position défendue par l’archevêque de Salzbourg, Mgr Aloïs Kothgasser, et par celui de Vienne , Mgr Christoph Schönborn, réputé « papabile ». Pourquoi l’Autriche et l’Allemagne ? L’héritage de l’Allemand Martin Luther. Et l’influence du théologien « révolutionnaire » suisse Hanz Küng. En 1970, un de ses camarades d’université croyait lui aussi à « la nécessité d’examiner la question du célibat » : l’ Allemand Josef Ratzinger.

C'est en présence d'un cercle restreint de fidèles que l'ancien président fêtera son anniveersaire


« Il faut entrer dans toutes les maisons ! insiste-t-il quand l’un ses fidèles vient le voir. On va te dire : « là, ce n’est pas la peine, ils votent tous socialiste! » Eh bien, c’est justement là qu’il faut aller ! » C’est Philippe Bas, sénateur UMP de la Manche et ancien Secrétaire général de l’Elysée, qui relate ainsi, loin du duel Copé-Fillon, les conseils du vieux sage Jacques Chirac. Dans un livre débordant de tendresse, « Avec Chirac », ce centriste aujourd’hui « Filloniste », qui n’a pas connu le Chirac Bonaparte de 1974, enlevant au canon la présidence du mouvement néo-gaulliste, dresse le portrait d’un homme d’Etat étonnamment humble, d’un ami délicat et d’un homme de profonde culture. Ah, ces anniversaires à l’Elysée, quand le Président déballait le mystérieux cadeau de ses conseillers –un objet ouvrant forcément, comme cette louche de corne Inuit, sur « la transcendance » ! Le cercle s’est rétréci. Lundi, au Palais Royal où Jean-Louis Debré, président du Conseil constitutionnel, recevra une vingtaine de fidèles pour célébrer, après le diner familial habituel du 29 novembre, les 80 ans de l’ancien président, il y aura beaucoup d’absents – à commencer par Maurice Ulrich dont la mort récente a bouleversé Chirac. Mais, si quelques « bébés Chirac » ( Jean-François Copé, Christian Jacob …) se sont convertis à ce que Jacques Toubon nomme « la droite transgressive », les vieux compagnons sont plus soudés que jamais. Ils n’évoquent pas seulement le « Non » à la guerre d’Irak, mais le « Non » à toute forme de racisme et la vision du précurseur : avant toute la classe politique, Chirac vit que le centre de la planète allait se déplacer vers l’Asie ; il lutta contre la déforestation, la pollution et la faim dans le monde. Et puis, cet amour du terroir et des gens… De lui, ses fidèles disent ce que le président Chirac disait de Mitterrand au lendemain de sa mort « Il avait un ami dans chaque village ».

Marianne

10 Novembre 2012

Celui qui espérait la Justice se verrait bien aussi ministre de l'Industrie.


Quand il a découvert sa photo à la Une du Figaro sous ce titre « André Vallini : François Hollande doit fixer le cap », le sénateur et président du Conseil général socialiste de l’Isère a piqué un coup de sang. C’est embêtant, quand on passe pour un proche du président de la République et qu’on rêve depuis six ans ( depuis qu’il a présidé la commission d’enquête sur l’affaire d’Outreau ) de devenir ministre de la Justice, de risquer de déplaire. Certes, Vallini a reçu un texto de remerciement du Premier ministre pour avoir prédit dans la même interview que, dans six mois, tous ceux qui accablent aujourd’hui l’hôte de Matignon l’encenseraient. Auparavant, il avait même été le premier à féliciter Jean-Marc Ayrault pour son imprudente déclaration ( dans le Parisien-Aujourd’hui ) à propos des 35 heures …Mais ce mince quinquagénaire à l’allure d’élégant diplomate n’aime pas les faux pas. Il s’en est donc excusé auprès de Hollande : « J’ai dit qu’il faudrait à nouveau fixer le cap. Les gens ont besoin que le Président leur parle régulièrement…. » Durant tout le week-end, des messages d’encouragement l’ont rassuré « Tu as raison, il faut parler vrai ! » lui disent des camarades socialistes convertis au culte de la compétitivité. Et mardi, quand Ayrault a finalement annoncé qu’une bonne partie du rapport Gallois serait appliqué, Vallini a songé, non sans fierté, que ce tournant devait beaucoup à de grands élus comme Gérard Collomb, François Rebsanem et lui –même. Le président du Conseil général de l’Isère ne plaide-t-il pas depuis des mois pour qu’on soutienne les PME, qu’on encourage l’innovation et qu’on réduise les dépenses publiques ? C’est ce qu’il fait en Isère, « le département le moins endetté de France », où il a « serré le fonctionnement » et développé un « pôle de compétitivité » qui a créé des milliers d’emplois. « Hollande est venu le visiter pendant la campagne. Il a été emballé ! » Finalement, Vallini se verrait bien aussi ministre de l’Industrie.

Militant du groupe "Réflexion et Partage" pour l'accueil des gays au sein de l'Eglise, Claude Besson est l'auteur de "Homosexuels catholiques, sortir de l'impasse".


Comment réagissez-vous à cette montée en puissance de l'épiscopat?
Cette réaction est démesurée, le mariage civil ne remet pas en cause les fondements de la société. Voyez comment cela se passe en Espagne ou au Portugal, pays très catholiques. Ce combat, hélas, l'Episcopat le mène depuis de longues années. Souvenez-vous de sa croisade contre le PACS : l'Eglise croyait déjà la famille en danger. Or, la famille est de retour: pour les jeunes, elle est la première valeur. J'en suis témoin: quand une personne homo ne tait pas son orientation, cela peut renforcer les liens familiaux. Ces personnes s'occupent de leurs oncles, leurs parents âgés...
Rien n’a changé depuis le Pacs?
Quand on voit l'homophobie de l'Eglise, on a plutôt l'impression que le phénomène s'est aggravé. Le plus grave, c'est qu'on la communique aux enfants. Un couple homosexuel m'a raconté comment, allant à la messe avec toute la famille, il a dû quitter précipitamment l'église: dans son homélie, le curé avait jugé très drôle de faire rire son public en plaisantant sur le "mariage gay " - et cela devant leurs neveux et nièces. Ils en ont été profondément blessés.
Vous discutez avec des évêques dont le discours sur les homos est "accueillant", c’est la parole officielle qui pose problème, dites-vous, qui s’est montré le plus réceptif?
Je peux citer l'Evêque de Nice, Mgr Louis Sankalé, qui a obtenu du Synode la nomination de prêtres ou de diacres chargés de manifester aux personnes homosexuelles qu'elles ont leur place dans l'Eglise. Et l’Evêque de Nanterre qui a organisé avec ces dernières une marche d’Emmaüs en juillet dernier. D’autres conviennent que le Pacs aurait dû aller plus loin (pension de réversion, possibilité de garder l'appartement en cas de décès du compagnon). Mais qui a empêché à l’époque d'aller plus loin ? Les Evêques ! » Propos recueillis par Christine Clerc.
*Ed de l’Atelier, 2012
« The incrediblefall of Segolene Royal ». C’est sous ce titre à la Une – accompagné d’une photo de l’ex-candidate présidentielle en veste écarlate – que les 45 000 lecteurs du mensuel Connexion destiné aux Britanniques séjournant en France ont découvert les déboires de la « famille royale » française. Créé par une ancienne journaliste du Sunday Times, Sarah Smith, Connexion ne se veut pas un magazine people mais un journal qui aide les sujets de Sa Majesté à « comprendre le contexte social, culturel et politique » du pays dans lequel ils ont élu domicile. Ainsi trouve-t-on dans ce numéro estival, largement diffusé en Poitou-Charentes , des articles au sujet des nouveaux horaires scolaires, de l’ISF et de la loi française sur les successions. Mais ce sont « ces femmes qui rendent la vie dure à M. Normal » qui suscitent le plus de commentaires. Extraits : « Madame Royal menait un combat très rude à la Rochelle et il serait exagéré d’imputer sa défaite à sa rivale (…) Mais, en décidant qu’il n’y avait pas de meilleur moment pour frapper un homme – en l’occurrence une femme – que lorsqu’elle est à terre, Madame Trierweiler lui a porté le coup fatal ». Conclusion : « Peut-être M. Flanby devrait-il envoyer la Trierweiler sortir Angela, comme elle a sorti Ségolène ?» « Les lecteurs nous demandent : et maintenant ? Que se passe-t-il encore à la Rochelle ? » dit Sarah Smith. Réponse avec un grand papier sur l’université d’été du PS . « So exciting ».


Marianne

4 Août 2012

Le dernier week-end d'août, plus d'un millier de socialistes sont attendus pour l'université d'été du PS, à La Rochelle. Là même où, avant la double victoire présidentielle et législative de François Hollande , Ségolène Royal a tout perdu. Et où les règlements de comtpes se poursuivent...


Il y a des cracheurs de feu et des acrobates comme à Rio, des statues vivantes comme à Barcelone. Sur le port de la Rochelle , où se sont joués depuis sept ans tant d’affrontements politiques, la saison des vacances est enfin revenue. Et avec elle, une apparente insouciance. Dans la journée, les vacanciers partent en mer, sillonnent à vélo, suivis de cohortes d’enfants blonds, l’île de Ré toute proche où ils croisent Lionel Jospin et sa femme, ou vont bronzer sur la plage de Chatelaillon, chère à Jean-Pierre Raffarin . S’il fait moins beau, avant de manger une « mouclade » au bord du bassin gardé par la Tour de la Lanterne, ils visitent le grand Aquarium, le Musée d’Histoire naturelle où Martine Aubry tint l’été dernier sa conférence de presse entre un requin et un puma empaillés, ou encore l’Oratoire, où François Hollande connut le même soir le bonheur d’être ovationné par 1500 « fans » annonçant son futur triomphe du Bourget. Là , dans cette chapelle romane désaffectée , Ségolène Royal , assommée par sa défaite au soir du second tour des législatives, allait crier dix mois plus tard à la « trahison »…
Le cheveu gris coupés ras, une tête carrée de marin, l’homme qui la fit tomber se fond dans la foule en jean et chemisette et se rend sans hâte au Café de la Grand Rive. A peine un ou deux passants se retournent-ils sur lui, avec la vague impression de l’avoir « vu à la TV ». C’est Olivier Falorni, le « traître », l’homme par qui le scandale du « tweet » de Valérie Trierweiler est arrivé. Il s’installe tranquillement en terrasse et commande un Perrier. Il est ici chez lui et il ne se privera pas de le dire aux responsables socialistes qui refusent à l’exclu du PS le droit d’accéder, le 25 août, à l’ « Espace Encan » – même si la présidente de la région Poitou-Charentes, Ségolène Royal se sera envolée vers l’Afrique du Sud sa blessure sanglante au côté et ne sera donc pas là pour le braver en prononçant un discours d’accueil à sa manière.
Comme si, le 17 juin, jour d’ultime défaite pour l’ex-candidate présidentielle, la ville réputée pour son goût du consensus avait basculé dans la tragédie. Naguère pourtant, elle aima les équilibres politiques. C’était au temps d’un « grand » maire radical de gauche, Michel Crépeau, dont une imposante sculpture contemporaine rappelle, à l’entrée du port la mémoire, et dont le nom est encore sur toutes les lèvres d’ ambitieux de tous bords , tels la fille d’ouvrier algérien Sally Chadjaa, 34 ans, conseillère municipale et régionale UMP et candidate « sacrifiée »par son parti aux législatives .
L’héritage de Michel Crépeau
De père républicain et de mère monarchiste, Crépeau, fils d’instituteur vendéen devenu avocat à la Rochelle, en fut le maire sans discontinuer de 1971 à sa mort ( 1999). Député, plusieurs fois ministre sous François Mitterrand, il fut fidèle à la gauche au point de renoncer à porter les couleurs du PRG à la présidentielle de 1995 pour ne pas affaiblir Jospin face à Chirac et Balladur. Mais il se voulut surtout un précurseur, qui inventa, trente ans avant les « Vélib », les vélos jaunes, un réformateur audacieux, soucieux à la fois de développement économique et de protection de la nature, qui mit en place avant tout le monde un système de recyclage des déchets et lutta farouchement contre la promotion immobilière sur le littoral .
Comment Ségolène Royal n’aurait-elle pas été tentée de reprendre ce rôle, après que Maxime Bono, l’ancien premier adjoint( PS )de Crépeau, eut joué pendant douze ans les intermèdes sans histoires ? Avec ses combats pour la voiture électrique Heuliez et pour les énergies nouvelles, mais aussi pour la parité, l’éducation des enfants des quartiers et le « pass contraception » pour les adolescentes, la Présidente du Poitou-Charentes n’avait-elle pas « le profil »? Et puis, La Rochelle, admirable ensemble architectural du 17ème siècle, est une cité prestigieuse . Elle a certes ses quartiers pauvres, où vivent des communautés immigrées d’origine turque ou marocaine : la première circonscription de Charente Maritime, que Bono s’est résigné à abandonner, en compte quelques uns. Mais l’on traverse le Pont de Ré et voici les charmants villages aux maisons basses de pêcheurs ou de riches « bobos ». « C’est une ville chic - pas, comme Chatellerault, ville ouvrière », résume , un peu sarcastique, l’ancien Premier ministre Edith Cresson, longtemps élue, justement, de Chatellerault dont Royal aurait pu facilement devenir députée. C’est aussi une ville symbolique : en août 2005, la future candidate présidentielle y prenait secrètement sa décision, sans en avertir le Premier secrétaire du PS : elle jouait toujours les « groupie » de François Hollande, mais elle avait eu la confirmation que « François menait sa vie de son côté ». Sept ans plus tard, au bord des mêmes bassins, elle allait tenter de prendre une éclatante revanche sur ses défaites successives - 2007 contre Nicolas Sarkozy, 2008 contre Martine Aubry ( au congrès de Reims) et 2011 aux primaires socialistes. De La Rochelle , elle s’élancerait vers la reconquête. « Seulement, note le nouveau député Falorni, 40 ans, hier encore professeur d’histoire dans un lycée professionnel de la ville, elle a ignoré l’histoire de cette ville : une histoire de consensus et de fierté. En annonçant qu’elle briguait le perchoir, elle a clairement signifié aux Rochellais qu’elle voulait se servir d’eux comme d’un marchepied. »
« Une question de loyauté »
Pour elle, c’était plutôt « une question de loyauté ». Mais l’erreur de la championne de la démocratie participative n’est-il pas surtout d’avoir accepté, sinon exigé, d’être imposée d’en haut à la fois par Matignon, l’Elysée et la direction du parti, au lieu de se soumettre au vote des militants locaux ? Lorsque Marianne lui en fait la remarque, un mois avant les législatives, Royal l’écarte « Ne croyez-vous pas que, si Jospin avait voulu se présenter, on lui aurait trouvé une circonscription de la même façon … ? » « Mais qu’aurait-on dit, réplique à l’époque Falorni, secrétaire de la Fédération PS de Charente Maritime durant huit ans avant d’être « démissionné » par la rue de Solférino, si de tels procédés avaient été employés au Sénégal ? » De son côté, apparemment lié par d’obscures promesses, le maire et député sortant, Maxime Bono, perd les pédales. Croyant protéger la candidate qu’il accompagne partout en chien fidèle, il change soudain de ton à la mairie : il accuse Falorni de n’avoir « rien fait » comme adjoint aux finances et lui retire brutalement sa délégation. Le maire tranquille devenu soudain irascible est-il aveugle, ou n’ose-t-il pas dire la vérité à celle qui imagine déjà son retour en scène à l’Assemblée ? On se demande aujourd’hui comment cet élu expérimenté – et, avec lui, une dizaine de conseillers municipaux membres du club royaliste « Désirs d’Avenir » que certains camarades socialistes désignent maintenant comme « la secte »- ont pu croire à la victoire de leur championne. Le 16 octobre, le score médiocre de la présidente de Poitou Charentes aux primaires aurait dû les alerter : moins de 17% des voix sur ses propres terres ! Mais l’éclat télévisuel et le charisme personnel produisaient encore leur effet. Le dimanche 6 mai, quand Ségolène Royal débarque en veste bleu de France d’une voiture électrique Heuliez pour remplir son devoir électoral du second tour de la présidentielle avec un sourire inoxydable, elle irrite certes quelques électeurs de droite « Madame Royal fait son cinéma ». Mais d’autres, admirant son « courage » d’avoir fait campagne si « noblement » pour son ancien compagnon, la photographient avec leur portable, lui tendent un enfant à embrasser, une carte à dédicacer. Les caméras se bousculent comme aux beaux jours. Ses fidèles – Dominique Bertinotti, Guillaume Garot ( nommés depuis ministres) se reprennent à rêver, comme sa propre fille Flora dans Gala, à la présidentielle de 2017 … Trompeuse, cruelle notoriété médiatique ! Déjà, le piège s’est refermé.
Déjà, l’ancien conseiller régional Jean-François Fountaine l’assure « Le balancier est reparti dans l’autre sens : après avoir été adulée, elle suscite un phénomène de rejet. » Il le lui a dit dès novembre quand elle a demandé à le voir après trois ans de brouille : « je suis désolé, je soutiendrai un candidat contre toi et il gagnera. » Il l’a fait savoir ensuite, quand elle a dévoilé ses visées sur le perchoir « Elle ne l’aura pas. Trop de députés ne veulent plus entendre parler d’elle. On n’a pas besoin d’une maîtresse d’ école ». Certes, il faut faire la part, chez Fountaine, de la blessure personnelle : lors d’une mémorable séance de 2008 à Poitiers, la présidente l’ humilia publiquement en lui retirant le micro parce qu’il plaidait, afin de relancer la croissance régionale, pour un emprunt dont elle ne voulait pas entendre parler. Mais elle aurait dû écouter, sinon choyer, ce champion du monde de voile, patron socialiste d’une grande PME exportatrice de catamarans qui emploie 350 salariés dans deux usines de la région, élu en outre par ses collègues président de la Fédération nationale des Industries nautiques. Il pèse lourd, à droite comme à gauche. Jean-Pierre Raffarin, qui inspire toujours la droite régionale avec son ami et ancien ministre Dominique Bussereau, président du Conseil général de Charente Maritime, n’est-il pas depuis des années, comme les socialistes Lionel Jospin et Jean Glavany, un habitué du voilier de Fountaine ? Lui aussi s’est juré d’infliger à l’ex rivale de Nicolas Sarkozy un « Tout Sauf Royal ». L’ancien Premier ministre de Jacques Chirac trouve d’ailleurs aux deux finalistes superstars de 2007 un air de ressemblance. « Ce sont deux intuitifs, persuasifs, séducteurs, qui ont besoin d’adversaires pour donner toute leur mesure. Madame Royal a des intuitions, mais elle n’est ni organisée ni cicatrisante et elle manque totalement d’humour. Elle a un talent particulier pour lever les gens contre elle. C’était fou d’aller à la Rochelle ! Mais son orgueil l’a aveuglée. Elle n’a rien vu venir. .. » Désormais vice-président du Sénat, Raffarin jubile en disant cela dans son vaste bureau lambrissé d’or du Palais du Luxembourg. Oubliant l’humiliante défaite de sa protégée Elisabeth Morin face à la nouvelle « princesse de Poitou-Charentes » en 2004 alors qu’il était ministre, il ne veut se souvenir que de ses victoires : « Je l’ai battue aux cantonales, battue aux municipales de Niort en 1995, battue aux régionales de 1992 » et prédit « Le théorème de La Rochelle se reproduira ! » A Saintes, dans son bureau moderne de la « Maison de Charente Maritime », Bussereau reprend comme en écho « Elle a cru marcher sur l’eau. Mais, en refusant le vote des militants, elle s’est enfoncée. Falorni, lui, a fait une campagne extraordinaire de Père tranquille, sans jamais s’énerver. Dans des cantons de Ré qui avaient voté à 60% pour Sarkozy, on a voté à 80% pour lui ! » Ce bon vivant jovial, qui vient de fêter ses 60 ans avec une bande de copains embarqués à bord de voiliers partis de Chatelaillon avec Raffarin, a déjà oublié le coup de poignard dans le dos qu’il donna le soir du premier tour des législatives à la candidate investie par l’UMP, Sally Chadjaa : en appelant la jeune femme à se retirer et ses électeurs, à se reporter sur Falorni. Il ne veut se souvenir que du deuxième tour. « Un tsunami politique ! Si vous aviez vu la joie des gens chez nous !» A gauche aussi, assure-t-il « Je l’ai dit à Stéphane le Foll ( le Ministre de l’Agriculture, élu dans l’ancienne circonscription sarthoise de François Fillon) : J’ai rendu un grand service au Président Hollande ! » Au contraire de Raffarin, Bussereau ne croit pas que le « tweet » lâché par Valérie Trierweiler à quatre jours du scrutin ait été inspiré par le président de la République en personne, mais il s’amuse de voir, dans le département, les élus de gauche abattus ou furieux et condamnés au silence et de les voir, à Paris, si soulagés : « J’ai dit à Claude Bartolone : tu ne me remercies pas ? » A quoi le nouveau président de l’Assemblée aurait répondu« Pas en public ! »
Personne ne roulerait donc plus pour Ségolène Royal ? Son plus fidèle soutien national, Jean-Louis Bianco, ancien secrétaire général de l’Elysée sous Mitterrand, qu’on vit en août dernier encore transporté d’enthousiasme quand ses fans ovationnaient « Ségolène, Ségolène ! » à la Gare Maritime, tout au bout des quais de la Rochelle balayés par la pluie, a été battu en Haute Provence. Il a décidé de se taire tout l’été. Quant aux « poulains »de Ségolène, les jeunes élus Guillaume Garot et Najat Vallaud-Belkacem ( à propos de laquelle circule un propos malencontreux prêté à Ségolène Royal) ils sont désormais liés par la solidarité gouvernementale. Reste l’équipe rapprochée : des conseillères comme Sophie Bouchet- Petersen, l’ex « plume » de la candidate présidentielle, se disent persuadées que leur « dame en blanc », désormais vêtue d’écarlate, saura surprendre, par sa force de caractère, son charisme et ses intuitions, jusqu’aux conspirateurs du Ps et de l’Elysée. Restent aussi les quartiers populaires, où elle a fait plus de voix que dans les « quartiers chics ». Et les femmes, élues ou non, qui l’ont suivie depuis longtemps, comme la « royaliste » Marilyne Simone, chargée au conseil municipal de la Rochelle de l’application de la charte européenne sur l’égalité hommes-femmes. D’abord rebutées par sa distance voire son « arrogance », certaines ont fini par être émues par son courage : c’est le cas de Roselyne Coutant, une amie de Raffarin, patronne du fameux grand Aquarium de la Rochelle, qui se souvient d’avoir vu la présidente de région défendre bec et ongles, pendant une heure au téléphone avec la firme Renault alors qu’elles étaient en visite au Sénégal, l’entreprise Heuliez. D’autres, qui se considèrent victimes elles aussi du « machisme » du monde politique, la regardent d’un autre œil depuis sa défaite. C’est le cas de Sally Chadjaa. « Depuis deux ans que je siégeais au conseil régional, elle me voyait sans me voir. Mais pendant la campagne, nous nous sommes croisées sur les petits marchés populaires de Port Neuf ou de Mireuil… Et là, elle est venue me saluer « C’est pas sympa, ce qu’ils vous font, vos amis ! » Chadjaa ne cache pas son admiration « Elle est utile au débat national, comme Jean-Luc Mélenchon . On ne peut pas se passer de Ségolène Royal ».
« Chers camarades »
Ce n’est pas , évidemment, l’avis d’Olivier Falorni, qui assure recevoir des milliers de lettres de félicitations et de remerciements. De sa voix calme et ironique, le nouveau député, rattaché au parti radical de gauche qui fut celui de Michel Crépeau ( et qui est aujourd’hui mené par Jean-Michel Baylet ) assène « Madame Royal se complait dans la victimitude : elle n’a pas su, au contraire de Nicolas Sarkozy, se montrer digne le soir de sa défaite ». A l’Oratoire, ce soir-là, Ségolène Royal était flanquée, comme d’habitude, de Maxime Bono. Affolé par la tempête, le maire de la Rochelle est allé jusqu’à emporter le micro pour ne pas le donner au vainqueur ! Ce n’est pas Falorni, pourtant, qui menace le plus sa citadelle, même si l’ancien secrétaire de la fédération PS de Charente Maritime se targue d’une longue amitié fidèle avec Hollande, qu’il soutint dans les pires moments quand il n’était que « Monsieur 3% » et pour qui il organisa le triomphe rochellais de l’été dernier. L’homme fort vers lequel se tournent désormais les regards de tous les anti Royal de droite et de gauche, c’est Fountaine, 60 ans, belle gueule burinée de corsaire. Rencontre l’autre dimanche matin, jour de grandes régates internationales de « 5X5 », au club nautique des Minimes. En short comme sa femme Claire, une blonde championne de voile qui entraîne l’équipe de France, il prend un café au bar d’où l’on domine le port de plaisance et ses centaines de voiliers. Il ne cache pas ses ambitions sur la Mairie : en 2014, ayant passé la barre de son entreprise, il pourrait en devenir le capitaine. De tous côtés, avant qu’il ne donne le départ de la course, on vient le saluer. Claire et lui sont les rois du port. « Bono, souriait hier Bussereau, Fountaine va lui faire la peau ». Et Royal ? En guise de message à son intention, 250 encartés socialistes de la Fédération de Charente Maritime viennent de signer, à l’initiative du secrétaire fédéral Emmanuel Arcobelli, cette « contribution » pour le prochain congrès de Toulouse « Les manquements aux règles statutaires consistant à imposer des candidats sans que les militants aient pu se prononcer ne doivent plus se reproduire ». Ségolène Royal n’a pas répondu. Cette fois, elle a réussi à cacher les larmes qui lui avaient échappé au soir de la primaire. Après « tant de violence », elle se « reconstruit ». Elle médite l’exemple de François Mitterand qui, « après ses défaites, souffrait pendant des mois avant de voir un coin de ciel bleu » . Dans quelques mois, la crise aidant, n’aura-t-on pas besoin d’elle, de sa foi européenne et de son audience auprès des jeunes et des femmes ? Dès le 25 août, depuis l’ Afrique du Sud où elle participera à une réunion de la fédération socialiste internationale, elle aura, prévient-elle, « des choses à dire ». Déjà, tous les « chers camarades » se livrent à des supputations. Elle n’a pas perdu l’art de créer la surprise. Sur le port de la Rochelle comme au palais de l’Elysée, elle fait encore peur.
CC

Glavany « La victime , c’est moi ! »
Brillamment réélu, pour un cinquième mandat, député de la première circonscription des Hautes Pyrénées ( par 66,9% des voix ), Jean Glavany , 63 ans, fidèle de François Mitterrand dont il fut deux fois ministre, espérait bien finir sa carrière en beauté à la présidence de l’Assemblée nationale. Mais c’était compter sans Ségolène Royal. Quand, au lendemain des législatives, Glavany annonce sa candidature au perchoir, la vaincue de la première circonscription de Charente Maritime (33% des voix) se dresse sur son chemin « Il serait choquant moralement que la trahison soit récompensée ». Elle veut parler du « complot » ourdi, selon elle par Glavany, Jospin, et le fabricant de catamaran avec lequel ils font du bateau depuis des années. Ce Jean-François Fountaine n’est-il pas un proche du « traître » Falorni » ? « Je ne me suis occupé de rien, proteste Glavany. Je n’ai jamais dîné avec Falorni ! » D’ailleurs, « on en a parlé à plusieurs reprises avec Lionel et on l’a dit à Jean-François » : « dans notre longue vie de militants , nous n’avons jamais trahi le Parti ! » Mais voilà « Cette femme ( Royal ) a une influence incroyable ! Pour elle, je ne devais pas parvenir au perchoir ! » Le 18 juin, le patron du groupe PS, Bruno Le Roux, signifie donc à Glavany que la présidence qu’il convoite doit revenir à une femme. L’attitude fermée de Jean-Marc Ayrault inquiète tout autant le député « Je ne suis pas un emmerdeur public ! » plaide-t-il. Mais il le sent bien : des ordres ont été donnés d’en haut. Marylise Lebranchu ayant décliné l’offre, Elisabeth Guigou se présente « Et là, Claude Bartolone s’engouffre dans le trou de souris ! » Soupir « Je ne lui en veux pas. C’est au pouvoir que j’en veux ! » Un pouvoir nommé François Hollande ? « Je le saurai un jour. Mais, quand on sait ce dont Ségolène Royal est capable, on a de l’indulgence pour Valérie Trierweiler… » Dans son petit bureau d’une annexe proche du Palais Bourbon, Glavany n’en finit pas de refaire le film : « Mon drame, c’est que Ségolène ait été battue à la Rochelle. Si elle avait été élue, j’aurais eu toutes les chances, contre elle, d’accéder au perchoir. Dans son dépit, elle a imposé le « tout sauf Glavany » !
« Longtemps je me suis exprimé avec retenue (…) Aujourd’hui je suis libre. J’ai le devoir de dire franchement ce que je pense.( …) Cette élection a été étrange : les socialistes se sont laissé persuader de choisir comme candidate, sur une promesse de victoire, celle qui était la moins capable de gagner. Il ne faut pas que cette illusion se prolonge. Ni qu’on présente comme moderne et novatrice une démarche archaïsante et régressive. » C’est Lionel Jospin qui écrit cela en 2007, au lendemain de la défaite présidentielle de Ségolène Royal, dans un petit livre terrible L’impasse. Aujourd’hui, l’ancien Premier ministre se tait. Disert sur la « moralisation de la vie publique » - sujet sur lequel François Hollande lui a confié la présidence d’une commission – il se refuse à commenter la défaite, à La Rochelle, de l’ancienne députée des deux Sèvres qu’il nomma successivement ministre de l’Education Scolaire puis ministre à la famille, à l’enfance et aux personnes handicapées. Mais son jugement n’a pas varié et les fidèles ségolénistes brandissent son petit livre blanc comme la preuve évidente du « complot » jospiniste. En 2006 – on l’a déjà oublié – Jospin ne caressa-t-il pas l’espoir, lui qui avait déclaré se retirer de la vie politique, de se présenter aux primaires en vue de la présidentielle de 2007 ? Mais ni DSK ni Hollande ne le soutinrent. Et Royal s’envola dans les sondages…

Pauvre Valérie Trierweiler, obligée de se recycler dans le journalisme culturel. Pauvre Audrey Pulvar, bombardée à la tête des "Inrocks". Victimes de l'amour, dites-vous?


Passées les larmes, aucune journaliste ne se plaint plus d’avoir été victime de sa liaison avec un politiqe. Leur réputation n’a cessé de grandir.

On dirait un Opéra : à la fin, la diva tombe, victime du monde impitoyable des hommes. Anne Rosenberg, la riche héritière devenue la star de TF1 sous le nom d’Anne Sinclair, renonce, au sommet de sa gloire, à l’ émission « Sept sur Sept » qui lui valut deux « Sept d’Or » quand son mari, Dominique Strauss-Kahn, devient, en 1997, ministre de l’Economie. Elle l’a épousé en 1991 et le soutiendra jusqu’en 2012. Vingt et un ans à dépenser son talent et sa fortune pour celui en qui elle voyait un successeur de François Mitterrand ! DSK nommé à la direction du FMI, Anne quitte Paris pour l’installer dans le quartier le plus chic de Washington. Provoque-t-il un premier scandale par sa liaison avec une collaboratrice hongroise du FMI ? Elle vole à son secours « Nous nous aimons comme au premier jour ». L’affaire Nafissatou Diallo envoie-t-elle son mari en prison ? Elle l’en fait sortir au prix d’une énorme caution, l’accompagne au tribunal sous les huées « Shame on you ! » et lui paie les avocats les plus chers des Etats-Unis. Au printemps 2012, enfin rentrée à Paris, elle va reprendre le métier qu’elle aime tant. Nommée directrice éditoriale du site français d’actualité The Huffington Post, Anne Sinclair se prépare à animer les soirées électorales sur BFM-TV…quand un nouveau scandale DSK la contraint à s’effacer.
Valérie Massonneau grandit, elle, cinquième de six enfants, dans une cité HLM d’Angers. Sa mère est caissière à la piscine municipale. Son père meurt quand elle a 21 ans. Entrée à Match, la méritante jeune femme soutient sa famille et épouse, en 1995, le secrétaire de rédaction du magazine, Denis Trierweiler. On la charge de « couvrir » les socialistes. C’est là qu’elle rencontre François Hollande, dans les années 2000. Responsable d’une émission sur Direct 8, Valérie est alors, lui lance DSK au Palais Bourbon, « la plus jolie journaliste de Paris ». Elus de droite et de gauche se disputent ses faveurs. Mais c’est Hollande qu’elle choisit. Il n’est pas beau, on ne lui prédit même pas un grand avenir : le referendum européen de 2005, dans lequel il avait engagé toutes ses forces de Premier secrétaire du PS, l’a affaibli. Bientôt, d’ailleurs, sa compagne officielle, Ségolène Royal, va prendre son envol. Mais Hollande a de l’humour et il est fou de Valérie. Alors, celle-ci l’aide à reprendre confiance. Et puisqu’il se sent aimé, il va trouver le chemin du cœur de la France! Le 15 mai, Valérie foule donc le tapis rouge du palais. Le nouveau président est fier de la comparer à Carla Bruni-Sarkozy. Mais voilà : alors qu’elle n’a pas « la bague au doigt », la journaliste découvre les contraintes de la fonction- « bénévole », souligne-t-elle-, de « Première dame ». Elle ne peut plus s’exprimer que dans une chronique « littéraire » où elle n’en finit pas de tracer son propre portrait de « femme qui gêne ». Ce n’est pas tout : pour un tweet de soutien à Olivier Falorni, qui abrita à La Rochelle les amours du couple, elle déchaîne les foudres des médias.
La belle est sommée de se taire ; la journaliste, sacrifiée à l’ambitieux. On se souvient de Marilyne C., l’amour fou de Jacques Chirac. Une blonde envoyée du Figaro, pour qui le jeune Premier ministre de Giscard voulut divorcer de Bernadette dans les années 1970. Enceinte, alors que le futur Président se laisse convaincre par ses conseillers de revenir au bercail, Marilyne avorte et fait une tentative de suicide. « Vous aurez été, lui dira Simone Veil, sa petite pauvre. » On songe aussi à Anne F., une autre journaliste du Figaro, qui, trente ans plus tard, se trouve sur le chemin de Nicolas Sarkozy un soir où Cécilia vient de le quitter. Anne est mariée et mère de deux enfants, mais l’impétueux ministre lui propose le mariage. Ils se mettent en ménage, vont ensemble s’équiper chez Darty. Elle divorce. Par éthique professionnelle, elle informe son journal de sa liaison. C’est alors que Cécilia revient. Anne, blessée, devra attendre cinq ans pour reprendre le journalisme politique.
Les journalistes féminines devraient-elles donc s’imposer une règle monastique leur interdisant d’aimer un homme politique ? Comme le dit avec humour Catherine Nay, qui a su garder discrète sa liaison avec l’ex-ministre gaulliste Albin Chalandon, rencontré quand elle avait 22 ans à ses débuts à l’Express , « comment voulez-vous tomber amoureuse de quelqu’un dans un autre milieu quand votre métier vous accapare autant ?»
Moments intenses
Françoise Giroud, directrice de l’hebdomadaire fondé avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, l’avait compris : pour intéresser les lecteurs d’un « Newsmagazine » il fallait de la « pâte humaine ». Elle comptait sur le talent de filles intelligentes et jolies qui sauraient faire parler les hommes. C’est ainsi que furent lancées Michèle Cotta, Catherine Nay, et plus tard Sylvie Pierre- Brossolette. En continuant ( non sans perversité parfois) à mettre en concurrence des jeunes femmes plongées dans le marigot politique, Claude Imbert, Franz-Olivier Giesbert du Point et bien d’autres directeurs de journaux ou de télévisions, leur ont ainsi donné leur chance de réussir… au risque de se brûler. Certaines ont ignoré longtemps les accusations de « conflit d’intérêt » : c’est le cas de Christine Ockrent, qui n’a pas craint de diriger France 24 quand son mari, Bernard Kouchner, était son ministre de tutelle. D’autres, comme Béatrice Schonberg, présentatrice du journal de France 2, ont dû s’effacer quand leur mari ( Jean-Louis Borloo) est devenu ministre. Non qu’on les soupçonne de connivence : après tout, on peut vivre en couple et n’être pas d’accord politiquement. Mais le regard des téléspectateurs sur la commentatrice risquait de changer. Cela, Audrey Pulvar a eu du mal à l’accepter. Ecartée successivement d’itv puis de France Inter et bientôt de France 2 pour avoir affiché ses amours avec le candidat aux primaires socialistes Arnaud Montebourg, devenu depuis ministre, elle a vu dans ces décisions une forme d’injustice, sinon de malveillance. Mais ne lui propose-t-on pas aujourd’hui la direction des Inrockuptibles ? Passées les larmes, aucune journaliste ne se plaint plus d’avoir été « victime » de sa liaison avec un homme politique. Toutes n’ont pas reçu, comme Michèle Cotta nommée sous le règne de François Mitterrand présidente de Radio France, puis de la Haute Autorité de l’Audiovisuel, des marques concrètes d’estime . Mais leur réputation n’a cessé de grandir. Elles ont vécu « des moments intenses », recueilli les confidences d’un « homme exceptionnel » et vu de près les fragilités d’un chef. C’est un pouvoir qui ne s’oublie pas.

Marianne

7 Juillet 2012

Aix la bourgeoise, Aix l'intellectuelle, qui accueille chaque année le très couru festival d'art lyrique, se laisse mener à la baguette par une pétroleuse célèbre pour ses déclarations fleuries et ses appels du pied au FN. Mais, repliée dans sa mairie, Maryse Joissains vient de perdre son fauteuil de députée. En avant, la musique !


« Si vous saviez combien j’étais aimée ! J’étais idolâtrée ! » Comme chaque fois qu’elle a eu un drame dans sa vie, Maryse Joissains, 70 ans bientôt, fait mine de crâner, les mains dans les poches arrière de son pantalon de soie, dans l’attitude du cow-boy prêt à dégainer, « Quand j’ai mal, je coupe ! ». Mais elle n’en finit pas, dans le grand bureau de la belle mairie qu’elle a conquise en 2001 « au prix du sang », de rejouer le combat perdu des législatives.
Quinze jours avant, ne la disait-on pas « réélue dans un fauteuil » dans cette 14ème circonscription des Bouches du Rhône où Nicolas Sarkozy avait obtenu, le 6 mai, 53% des voix ? En face d’elle, hormis deux concurrents de droite qui avaient tenté en vain d’obtenir, l’un le soutien du RPF de Charles Pasqua, l’autre , celui de l’UMP, se présentaient trois écologistes , une candidate du Front de Gauche et un comptable socialiste à lunettes rondes, Jean-David Ciot, connu seulement comme « apparatchik » du PS, maire de la petite commune rurale du Puy Sainte Réparade… et conseiller du très compromettant président du Conseil général des Bouches du Rhône, Jean-Noël Guérini. « La Maryse » n’allait en faire qu’une bouchée. « Le pôvre, plaisantait-elle en arrivant à France3 pour un débat et en apprenant que Ciot l’avait précédée dans la cabine de maquillage, il est arrivé avant moi ! Comme il doit être stressé ! » Quant à la candidate FN, Josyane Solari, il suffisait de l’entendre interroger d’un air admiratif la maire d’Aix pour comprendre que son soutien lui était acquis : « Madame Joissains, avez-vous lu le Coran ? C’est extrèmement violent ! Et l’abattage halal… » Réponse : « Moi, je ne peux pas supporter la souffrance animale. J’aime trop les animaux. Ce matin, mon chat et mon chien m’ont réveillée à 4 heures en montant sur mon lit… »
Elle est comme ça, la « dameu d’Aix » comme l’appelle avec une pointe d’agacement son grand voisin marseillais, Jean-Claude Gaudin. Côté face, une « Madame Sans Gêne » séductrice en chemisier de soie gris-bleu qui met en valeur ses cheveux dorés, ses yeux gris maquillés, son ruban rouge de la Légion d’honneur et son grand crucifix orné de petits diamants qui, niché dans un décolleté généreux, lui donne une allure de gravure libertine du XVIII siècle ( bien qu’elle affirme « Je ne suis pas une femme à aventures. J’ai été élevée selon des principes très stricts »). Côté pile, une combattante à la silhouette trapue juchée sur des talons hauts compensés, au sourire de Gavroche et aux réparties péremptoires voire insultantes. Quand elle ne se vante pas d’avoir été, dans une vie antérieure, l’avocate des victimes du sang contaminé, quand elle ne lance pas des appels aux « gens du FN » ( « Très clairement, je leur demanderai de voter pour moi, comme l’a fait François Hollande. Si François Hollande est reprochable, je suis reprochable ») elle cherche à créer un lien par des histoires personnelles. On apprendra ainsi qu’un de ses neveux a été empoisonné à la cantine par un fromage de brebis ou qu’elle- même a été trompée par son mari dès la première année. Les femmes hocheront la tête, disant « C’est une femme qui a souffert … »
Jusque là, cela l’avait servie. En 2001, alors que les sondages ne lui donnent que 3% d’intentions de vote, Maryse Joissains crèe la surprise en doublant trois concurrents de droite investis par le RPR, l’UDF ou « L’Union pour Aix » pour enlever la mairie à un notable socialiste, Jean-François Picheral, un médecin de belle allure trop assuré d’être réélu maire par une ville qui vota Jacques Chirac à plus de 60% . La voilà l’une des seules femmes à la tête d’une ville de plus de 100 000 habitants. Dans la foulée, elle devient – cette fois avec l’investiture de l’UMP- députée de la 14ème circonscription des Bouches-du-Rhône ( qui compte, outre le centre ville, 13 communes) et présidente de la Communauté du pays d’Aix ( 34 communes, 355 000 habitants) En 2008, elle emporte à nouveau les municipales. Son élection est d’abord cassée par le Conseil d’Etat : pendant la campagne, un tract ignoble, imputé à son entourage, a été diffusé contre trois membres de la liste menée par le Modem François Xavier de Peretti. Mais un an plus tard, elle est réélue maire, à 187 voix près, contre un énarque socialiste, Alexandre Medvedowsky. La force de « la Maryse » ? Les divisions, bien sûr, de ses adversaires des deux camps.

La Droite populiste

En 2001, le propre ancien ministre des Affaires Etrangères d’Edouard Balladur, Jean-Bernard Raimond, marié à la très distinguée directrice chez Pierre Cardin, Monique Raimond, présidente des « Amis d’Aix » , a été balayé . L’ UMP marseillais Renaud Muselier s’en souvient en riant, avec le geste d’ôter son chapeau à plumes « Excellence, on vous accueille ! » En 2008, le célèbre avocat socialiste marseillais, Michel Pezet, ancien président du conseil régional de Provence Alpes Côte d’Azur , s’y est cassé les dents à son tour. Tout ce beau-monde n’avait pas vu la ville changer : avec ses 35 000 étudiants, ses nouveaux cadres venus de toute l’Europe et ses enfants de rapatriés et de harkis, Aix avait changé. L’orgueilleuse cité provençale était toujours à droite, mais d’une autre droite, populiste, qui se retrouvait en Maryse Joissains. Depuis, celle-ci avait su, d’ailleurs, se faire apprécier. « C’est une poissonnière, soupirait un neveu de Gaulle qui mena campagne contre elle il y a dix ans. Mais il faut avouer qu’elle ne gère pas mal la ville : elle a réussi à attirer des entreprises et à ne pas augmenter les impôts ! »
Mais voilà que la vague a reflué. « La vague rose » répète Maryse Joissains, debout sous le portrait de Nicolas Sarkozy qu’elle dit avoir « admiré et soutenu en bon petit soldat » mais « combattu passionnément » pour empêcher la mise en œuvre de la réforme territoriale. Et puis, il y a eu ce maudit redécoupage électoral : l’ UMP Alain Marleix, chargé de cette tâche, lui a enlevé huit bureaux qui auraient voté pour elle ! Mais comment ne pas voir aussi que son comportement et ses déclarations ont fini par choquer même la droite sarkozyste ? A la fin, Maryse Joissains, qui se targuait à la fois du soutien de la Droite populaire , de la droite sociale et du parti radical ( Un proche de Jean-Louis Borloo convenant « Elle détone, mais c’est une personnalité du sud, truculente et sympathique ») s’était mis presque tout le monde à dos : les gaullistes comme le maire de Chateauneuf le Rouge, Michel Boulan, qui faisait campagne sur le thème « rendez- nous notre dignité ! » , les intellectuels et même l’Archevêque, Mgr Dufour, qui s’écriait, indigné par la « chasse aux Roms » « Si on les traite comme des chiens, il ne faudra pas nous étonner s’ils attrapent la rage ! » De leur côté, Jean-François Copé, le secrétaire général de l’UMP, assailli de messages le pressant d’empêcher Maryse Joissains de pactiser avec le FN, et Jean-Claude Gaudin, le puissant voisin à qui la Maire d’Aix a fait attendre sa participation au projet « Marseille-Provence, capitale culturelle 2013 de l’Europe », faisaient profil bas. Mais ce n’est pas le lâchage des « excellences » qui blesse la maire. C’est celui du peuple . « Son désamour, confie-t-elle, m’a dévastée »
A nouveau, elle revit le long parcours qu’elle me contait, quinze jours avant sa défaite, à l’arrière de la voiture qui nous ramenait de Marseille après un débat télévisé. On étouffait, et Maryse pestait contre son chauffeur, Omar, impavide « Je ne sais plus comment le prendre, cet homme ! Il nous fait crever de chaud. Et quand il fait froid, on se les gèle ! » Mais tant pis. Après avoir refusé de recevoir l’envoyée de Marianne – considéré par la Mairie comme « un de ces journaux qui la tirent comme un lapin » - elle avait décidé de s’en faire une confidente. Voici donc l’étonnant récit de Maryse Joissains-Masini :

« La pauvreté, je connais ! »

Elle naît à Toulon un 15 août 1942, quelques semaines avant le sabordage de la flotte française, dans un embrasement de bombes et de tirs allemands. Son père, Roger Charton, aiguilleur à la SNCF, est communiste. « Un géant ! Quand Maurice Thorez venait dans la région, il lui servait de garde du corps. » Sa mère, Marie-Jeanne Masini, dont elle a repris le nom corse, sera secrétaire à la mairie communiste. En attendant, c’est la misère . Souvenir de toute petite fille : le quignon de pain au milieu de la table, car chacun veut s’en priver pour l’autre. A 4 ans, les parents la placent « en colonie »pour monter à Paris, à l’école des cadres communistes . La peur de l’abandon l’étreint. Elle ne la quittera plus. « Dans le grand escalier, j’attendais la visite. C’te joie, quand on m’appelait enfin ! » A 11 ans, la fillette malingre connaît son second grand chagrin. Sa meilleure amie lui dit : « Je ne peux plus jouer avec toi ». Les parents commerçants ne veulent plus que la petite fréquente une fille d’ouvrier. Et puis, Toulon passe à droite. La mère de Maryse est virée de son poste de secrétaire. « On est habitués à ça, nous… C’est pour ça que je suis pour ces gens qui travaillent dur et n’ont rien à la fin du mois. Je sais ce que c’est d’être pauvre. On a besoin de pouvoir d’achat, mais surtout de dignité ».
Maryse a 14 ans. Ses parents se voient attribuer leur premier logement en HLM. Emerveillée, elle découvre « les WC à domicile ». Adhérente à la CGT et aux Jeunesses communistes, la jeune rebelle « fait le coup de poing » lors d’une grève à la Sécurité sociale, où elle travaille comme guichetière, avant de faire la plonge dans un restaurant pour se payer des études. Son certificat de capacité en droit en poche, elle s’inscrit à l’Université d’Aix. « J’arrive dans l’amphi. Une fille rigole : « Y en a qui font grève pour nous ! » Je l’ai souffletée ! Il faut dire aussi que c’était une petite amie de mon mari… » Maryse a 20 ans. Elle vient d’épouser Alain Joissains, qui milite au sein de la droite « Algérie Française » contre « la façon ignoble dont on a traité les rapatriés et les harkis » avant d’adhérer au Parti radical de Jean-Jacques Servan-Schreiber. Elle ne sait pas où va la mener ce mari volage et brillant.
En 1978, Alain Joissains enlève la mairie de l’orgueilleuse « ville de robe et d’université » – Aix, ses admirables hôtels du XVIIIe siècle aux façades ocres, ses fontaines, son archevêché, son cours Mirabeau ombragé de grands platanes, son festival mozartien et ses grandes familles… Une magnifique carrière politique s’ouvre à lui. Mais en 1983, alors qu’il va être réélu, éclate « l’affaire » : Joissains est accusé d’avoir financé la villa de ses beaux-parents avec l’argent des contribuables. Est-il victime, comme il le prétend, d’un « complot du clan Defferre » ? Il sera condamné à 150 000 Francs d’amende et deux ans de prison avec sursis pour « complicité de recel d’abus de biens sociaux ».
Pour Maryse, c’est une effroyable tragédie : son père, apprenant la nouvelle par la télévision, se suicide d’une balle dans la tempe. Sa mère en perd la tête. Dix huit ans d’« enfer » ! « On nous a tout saisi. On ne pouvait même pas vendre la maison. Le fisc avait reconnu que mes parents l’avaient payée le bon prix. Mais on ne nous accordait pas d’expertise. » Elle s’investit dans son métier d’avocate en défendant des victimes de l’affaire du sang contaminé, puis de l’amiante – deux titres auxquels elle tient beaucoup. « Mais comment on fait pour survivre dans ces conditions ? Mon mari a deux enfants hors mariage… Notre couple explose. Là dessus, notre fille tombe malade : un cancer. » L’opération dure plusieurs heures, durant lesquelles la fille du communiste va prier à la basilique marseillaise de Notre-Dame de la Garde…
A ce point du récit, Maryse retrouve ses forces. Sa fille Sophie, 42 ans, mère célibataire d’une adolescente, est maintenant sénatrice des Bouches du Rhône, vice-présidente de la communauté du pays d’Aix, et adjointe à la mairie chargée de la politique de la Ville. Quant au mari… « Nous ne sommes pas divorcés, c’est contre mes principes : seulement séparés. » Elle ne le « supporte plus ». Mais « Alain » habite à l’étage au dessous du sien. Dans l’ombre, depuis que le tribunal administratif de Marseille a contesté son contrat avec la municipalité pour cause de salaire excessif, il reste son conseiller. Et elle continue à le défendre bec et ongles. « On n’a pas saisi la Cour européenne parce qu’on n’avait pas les sous. Mais là, je vais réattaquer ! »
Il faut la voir, pourtant, déjeuner au sous-sol lambrissé d’acajou de sa brasserie favorite, Léopold, pour mesurer sa solitude. Un homme entre, sort, la tutoie, s’assied pour consulter ses textos : son chauffeur, Omar Achouri. Omar est célèbre : on vient le voir quand on a un message à faire passer à la maire. Elle devance la question : « Il n’est pas mon amant. Il est plus que cela : un ami fidèle. » Ils se sont connus quand elle l’a défendu devant un tribunal à la suite de l’ accident de voiture où sa femme avait été tuée. Puis, le chiraquien Omar a fait la campagne de son mari. Maintenant, il accompagne Maryse partout, même en vacances, l’été en Bretagne, avec sa fille et sa petite-fille. Au début, cela a fait jaser. On raconte même qu’une nuit, le nom d’Omar fut peint en lettres rouges sur la façade de la mairie. Mais en quinze ans, les Aixois semblaient s’être habitués. Dans la rue, ils viennent encore vers « Maryse ». Elle leur dit que, grâce à sa défaite du 17 juin, elle pourra mieux s’occuper d’eux : elle ne sera plus prise à Paris trois jours par semaine. Et puis, elle leur raconte des histoires de chats et de chiens… Les dernières élections, pourtant, ont sonné, pressent-elle avec angoisse, la fin d’un certain type de politiques suscitant, comme Nicolas Sarkozy et elle-même, trop d’électricité.« Maryse, tu es trop impulsive, fais attention ! » lui répète sa fille Sophie, grande, mince, des gestes de danseuse et une voix mélodieuse, qui dépeint sa mère en « hyper-sociale, avec une violence en elle ». Sophie Joissains fait visiter avec fierté les centres sociaux et sportifs ouverts sur les hauteurs, dans les quartiers immigrés d’Encagnane ou du Jas de Bouffan- preuve que, tout en fermant les camps de Roms, la maire aurait su « pacifier les cités ». Mais « Maryse » changera-t-elle ?
Les yeux désormais fixés sur 2014, elle compte sur le reflux qui devrait assurer le retour de la droite aux municipales. Elle compte aussi sur son bilan, à la tête d’une ville attractive qui se vante d’avoir un taux de chômage bien moindre qu’à Marseille et un agrément de vie bien supérieur. Elle va tenter d’être plus habile, par exemple dans la gestion de projets culturels. Mais n’est-ce pas sa personnalité – ses déclarations scandaleuses, son allure, son inculture – que les Aixois ont rejetée le 17 juin ? Saura-t-elle jamais gagner autrement qu’en faisant scandale ?
CC

Encadré 1
Albert Camus, combien de voix ?
En mai, deux événements culturels étaient annulés par la municipalité : des « rencontres sur l’Algérie » et l’exposition « Albert Camus, l’étranger qui nous ressemble » confiée à l’historien Benjamin Stora dans le cadre des manifestions « Marseille-Provence, capitale européenne de la culture 2013 ». Maryse Joissains justifiait ainsi la première décision : « Cette manifestation aurait pu porter atteinte à l’ordre public parce qu’elle était très pro-algérienne et que la mémoire de ces événements n’est pas tout à fait apaisée. » A propos de Camus, en revanche, elle tentait de rejeter la responsabilité sur l’indécision de la fille du Nobel, Catherine Camus. Mais il fallait s’attendre à un nouveau scandale. Dès janvier, lors des vœux du Collectif aixois des rapatriés – une puissante organisation dotée d’une « maison » proche du cours Mirabeau –, la maire d’Aix, accompagnée du secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants Marc Laffineur dépêché par Nicolas Sarkozy, prêtait une oreille attentive aux exigences du président du Collectif, René Andrès : pas de célébration du cinquantenaire des accords d’Evian « dans le déshonneur » ! « Ces accords signés par de Gaulle, renchérissait-elle, sont une véritable honte ». Quant à Camus, qui dénonça la torture dans l’ « Alger Républicain », mieux valait l’oublier…
Bientôt, cependant, la maire allait comprendre qu’elle s’était mise à dos non seulement les intellectuels de gauche mais les électeurs de la droite modérée. Il était temps de se souvenir qu’Aix possède un important « fonds Camus » et de ne pas laisser la seule Marseille tirer gloire du voisinage de l’illustre villageois de Lourmarin. Jugé moins « sectaire » que Benjamin Stora, Michel Onfray a donc été contacté pour relancer le projet. Le philosophe normand, auteur d’un magnifique « L’ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus » n’a pas dit non. Il a rendez-vous dans quelques jours avec Sophie Joissains.


Encadré 2
Elle a osé le dire

• 18 avril 2012 (La Provence) : « Je ne veux plus un seul Rom sur ma commune […]. Le trouble, c’est les enfants qui font la manche et puis, c’est des personnes fragiles agressées régulièrement et je ne veux pas de cela chez moi. Les socialos bobos qui ont du pognon n’ont qu’à les prendre chez eux. »
• 7 mai 2012 (sur Aix City News) : « Je ne pense pas que François Hollande soit légitime parce qu’il arrive après un combat anti-démocratique comme on ne l’a jamais vu dans ce pays et que, par voie de conséquence, je ne me sens pas liée par ce président de la République que j’estime illégitime… Moi, j’aurais aimé d’un président qu’il ait plus de prestance et pas qu’il agite ses petits bras comme il le fait dans tous les meetings parce que ça me parait extrêmement ridicule. »
• 12 mai 2012 (La Provence) : « Les valeurs qu’a Marine Le Pen, je les ai toujours défendues. »


Encadré 3

Vive la musique !

Une inauguration, en mai au Musée Granet, de l’exposition des chefs d’œuvre ( Richter, Macke) du collectionneur allemand Frieder Burda, qui clame à ses côtés « J’aime la France ! ». Une « soirée protocolaire », en juillet, autour de « la Finta Giardinera » de Mozart …Madame le Maire reçoit. Même si elle commet des bourdes et si elle n’est pas réputée pour ses goûts artistiques et littéraires, Maryse Joissains a compris l’importance de la culture pour attirer investisseurs et cadres…et relever sa cote de popularité. La maire d’Aix n’est qu’un des membres du Conseil d’Administration du prestigieux Festival d’Art Lyrique, parmi les représentants du Ministère de la culture, du Conseil régional, du Conseil général et de mécènes comme Philippine de Rothschild . Mais elle « accompagne » des initiatives comme la tournée au Maroc de l’orchestre des jeunes pour « ouvrir le Festival vers la Méditerranée » comme le souhaite son directeur Bernard Foccroulle. « Ce projet, dit -il, n’aurait pas pu se développer avec un maire d’extrème droite »…


Marianne

16 Juin 2012
On songe d’abord à Cécilia Sarkozy : comme elle, Valérie Trierweiler refuse le rôle traditionnel de « Première Dame ». Mais l’on oublie son vrai modèle, Danielle Mitterrand. Dès 1984, la femme du premier président socialiste, renonçant à être la « maîtresse de maison » de l’Elysée, multiplie les initiatives. Après Cause Commune et La France avec vous, qui s’occupent d’aide au tiers monde et d’alphabétisation, elle fonde l’association France Libertés. « Nous interviendrons, prévient-elle sur TF1, chaque fois que nous penserons que sont bafoués les droits de l’homme ». Du Salvador au Tibet et du Maroc à la Chine, la « pasionaria de l’Elysée » mène ses combats, souvent en contradiction avec la diplomatie française. François Mitterrand s’en inquiète auprès de son ministre des Affaires Etrangères, Roland Dumas ( Réponse : « Je m’en accommode, M. le Président… ») Parfois même, le Président s’en amuse : lors d’un week-end chez les Bush, il lâche « Savez-vous, George, que Danielle est allée récemment à Cuba ? »
Mais en 1986, Jacques Chirac installé à Matignon , les choses se compliquent. Danielle se mêle de politique intérieure ! « Le gouvernement fait tout et n’importe quoi ! » lance-t-elle dans Le Journal du Dimanche à propos des aides aux agriculteurs. Interrogé par des journalistes, Mitterrand grince « Ce sont des choses qu’il ne faut pas renouveler ». Deux jours plus tard, cependant, le Président se rend à Europe 1 : il n’a jamais voulu, assure-t-il, « désavouer » sa femme : « j’admire son action, je respecte sa liberté de pensée et de parole ». Lui a-t-elle rappelé leur « pacte » ? Bien plus tard, on découvrira que le problème n’était pas que politique : Danielle connaissait l’existence de Mazarine et supportait mal que sa mère, Anne Pingeot, s’installe dans la durée. Deux ans après la mort de Mitterrand, elle dira encore à son fils Jean-Christophe « J’étais tout de même sa préférée ».
« Août 2007. Le chef de l’Etat est en vacances à Wolfeboro, sur la côte Est des Etats-Unis. Il adresse une lettre à Angela Merkel et peaufine ses déclarations aux médias. Nous avons été nombreux à nous étonner que le souci de l’effet d’annonce ait primé sur l’analyse… » Ce n’est pas un ministre socialiste qui pointe ainsi le manque de clairvoyance de l’ancien président Sarkozy. Mais un patron, un riche mécène, Marc Ladreit de Lacharrière, fondateur du groupe financier Fimalac et de l’agence de notation Fitch et propriétaire de la Revue des Deux Mondes où il publie ses « réflexions sur une crise mondiale ».
« Nicolas Sarkozy, affirme-t-il, « avait une carte magnifique à jouer ». Les Etats-Unis étant affaiblis par la crise des subprimes, le nouveau président français aurait pu exiger du gouvernement américain qu’il rassure les institutions financières détenant des créances immobilières américaines. Au lieu de quoi, il énonça « une série de fariboles qui peuplent le cimetière des illusions perdues » et proclama « les mouvements de marché ne sauraient affecter la croissance de nos économies »… « Nicolas Sarkozy ignorait-il que les banques européennes avaient massivement investi outre-Atlantique ? On aurait dû le prévenir. »
Lacharrière tenta de le faire, le 13 septembre 2007 à l’Elysée. En vain: « j’avais en face de moi un Nicolas Sarkozy triomphant, sûr de lui et péremptoire. » A l’évidence, le patron de Fitch n’a pas digéré les attaques sarkozystes contre les agences de notation. En revanche, cet ancien ami de Philippe Séguin salue « le courage » de François Fillon : lui avait « anticipé la suite des évènements ».

"On ne dira plus que je suis un enfant! "


« Dissous de fatigue », dit-il devant ses cartons de livres, avant un dernier regard pour le parc de l’Elysée. Dans les dernières semaines de la campagne, Henri Guaino a travaillé toutes les nuits aux discours de Nicolas Sarkozy. « Une fois même, couché à 9h du matin…pour me réveiller à 10 heures ! » Il en a perdu le sommeil : « en cinq ans, j’ai pris vingt ans ! On ne dira plus que je suis un enfant ! » Mais il sourit. Quoi, pas de remords ? La veille, lors de la projection, devant une salle comble où Michel Sapin côtoyait Rama Yade, de l’excellent document TV« Stratèges » tourné par Thomas Legrand et David André, on le voyait affirmer ( en février) qu’on ne pouvait pas « déclarer la guerre aux pauvres et aux arabes… ». Le public applaudissait, en se demandant à quel moment le conseiller spécial de l’Elysée, contredit par l’influent Patrick Buisson, avait songé à démissionner. Mais non. Il n’a pas eu de « problème de conscience » avec le thème des « frontières ». C’était juste « le ton », quand Sarkozy sortait du texte. Et puis, l’oubli des problèmes sociaux « comme si l’on pensait que la politique est impuissante à les résoudre ». Mais aujourd’hui, on le félicite partout pour la « belle sortie » de Sarkozy - ce dernier discours à la Mutualité. Même à France Inter, Sophia Aram lui dédie un billet affectueux. D’ailleurs, les électeurs n’ont-ils pas été touchés par sa « vision de la France » et par son « orgueil du pauvre », quand il a tenu ses propres meetings ? Voilà pourquoi il se présentera dans la troisième circonscription des Yvelines. L’UMP a déjà un candidat local, Olivier Delaporte, maire de la Celle Saint Cloud ? Guaino se redresse, plus fatigué du tout « Rien à cirer ! »
« Est-ce qu’il y a de la grandeur d’âme à se laisser plumer ? » Pour avoir ouvert sa maison de Genève à France 3 et révélé qu’être résident suisse lui faisait économiser 3 millions d’euros par an, Paul Dubrule, co- fondateur du groupe Accor ( Numéro Un mondial de l’hôtellerie avec 4000 Ibis, Etap, Mercure, Novotel et Sofitel) a déclenché une formidable polémique. Jean-Luc Mélenchon s’est emparé de son cas pour exiger que l’Etat fasse payer aux exilés fiscaux un impôt spécial, Nicolas Sarkozy a repris la proposition, raillée par le socialiste Jérôme Cahuzac … Blessé, Dubrule donne d’autres explications à son départ, du temps de Chirac : battu à sa mairie de Fontainebleau par un FN, mis en retrait de la direction d’Accor par la nouvelle génération, il a voulu changer de vie. A 78 ans, jeune marié, il fait à vélo le trajet de Genève à Lourmarin ( Lubéron), où il possède un domaine viticole. Et il lance deux « concepts hôteliers révolutionnaires ». Prochaines ouvertures à Nantes et Grenoble. « Vous pouvez vous servir de moi dans vos meetings, écrivait-il à Mélenchon à la veille du premier tour. Mais vous abusez ceux qui vous font confiance. Moi, j’ai la fierté d’avoir permis à 160 000 cadres et employés de trouver un métier. » Sarkozy réélu, serait-il pourtant revenu pour de bon ?

Un vent de panique soufflerait-il , comme en 1981, sur les possédants français? Pas vraiment, car l'exil fiscal est continu et n'a cessé de s'amplifier depuis trente ans. Sarkozy y a aussi contribué. Ceux qu'Hollande ferait fuir seraient une poignée.


« 5000 Français attendus !» Au matin du débat TV Hollande-Sarkozy, le journal belge De Tijd ( Le Temps) fait le buzz des deux côtés de la frontière en titrant ainsi un article sur l’immigration fiscale, qui va « redevenir d’actualité… » Un vent de panique soufflerait-il, comme en 1981, sur tous les possédants français, affolés par l’arrivée des « rouges » ? Le score limité de Jean-Luc Mélenchon et l’attitude apaisante, à l’approche du scrutin, d’un François Hollande qui avait démarré sa campagne en promettant de taxer à 75 % les hauts revenus et en désignant pour adversaire « le monde de la finance », ne les auraient-ils pas, finalement, rassurés ? En réalité, cet exil est un mouvement continu, qui n’a cessé de s’amplifier depuis trente ans.
Alain Lefebvre, 65 ans, a franchi le pas en 2005 sous le règne de Jacques Chirac. Il avait décidé de vendre son groupe de presse ( Côté Sud, Côté Ouest, etc) et découvert que, sur 30 % de plus-value, le système belge lui ferait économiser « quelques centaines de millions d’Euros ». « J’avais déjà passé une vie à payer énormément d’impôts en France et je trouvais plus intelligent d’économiser cette somme que de la livrer au bon plaisir d’une administration ! » L’ homme d’affaires mince et précis explique cela dans les bureaux design du « magazine de l’art de vivre franco-belge » qu’il a créé en 2007 - JV, comme Juliette Drouet et Victor Hugo, exilés à Bruxelles après avoir vécu à Guernesey. Rien à voir, on s’en doute, avec l’auteur des Châtiments. Lefebvre signe un article déplorant que « la gauche puisse se réjouir de cinq candidatures rivales à droite », se disputant les voix des 100 000 Français de l’étranger inscrits ici, mais son luxueux magazine sur papier glacé est surtout consacré à la culture et à la déco. On y découvre que le milliardaire ami de Mitterrand, Pierre Bergé, a « bien entendu choisi l’une des plus belles places de Bruxelles pour y domicilier sa salle de ventes ». On y trouve aussi de somptueuses offres d’immobilier.
Ah, les maisons de briques à bow-windows sur les places ombragées d’acacias des quartiers d’Ixelles et d’Uccle ! C’est la motivation principale, assure David Chicard, fondateur de l’Agence Property Hunter, des « quadras » français qui viennent s’installer dans la capitale belge. « Pour le prix d’un 100 mètres carrés à Paris, ils peuvent s’acheter une « maison de maître » avec jardin ». Chicard, qui me reçoit en jean dans son agence vert pomme, a 31 ans. Il a quitté Poitiers en 2008 en quête d’aventure et se retrouve aujourd’hui à la tête de deux bureaux dans les quartiers chics . Pour les rassurer, il « accompagne » ses clients dans la recherche d’écoles pour leurs enfants, de clubs sportifs et d’associations culturelles pour leur femme. Il les aide même à acheter des meubles ! « Les Français apprécient surtout, note-t-il, un climat : ici, ils n’ont pas honte de s’offrir une voiture de sport ». Conclusion ironique « Hollande va m’amener encore des clients ! »
Ceux-ci seraient-ils restés en France, Sarkozy réélu ? « Sans doute pas », répond Bertrand Marot, l’un des consultants de Petercan, une banque spécialisée dans la gestion de patrimoine. Installé à Bruxelles depuis son mariage en 2008 avec une Belge, Marot, 40 ans, a été notaire à Lille – où il enseigne toujours, dans une grande école de commerce, l’art de « l’optimisation fiscale ». Il se souvient des « cellules de régularisation » créées en 2008 pour inciter les exilés fiscaux à revenir en France : « Ca n’a pas marché : ils ont eu peur. » Par la suite, Sarkozy n’a fait que renforcer la méfiance par ses « virages à 180 degrés ». Dernier en date : le vote, en mars 2011, d’une « exit tax » destinée à pénaliser les candidats au départ. Celle-ci a déclenché la même panique que le vote, en 1982 sous le règne de Mitterrand, de l’IGF ( Impôt sur les Grandes Fortunes). Puis, « les gens ont fait leurs comptes : les mesures promises par Hollande aboutiront à la confiscation de leur patrimoine. » Les consultations ont repris « La France est trop instable fiscalement ».
Le score limité de Jean-Luc Mélenchon et l’attitude apaisante de François Hollande à l’approche du scrutin n’auraient-ils pas rassuré les riches ?

Cap au sud. Dans le Lubéron, c’est en septembre que le coup de tonnerre avait éclaté « Vous connaissez la nouvelle ? Ils vont taxer toute la plus value si l’on revend sa résidence secondaire avant 30 ans ! » « Ils », ce n’était ni Jean-Luc Mélenchon ni Eva Joly, mais Nicolas Sarkozy ! Sur le marché de Coustellet, où se retrouvent le dimanche les heureux habitués des villages perchés de Gordes, Ménerbes et Lacoste, un agent immobilier flamand annonçait, tout blême « Mes clients partent en Toscane ! » et l’on maudissait la politique, aussi changeante que la météo. Les résidences secondaires n’ont-elles pas fait la prospérité de la région ? Il y a quinze ans, le hameau, entre coopérative vinicole et modeste agence du Crédit Agricole, ne comptait qu’une boulangerie. Aujourd’hui, on en recense trois et autant de marchands de vin, de restaurants et de boutiques de mode, sans compter un supermarché ouvert le dimanche, trois agences immobilières…Un rêve sarkozyste! En septembre, pourtant, on se prenait, en dégustant le chasselas, à regretter Lionel Jospin « N’est-ce pas lui qui a abaissé la TVA sur les travaux à 5,5% ?... »
Harmonisation fiscale
Le temps des fraises et des asperges a ramené un certain fatalisme « J’ai beaucoup de demandes de Belges, dit l’agent immobilier, rassuré : de si beaux paysages… » Et les Français ? Dans les bastides avec vue imprenable sur les villages classés, autour des tables où se mêlent souvent « gauche caviar » et « droite pâtes aux truffes », on avoue qu’on aurait voté …DSK, si « cette affaire lamentable… » Dieu merci, Hollande n’apparaît plus comme « l’otage de Mélenchon ». Au soir du débat TV, quelques sarkozystes ont certes jugé le futur président socialiste « ignorant de la gravité de la situation économique », mais leur ton n’avait rien à voir avec celui des anti-Mitterrand de 1981, ni même avec celui des anti-Royal de 2007, quand un illustre académicien de gauche qualifiait la candidate socialiste de « pintade » sous les cris des femmes présentes. Autre grand changement : à gauche, comme à droite, on ne parle plus des électeurs FN comme de « demeurés » ou « fachos ». « Il faut les comprendre », soupire une riche héritière socialiste en découvrant que la ville voisine de Cavaillon a voté à 31, 3% Marine Le Pen : le chômage, l’insécurité, et ce que dit Libé des « quartiers chauds » où les petits blancs se font traiter de « sales Français »…
« Mangés à la même sauce… »
Au total, plus de résignation que de panique « Soit les gens se sont déjà organisés sur le plan patrimonial, explique un banquier, soit ils disent : quel que soit l’élu, nous serons mangés à la même sauce… » Reste la question : que vont faire les entreprises ? Et si nos « champions internationaux » allaient déménager leur siège social hors de France ? Un mois avant le scrutin, Laurent Fabius, invité d’honneur du dîner de la Revue des deux Mondes présidé par le richissime mécène Marc de La Charrière ( propriétaire, entre autres, de l’agence de notation Fitch) a bien tenté de rassurer un brillant aréopage de patrons et d’ambassadeurs en exposant les « priorités des priorités » du futur président socialiste : « redresser une balance commerciale extraordinairement déficitaire en regagnant de la compétitivité ; trouver 500 millions par jour pour le remboursement de la dette ». Mais l’ancien Premier ministre de Mitterrand, chargé de préparer les « cent premiers jours » de Hollande, n’a pas convaincu. Le discours tenu dans les meetings socialistes n’était-il pas trop éloigné du sien ?
Retour à Paris. Face au jardin du Luxembourg, à deux pas de chez les Badinter, Hervé de Carmoy, ancien directeur à la Midland Bank à Londres et à la Générale de Belgique à Bruxelles, reçoit à dîner d’anciens ministres libéraux, des patrons et de hauts fonctionnaires de la lignée « Delors ». Lui-même n’a-t-il pas grandi dans le respect de Mendès-France ? Dans un livre récent Où va l’Amérique d’Obama ? il dénonçait « la cupidité qui a anesthésié le sens de l’éthique à tous les niveaux » aux Etats-Unis, mais aussi en France. « Ce système, constate-t-il, a produit un nombre croissant de gens qui ont basculé - ou ont peur de basculer - dans la pauvreté ». Carmoy revient d’ Allemagne : « Draghi et Merkel vont être intransigeants avec le nouveau président français sur les déficits .. ». D ’autres insistent sur l’harmonisation fiscale. » « Calquer la fiscalité belge sur la française ? réplique un associé de Petercan à Bruxelles. Les classes moyennes belges, très imposées sur leurs revenus, ne veulent pas d’une imposition du capital. Et notre gouvernement, fut-il dirigé par un socialiste comme Elie di Rupo, ne voudra jamais se priver de milliers d’immigrés fiscaux ! »

Comme toutes les femmes de rois et de présidents depuis Marie-Antoinette, vous allez être épiée, critiquée...Pour vous rendre populaire, créez une fondation caritative !


Chère Valérie Trierweiler,
 
  On vous a vue, digne et belle, vêtue de noir, au côté de François Hollande lorsqu’il a jeté une rose sur la tombe de Danielle Mitterrand . On va vous voir de plus en plus auprès du candidat socialiste qui affirme être « le prochain Président ». Vous allez être suivie par un nombre  croissant de photographes, sollicitée pour des interviews dans toutes les langues, observée, épiée, par le monde politique, analysée par les psychologues, comparée par les historiens et jugée par les Français. Assez vite, ils vont se faire une idée – fausse ou juste – de la « Première dame » que vous pourriez être.
  Déjà, quelques clichés et quelques phrases ont alimenté les conversations au café du Commerce : on se souvient de votre photo éclatante en tailleur blanc, il y a quelques mois, à la Une d’un magazine « people » auquel «  François » déclarait : «  Elle est la femme de ma vie ». Sans doute n’étiez-vous pas responsable du choix des mots : le candidat voulait nous signifier «  J’ai changé ». Mais bien des mères de famille en furent choquées : «  Quoi ? Un homme qui a eu quatre enfants avec une femme ( Ségolène) peut l’effacer ainsi d’un trait ? Il aurait mieux fait de  dire «  Valérie est la femme que j’aime ! » C’eut été moins blessant. » 
   Que Ségolène Royal vous pose un problème, on le conçoit : cette femme a tous les culots ! Elle en fait trop et elle nous fait sourire quand, par exemple, une fois en scène parmi les amis du candidat, elle se faufile entre les hommes, s’arrange pour se rapprocher du héros et salue la foule en levant le bras avec lui. Mais il ne faudrait pas que l’on sente à ce point la gêne de François Hollande parce qu’il se sait sous votre regard et se hâte alors de détourner la tête. Il eut mieux valu aussi que vous  ne laissiez pas filtrer un jugement méprisant ( «  Journaliste politique, c’est un métier… » ) à l’encontre de Marc-Olivier Fogiel, quand ce dernier a osé interroger son invité du dimanche, François Hollande, sur ses relations avec Ségolène Royal. Et pourquoi avoir blessé notre confrère de la presse écrite, Serge Raffy, journaliste au Nouvel Observateur et auteur d’un livre si sympathique pour le candidat socialiste ( François Hollande, Itinéraires secrets) ? Pourquoi lui  reprocher d’avoir écrit que vous connaissiez Ségolène Royal depuis longtemps et d’avoir parlé de votre famille ? Vous connaissez les journalistes : ils sont vaniteux et susceptibles. Mais il n’est pas si difficile de les apprivoiser : un peu de considération…
    Nous ne nous connaissons pas : à peine nous sommes-nous croisées. Je ne prétends pas devenir votre conseiller en communication. D’ailleurs, vous en avez déjà choisi un. Simplement, il m’arrive, en lisant une petite phrase ou en voyant une photo  largement diffusée, comme celle où vous arborez des lunettes noires de star et un sourire en apparence arrogant ( votre forme de timidité ?), de penser : «  C’est dommage ! ». Au long d’une rude campagne où tous les coups sont permis  et où vous vous êtes déjà trouvée dans le collimateur  d’enquêteurs malveillants, vous allez forcément souffrir, comme votre compagnon.  Alors, pourquoi susciter d’autres occasions de vous tourmenter ?
     Vous allez être bizutée. C’est le lot commun de toutes les «  femmes de… » Je ne dis pas cela pour vous effrayer. Mais parce qu’il faut s’y préparer et  surtout, ne pas  prendre pour vous  les critiques et les attaques dont vous serez l’objet : c’est une sale habitude qu’ont les Français, depuis Marie-Antoinette, de s’en prendre à la femme du roi - ou du prétendant au trône- quand ils veulent affaiblir ce dernier ou simplement l’éprouver. Aucune autre, certes, n’a eu à subir l’effroyable épreuve infligée à Claude  Pompidou avec « l’affaire Markovic », alors que Georges Pompidou apparaissait, aux yeux d’une partie de la droite lassée du vieux Général, comme « le recours ». Mais aucune n’y a échappé, pas même la très discrète Yvonne de Gaulle, pas même  Bernadette Chirac, aujourd’hui si populaire, mais naguère humiliée par le « Bébête Show ». Seule Carla Bruni,  protégée par son statut de star réputée de gauche,  a été épargnée. Mais n’est-ce pas parce qu’elle a rencontré  Nicolas Sarkozy alors qu’il était déjà installé à l’Elysée ?  On l’a trouvée trop mince et trop jolie – on vous fera à coup sûr le même reproche – mais on lui a laissé quatre ans, après cet examen  de passage à la cour d’Angleterre où elle dut s’habiller en souris grise et exécuter sa révérence  devant la Reine,  pour « entrer dans le rôle ».
Comment y entrer ? Votre modèle, dit-on, serait Sylviane Agacinski-Jospin. Je crains que ce ne soit pas le meilleur. Non parce que la femme de l’ancien candidat socialiste est une « femme moderne », indépendante,  intelligente, et reconnue comme philosophe. Mais parce qu’elle n’a jamais su – même quand elle donnait la recette de la purée de pommes de terre dont raffolait son mari – se montrer proche  du peuple. Lisez donc ses souvenirs de campagne. Vous l’y verrez rencontrer quantité de people comme le photographe Helmut Newton ou l’écrivain Philippe Sollers. Mais pas une fois sympathiser avec une femme du peuple ; pas une fois, s’entretenir avec une caissière de supermarché, une ouvrière ou une employée. Serait-ce une forme de timidité ? On ne sent pas qu’elle aime les gens.
  François Hollande, qui a étudié l’histoire afin de mettre ses pas dans ceux de François Mitterrand, dit souvent qu’un candidat à l’Elysée doit « s’inscrire dans  l’Histoire de France ». C’est vrai aussi de la compagne du candidat et, plus tard, de la femme du Président. Celle- ci n’occupe, en France, aucune  fonction officielle ( «  Je ne suis personne », soupirait Madame Chirac, constatant qu’elle ne figurait pas sur l’organigramme du Palais). Et pourtant !
  Jadis, les rois de France étaient censés guérir les écrouelles. Les présidents de République ont délégué cette fonction « compassionnelle » à leur épouse. Aucune n’y a manqué : Yvonne de Gaulle a créé une fondation pour les enfants handicapés, Claude Pompidou, une fondation pour le bénévolat dans les Hôpitaux, Anne-Aymone Giscard d’Estaing  a œuvré pour l’enfance maltraitée, Bernadette Chirac a  créé l’opération «  pièces jaunes », Carla Bruni a accepté la présidence d’une ONG qui  soigne les jeunes mamans africaines atteintes du sida. Quant à Danielle Mitterrand, elle ne s’est pas contentée d’exaspérer la droite et une partie de la gauche en embrassant Fidel Castro. Pendant des décennies, elle s’est battue, avec « France Libertés », pour les opprimés du monde entier et l’accès de tous à l’eau potable. Souvent sous les quolibets, toutes ces femmes ont été à l’écoute d’une France qui souffre. C’est ainsi qu’on les a aimées : fidèles, parfois rebelles. Et généreuses.
CC               
 
 

Marianne

28 Avril 2012

Ni son échec à la présidentielle de 2007 ni sa défaite à la primaire duj PS n'ont entamé son enthousiasme. La présidente du conseil régional de Poitou-Charentes bat la campagne pour son ancien compagnon


« On ne va pas refaire le film ! » disait-elle quelques heures avant, dans le TGV qui la ramenait de Poitiers. Et voilà que, soudain emportée par la foule de la rue de Solferino qui crie sa joie -« Sé-go-lène ! Ségo-lène ! »- elle se laisse submerger par la vague, comme au soir du 6 mai 2007, quand elle confondait sa défaite avec une victoire : « L’ordre juste ! lance-t-elle aux micros … Le désir d’avenir ! »
Dimanche 22 avril, 22h 30 devant le siège du PS. Toute la soirée, dans sa veste bleu vif et ses escarpins rouges, Ségolène Royal a couru les télévisions. France 2, TF1, BFM… Portières de voitures qui claquent, hôtesses minces en robe noire, agents de sécurité, cohue des photographes, buffets ( mais elle n’accepte même pas un verre d’eau ) loges de maquillage où l’on croise un Alain Juppé blême… Auparavant, à 18h 30, elle avait rejoint, au QG de l’avenue de Ségur, tous les « importants » du PS. Sans s’attarder : elle n’a « pas besoin d’être coordonnée ». Ses « éléments de langage », c’est elle qui les « crée ». Elle saluera « avec un grand bonheur » son ancien compagnon, François Hollande : « son score dépasse celui que j’avais fait ». Elle rayonne, d’ailleurs, de voir défait Nicolas Sarkozy, « le président du vrai chômage », qui l’a humiliée, et de montrer à toute la France quelle « valeur ajoutée » elle apporte au candidat socialiste. Songez qu’au grand rassemblement du Bourget, Hollande a laissé « zapper » du film les 17 millions de Français qui votèrent pour elle en 2007 ! Et qu’à Rennes, l’autre mercredi, où ils tenaient meeting ensemble pour la première fois depuis cinq ans sous le regard de Valérie Trierweiler, il lui a indiqué la sortie de tribune d’un geste qui a choqué les centaines de femmes présentes ! L’instant d’avant, pourtant, avec quelle émotion Ségolène préparait l’entrée en scène de « François » ! « On me demande : Comment faites-vous pour faire campagne ? Je réponds qu’il n’y a pas de façon plus noble de faire l’Histoire que d’aider celui qui est en situation de l’emporter ! »

« On me dit : comment faites-vous ? »
Je réponds qu’il n’y a pas de façon plus noble de faire l’Histoire que d’aider celui qui est en situation de l’emporter ! »

. Elle sait trouver les mots pour les centristes « humanistes » avec lesquels elle a une alliance en Poitou-Charentes. Elle salue la « belle déclaration, à l’image de sa belle campagne », d’un Jean-Luc Mélenchon qui n’hésita pas, lui, à parler à son sujet de « concours de beauté ». Elle n’a pas son pareil, enfin, elle qui sut « ramener le FN à moins de 10% », pour exprimer « la souffrance » des électeurs de Marine Le Pen, « des gens à qui on a tout pris : leur travail, leur santé, leur dignité… » On raillait, en 2007, son discours sur la nation, l’autorité et la famille ? Elle avait seulement, constate-t-elle « quelques années d’avance » !Aujourd’hui, François Hollande, empêtré dans sa promesse d’accorder le droit de vote aux étrangers pour les municipales, l’envoie en première ligne affirmer avec aplomb que cela « n’a jamais été une priorité » et témoigner de son empathie avec « les paysans paupérisés par la crise de l’élevage… les ouvriers contraints de quitter des centres villes pour les zones péri-urbaines… les femmes seules avec leurs enfants, davantage victimes de l’insécurité et tous ces citoyens qui se sentent abandonnés ». Une très grande dame. Rappelant à l’ordre Jean-François Copé, lorsqu’il répète « Hollande est un planqué qui refuse le débat », d’un « Les Français attendent un autre niveau ! ». N’oubliant ni les railleries dont on l’accabla lors de sa propre campagne présidentielle ( « Aurait-on fait cela à un homme ? ») ni le congrès de Reims ( 2008) où Martine Aubry lui « vola » la direction du PS, mais ne voulant retenir, de son cuisant échec aux primaires, que les messages de sympathie suscités par ses larmes. Et refusant d’évoquer la jalousie de la nouvelle compagne de Hollande. Son visage, alors, se ferme. Il s’illumine, en revanche, si l’on évoque la ferveur d’un meeting du printemps 2007 à Marseille, où elle fit chanter la Marseillaise à une foule sentimentale socialo-communiste, après avoir fait acclamer son projet d’encadrement militaire pour les jeunes délinquants. Mais « on ne va pas refaire le film ».
Tisser des réseaux
D’où tire-t-elle cette force intérieure ? De son éducation : le « sens du service » enseigné chez les sœurs et dans la famille nombreuse du colonel Royal. Des épreuves, « qui vous rendront plus forte », disait François Mitterrand, citant Nietzsche. Et de son caractère, « très exigeant avec les autres, mais plus encore avec elle-même » témoignent avec admiration ses quelques fidèles, membres de son cabinet de présidence de région ou de son association « Désirs d’Avenir », et qui la retrouvent à Paris, dans son modeste bureau vert pomme près de la gare Montparnasse. Et puis, suggère-t-elle, « l’âge » – 59 ans bientôt…
Est-ce ce côté « mamma » ou « femme qui a souffert » qui attire vers elle, ce dimanche matin où elle vote à la Rochelle dans une chapelle romane désaffectée, les électrices ? Arrivée dans une voiture électrique Heuliez ( la firme sauvée par la région Poitou-Charentes) après avoir acheté au marché un rosier « Samba », « Madame Royal fait son cinéma », râle un électeur de droite. Elle se prête aux photos en caressant la joue d’une fillette. Elle pense à ses télés du soir et du lendemain – « pas pour me pousser du coude », mais pour retrouver une audience nationale. Elle songe aussi qu’ « une femme doit toujours refaire ses preuves » : ayant laissé à sa suppléante Delphine Batho sa circonscription des Deux Sèvres, sera-t-elle élue en Charente Maritime, où elle fit moins de 17% aux primaires ? Le député maire socialiste sortant, Maxime Bono, n’en doute pas. Redevenue députée, Ségolène Royal devrait emporter, avec le soutien de Hollande qui lui doit bien ça, la présidence de l’Assemblée. Là, déployant ses charmes, elle pourrait tisser des réseaux et même rêver, suggère sa fille Flora dans Gala , « à 2017 »… Mais voilà : pour imposer sa candidature, il lui a fallu oublier sa « démocratie participative ». « Ne croyez-vous pas, argue-t-elle, que si Lionel Jospin avait voulu se présenter, on lui aurait trouvé une circonscription sans le soumettre au vote des militants ? » Sans doute. Mais une grande dame comme elle…