Copie de OEDIPE de Sénèque

ESPACE DIAMANT
SAMEDI 10 OCTOBRE - 20H



En s’emparant du texte de Sénèque, Œdipe, le metteur en scène François Orsoni poursuit son exploration des liens entre théâtre et politique et propose une nouvelle création autour du théâtre romain, un théâtre performatif, transversal et ludique. C’est aussi un théâtre hautement politique, Sénèque, le conseiller de l’empereur, exprime ici l’obscurantisme et la lumière qui rythment la vie politique de nos nations.
Œdipe a en genèse une dimension transnationale et totalement universelle : c’est un récit qui a déjà traversé les frontières. De la Grèce antique aux amphithéâtres romains – et sa réécriture par Sénèque – à sa migration au fil des siècles vers les cabinets psychanalytiques viennois, en passant par l’Italie de Pier Paolo Pasolini, cette histoire a déjà fait un grand voyage. Elle décrit les ravages du pouvoir et de la guerre, les conséquences désastreuses des décisions politiques et leurs conséquences sur les populations.
Œdipe sera une pièce théâtrale et musicale. Entouré d’interprètes et de musicien.nes de différentes nationalités, François Orsoni souhaite poursuivre ce voyage, ne pas limiter l’écho de ce mythe à une spécificité nationale, mais au contraire, à l’heure des nationalismes qui s’imposent, replacer cette histoire dans un contexte européen.

Mise en scène François Orsoni / Théâtre de NéNéka
Texte Sénèque
Traduction Florence Dupont
Avec Nataliia Charpe, Marc Henri Lamande, Thomas Landbo, Flávia Lorenzi et Antoine Thiollier
Création musicale Nataliia Charpe et Thomas Landbo - Création sonore Valentin Chancelle
Création vidéo Milosh Luczynski  - Création lumière François Burelli
Production : Théâtre de NéNéKa

Coproduction : Spaziu Culturale Natale Rochiccioli – Carghjese, Ville d’Aiacciu 
Accueils en résidence : Le Quai CDN Angers – Pays de la Loire, L’Aria (Association des Rencontres Internationales Artistiques) – Pioggiola, MC 93 – Maison de la Culture de Seine- Saint-Denis, Odéon Théâtre de l’Europe.
Avec le soutien de la Collectivité de Corse et la Ville d’Aiacciu.
Remerciements : Philippe Chamaux



NOTE D’INTENTION

"Depuis l’enfance, dans mon imaginaire Sénèque était l’habitant d’une tour Génoise. Une de
ces tours qui parsèment la Corse de cette présence italienne. Isolée en haut d’un promontoire
inaccessible, sur la commune de Pino dans le cap Corse, la tour de Sénèque regarde la
méditerranée d’Est en Ouest. Homme politique romain de premier plan, Sénèque y fut
séquestré durant de nombreuses années, pour s’être trop rapproché du pouvoir et avoir été
banni par celui-là même qui lui avait donné sa confiance.

Bien des années plus tard, une amie comédienne, étudiante au conservatoire de Paris, avait
suivi un enseignement ayant pour thème les tragédies de Sénèque traduites par Florence
Dupont. Elle avait insisté sur la nécessité absolue de lire ces tragédies romaines, dont je ne
savais pas grand-chose et que j’associais à tort aux tragédies grecques. Ma tour de Sénèque
s’était transformée en deux gros ouvrages volumineux.

Le théâtre romain est un théâtre poétique et musical. C’est un spectacle performatif, transversal,
rituel et non narratif. La fable n’est qu’un prétexte pour faire spectacle. Il s’agit ici de célébrer
les jeux (LUDI), un théâtre ludique donc.
Pas de construction d’un libre arbitre qui amènerait à une prise de conscience politique, pas
de moral, pas de théâtre « sérieux ». Le théâtre est un rituel spectaculaire.
La lecture des tragédies de Sénèque est de prime-abord laborieuse.
« L’impérialisme du sens » des Chrétiens et des Brechtiens n’est pas ici le sujet. A la lecture cela
demande une certaine souplesse. La lecture d’OEdipe m’a profondément secoué. Je recevais
des salves et des salves d’intelligence, un texte à la fois politique et intime, Shakespearien, des
idées folles, des vers sublimes, une modernité stupéfiante, mais le liant, le tout, était un magma
difficile à comprendre. Pourtant, la sensation était troublante et intense. Je ne savais alors pas
que là résidait toute la force de ces pièces. « Si l’on veut de toute force chercher du sens dans
la tragédie, il ne peut être que multiple, discontinu, polyphonique afin que chacun puisse y
trouver ce qui lui convient ; ce sens, ces sens ne peuvent être présents que par surcroît, sans
être nécessaires à la réception de cette tragédie, ni même à son analyse. »
Je pressentais le piège d’une interprétation intellectuelle et psychologique, voire
psychanalytique, mais je ne voyais pas comment en sortir et comment aller vers un spectacle
ludique, le jeu pour le jeu, une épiphanie théâtrale joyeuse et inspirée. Cet assemblage entre
la densité du texte - plus de mille vers - et sa dimension spectaculaire me semblait compliqué à
appréhender.
J’ai posé près de moi ce livre pendant de nombreuses années, il m’accompagnait physiquement
et mentalement et je me disais qu’un jour, peut-être, le destin...
Quand les chantiers nomades m’ont invité en 2024 pour une formation à la MC93, j’ai proposé
comme thème Sénèque et les écrits théoriques de Florence Dupont, en particulier « Aristote ou
le vampire du théâtre occidental », et « les monstres de Sénèque ».
En choisissant OEdipe et Florence Dupont, je proposais un texte qui m’apparaissait totalement
impossible à mettre en scène et j’étais certain de ne pas être tenté de déroger à cette
philosophie des chantiers nomades, qui veut que ce temps de plateau soit un moment de
recherche et non la préparation d’un nouveau spectacle. Je comprenais avec joie la force de
cette opportunité qui m’était offerte, car elle me permettrait de travailler en toute liberté, sans
contrainte de résultat.

La réalité du plateau a eu raison de toutes mes incertitudes. Ces quinze jours de rencontres
m’ont convaincu de la force théâtrale de cet OEdipe, de l’extraordinaire potentiel scénique de
cette écriture, et de sa dimension ludique et tragique. C’est sur le plateau, oxygéné par la voix
et le corps des acteurs, par l’accompagnement musical, que ce théâtre a pris toute sa grandeur,
qu’il s’est ouvert comme un bon vin et a offert tous ses arômes. « Au théâtre les Romains
savourent le plaisir ludique des mots sans s’embarrasser d’une enquête de vérité débouchant
sur un jugement. En général, la culpabilité ou non des héros est acquise depuis toujours.
Chacun jubile de le haïr si fort, en le voyant si méchant. Le public est là pour voir les monstres,
pas pour les juger. »

C’est par les mots que l’action avance. « Le spectacle romain se tisse avec la fabula grecque
et c’est le héros tragique qui en est le maître tisseur. L’art du conteur, c’est le conte incarné. »
L’illusion, l’incarnation du personnage, l’imitation, le réalisme fictionnel sont absents de ce
théâtre rituel.
La musique fut centrale dans ce dispositif. J’ai eu la chance d’avoir un groupe d’acteur.ices
maîtrisant parfaitement de nombreux instruments et naviguant sans la moindre difficulté du
chant au piano, du piano au chant et du chant à la clarinette. Ils proposaient beaucoup. La
densité des scènes nécessite des respirations et d’un autre côté, à l’intérieur des scènes, il nous
a vite semblé inopportun d’associer une composition musicale - la poésie du texte est telle, et
tellement concrète. Une dichotomie naturelle s’est très vite imposée à nous entre le texte et les
compositions musicales.
Le vers libre que propose Florence Dupont fut un des piliers de notre travail. La versification
nous a permis d’éviter toute psychologie et de ne pas être dans l’incarnation. Il donnait le
tempo et la mélodie. A cela s’ajoutait la sonorisation de Valentin Chancelle qui collabore avec
moi depuis quelques années. Son travail sur la voix, simple et poétique, a trouvé ici toute sa
force.
La vidéo a pris une place importante malgré un dispositif d’une grande simplicité : une caméra
fixe filme en continu. Mylosh Luczynski avec qui j’ai déjà collaboré sur plusieurs projets est un
vidéaste qui a pour grammaire celle du mapping. Il habille des espaces bruts, souvent urbains,
pour donner une autre signification à des lieux que nous connaissons et nous faire redécouvrir
ces lieux. La vidéo n’est absolument pas là pour raconter. Elle est à un endroit de sensibilité,
celle du regard, elle donne à voir les yeux. Nous avons utilisé deux valeurs de plan comme
dans le cinéma de Pier Paolo Pasolini : celle du gros plan (celle de la force des visages, de la
puissance du regard, qui dans le cas d’OEdipe prend toute sa place) et celle plus picturale des
plans larges.
La vidéo et la musique, comme les outils d’une ritualité, c’est à dire comme le liant entre le
plateau et la salle.

La scénographie est cette image projetée qui habille l’ensemble du théâtre (les zones de jeu et
de non jeu). Sur le plateau, une table, un système de projection multidirectionnelle, des
instruments de musique et les acteurs.
J’ai rencontré un groupe d’acteurs.ices très inspirant.es qui avaient une sensibilité marquée
pour la musique. Certain.nes étaient d’ailleurs plus des musicien.nes que des acteur.ices, à
certains moments de leur vie. La musique était partout présente comme l’outil de cette chose
spectaculaire qui hante les propos de Florence Dupont. Un vrai groupe s’est construit, dont
sont ressorties plusieurs personnalités avec lesquelles je souhaite continuer cette aventure.
Ce fut l’occasion de rencontres et de croisements entre des artistes de différentes
nationalités : le Danemark, la Pologne, le Brésil, la France bien sûr, mais aussi l’Ukraine.
OEdipe a en genèse cette dimension trans-nationale et totalement universelle : c’est un récit qui
a déjà traversé les frontières. De la Grèce antique aux amphithéâtres romains - et sa réécriture
par Sénèque - à sa migration au fil des siècles vers les cabinets psychanalytiques viennois, en
passant par l’Italie de Pier Paolo Pasolini, cette histoire a déjà fait un grand voyage. Elle décrit
les ravages du pouvoir et de la guerre, les conséquences désastreuses des décisions politiques
et leurs conséquences sur les populations. La conjoncture politique internationale et
européenne de ces dernières années, et tout particulièrement le conflit en Ukraine offrent
tragiquement une illustration contemporaine de ce récit. Notre projet est de continuer ce
voyage, de ne pas limiter l’écho de ce mythe à une spécificité nationale, mais au contraire, à
l’heure des nationalismes qui s’imposent, de replacer cette histoire dans un contexte européen.
Dans un monde chaotique, fait de désordres politiques, sanitaires, climatiques, ou tout
dysfonctionne de manière cauchemardesque, OEdipe est le roi d’un royaume qui n’est pas le
sien. OEdipe est coupable, OEdipe est victime. Mais Oedipe le stoïcien finit par accepter son
sort et trouver le chemin de la sérénité. Il s’efface de la lumière pour éclairer le monde. Étrange
parcours politique qui inverse l’ordre des choses, le tyran ayant pour habitude d’assombrir le
monde en s’éclairant lui-même. Tel est ce mythe sublime, libérateur, sensible, et bien d’autres
choses encore."

François Orsoni