Le temps où les Français partageaient des chansons et des joies


Mais que nous est-il arrivé ? Nous savions depuis longtemps que, dans le pays des impôts les plus élevés d’Europe, les inégalités s’étaient aggravées , les salaires les plus hauts – comme ceux de Carlos Ghosn, arrêté  par la police japonaise le jour même où les Gilets Jaunes lançaient leur mouvement  – dépassant de plusieurs centaines de fois celui d’une Smicarde. Nous savions aussi qu’en dix ans, le nombre de Français vivant sous le seuil de pauvreté était passé de 6  à près de 7 millions .  Et pourtant, notre système de redistribution étant parmi les plus généreux d’Europe et notre pays restant l’un des plus attractifs non seulement pour les touristes mais pour les migrants chassés de leur patrie par la misère et la guerre , nous pouvions croire encore à un « modèle français ».Et même à un  apaisement des relations sociales. En témoignaient  la surprenante élection d’Emmanuel Macron, mais aussi la progression d’un syndicat réformiste comme la Cfdt , qui  dépassait il y a quelques mois la Cgt…
Or c’est le contraire que nous constatons. Non seulement la lutte des classes a repris sous une  forme nouvelle qu’on pourrait appeler «  tous azimuts » - petits salariés et retraités contre  riches évadés fiscaux, mais aussi contre petits commerçants et artisans  et même contre salariés des entreprises de tourisme et de luxe, etc , etc…-  mais  avec elle, s’est répandue une profonde déprime qui ne touche pas seulement les intellectuels  mais qui fait de notre pays le plus pessimiste au monde parmi ceux qui n’ont  pas  été récemment ravagés par la guerre.
 Et puis, la haine : contre les élus, les gouvernants, les écrivains et journalistes…et contre les femmes ! Scène vue dans le métro  parisien, l’autre  samedi : en rentrant de la manif, plusieurs Gilets jaunes scandent « Brigitte , à quatre pattes ! » Traitent-ils ainsi leur mère, leur femme, leur fille ? Les mêmes ont conspué Ingrid  Levavasseur, une aide soignante  qui  avait décidé courageusement de créer une liste gilets jaunes en vue des élections européennes, mais qui a le malheur d’être femme et rousse, comme ces «  sorcières »  qu’on brûlait au Moyen Âge . Ils l’ont qualifiée de « juive » et même de « P… »  et physiquement menacée. Les mêmes, à nouveau, ont  sifflé et insulté Brigitte Macron, en des termes encore plus orduriers que ceux des libelles qui prirent pour cible, en 1789, Marie-Antoinette.
 Que nous est-il arrivé ? Il n’y a pas si longtemps, n’avions-nous pas été heureux ensemble ?  C’était il y a un demi-siècle.   Nous chantions «  Il fait beau » avec les frères Jacques. Et, dans une maison sinistre, « où grandissaient sept enfants serrés les uns contre les autres », un petit garçon découvrait la musique en allumant un gros poste de radio Telefunken-Deutsche Qualität. Il s’appelait Philippe Meyer et il est devenu le célèbre chroniqueur et animateur de radio qui se produit en ce moment sur scène , le dimanche, au théâtre Lucernaire. Meyer nous parle des internats de l’époque, «  disciplinaires et caserneux » mais il chante aussi des  chansons de Brassens, Brel, Bécaud, Aznavour, Ferré. Il nous raconte les premières machines à laver, les débuts de la consommation, «quelque chose de nouveau, de réjouissant, d’enfantin » et les premiers slogans publicitaires , qui reprenaient des airs connus. Il nous raconte aussi Jacques Chancel et Gilles Vignault et encore Simone Signoret et Yves Montand. Passent la jolie fille qu’on siffle gaiement dans la rue, les copains qui rient en prenant l’apéro, les familles qui admirent pour la première fois un coucher de soleil sur la mer.
Dehors, malgré ses trottinettes d’enfants et ses cyclistes indifférents, Paris , « Paris outragé, Paris brisé » a des airs de fin d’un monde.  On se souvient  des cris, des feux, des vitrines éclatées des autres samedis. On a peur. On ne chante plus «  la maladie d’amour », on commente «  la maladie de la haine » . Chante, chante Philippe, et raconte-nous encore le temps des poètes et des amoureux , le temps où les Français avaient encore des espoirs et des joies en commun !