II faut choisir : ça dure ou ça brûle ; le drame, c'est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler. A. Camus

I phil good !

Samedi 17 Novembre 2018

Récemment, j’ai pris plaisir à me plonger dans deux livres a priori diamétralement opposés : Remèdes à la mélancolie (2016) d’Eva Bester et Le pouvoir de l’optimisme (2018) de Christelle Crosnier. La mélancolie peut sembler une force antagoniste à l’optimisme, mais la bile noire est peut-être juste le signe que nous ne sommes pas dans la bonne direction. Ce jet noir attend alors d’être transformé.

La mélancolie est peut-être le préambule nécessaire à l’optimisme. Tout dépend comment est surmontée l’épreuve de la mélancolie. Comme l’écrit Eva Bester « Nous avons à chaque seconde la possibilité de nous diriger vers la construction, l’effort, la création, ou vers l’inclination naturelle de l’homme : la passivité, le chaos, la destruction. Se diriger vers la joie est un labeur ». Tout est question de persévérance.

Alors, au travail !


La mélancolie, un prélude à l’optimisme ?
Tout d’abord, constatons qu’il existe une différence notable entre le sens littéraire de la mélancolie et sa définition médicale. Pour les médecins, la mélancolie est une maladie maniaco-dépressive, sans aucune connotation poétique. En littérature, il s’agit plutôt d’une tristesse légère, une nostalgie inspirante comme une douce saudade (sens Brésilien). C’est le vague à l’âme qui pousse à la réflexion ou à la créativité. Les poètes maudits en sont les fers de lance. Pour Baudelaire, la joie était tout simplement vulgaire. Il y a du mystère dans la mélancolie nonchalante et grise. « Le bonheur d’être triste », comme dirait Victor Hugo. C’est aussi un sens de l’esthétique, comme le soulignait Kant, la mélancolie peut aider à atteindre le sentiment du sublime.

Mais derrière ce beau tableau esthétique de la mélancolie, il n’en reste pas moins que le spleen comporte une grande part de narcissisme. Ce peut être le symptôme d’un trop plein de soi. Dans La culture du narcissisme, Christopher Lasch alerte sur le fait que la mélancolie est souvent le signe d’un excès de soi. « C’est de trop s’intéresser à soi-même » qui provoque la mélancolie, comme le rappelle Geneviève Brisac dans l’émission d’Eva Bester. Travailler permet de s’ouvrir aux autres et de s’éloigner de soi-même. Avoir des passions « bonnes » est aussi un bouclier efficace contre les pentes descendantes de la mélancolie.

On pourrait penser que l’intérêt que l’on porte actuellement à la découverte de soi-même, au développement personnel, représente un repliement sur soi dangereux. Certains raillent le succès de la psychologie positive. Or cette dernière nous pousse à avoir confiance dans les autres pour avoir confiance en soi. L’optimisme est une ouverture vers les autres. C’est le contraire du repli sur soi. Pour être optimiste, il faut reconnaître la force du présent, la beauté de l’existence, être dans la gratitude. L’action nous sort de soi.

La mélancolie est plutôt associée à un état de contemplation. Tout ce qui est régressif permet de lutter contre la mélancolie car l’enfance vit dans l’instant présent. Alors que le mélancolique est souvent tourné vers le passé ou l’avenir.

Pour Nietzsche, il y a aussi le rire, le rire des hommes supérieurs. Nietzsche est le plus cité dans l’émission. Car il est l’un des philosophes qui connaît le mieux nos parts d’ombres et nous invite à les dépasser, à éjecter le ressentiment, à refuser la tentation nihiliste. Il nous propose 3 boucliers contre la mélancolie : le rire, l’art et la connaissance.

Vivre dans le surréalisme peut également nous aider à nous extraire d’un quotidien trop lourd, comme le suggère Eric Naulleau. Le hasard des rencontres peut changer votre vie : la poésie peut affleurer partout. Etre ouvert au hasard, repérer les synchronicités, nous aident à développer notre 6ème sens du bonheur.

Alors comment lutter en synthèse contre la mélancolie ? La potion est assez simple. Quelques ingrédients pour démarrer : être dans l’instant présent, s’ouvrir aux autres, remercier la beauté, s’ouvrir au hasard, rire et travailler.
Puis, faites comme Robin S. Sharma : devenez un « paranoïaque inversé », c’est-à-dire quelqu’un qui imagine que le monde conspire à faire de belles choses pour vous…

Pour en savoir plus :
- Remèdes à la mélancolie, Eva Bester, 2016, Autrement
- Le pouvoir de l’optimisme, Christelle Crosnier, 2018.


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Samedi 17 Novembre 2018 à 18:50 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Mercredi 17 Octobre 2018

Le titre du livre, Guérir de nos dépendances, peut paraître angoissant, voire culpabilisant. Mais, ce serait dommage de s’arrêter à cet a priori car il s’agit là d’un livre véritablement bienveillant qui explique les mécanismes de l’addiction en toute simplicité et révèle cette part d’ombre que l’on cherche tant à cacher. Les auteures, Pascale Senk et Frédérique de Gravelaine ont un style vivant et rassurant qui nous prend immédiatement par la main. Elles nous invitent à renouer avec nous-même, notre être profond que nos petites addictions maltraitent.


Guérir de nos dépendances, est-ce possible ?
La dépendance humaine repose sur un curieux paradoxe : « Je dépends d’un autre pour devenir moi-même…, mon autonomie dépend de son état mental ». Dépendre pour être libre, telle est la situation de départ d’un enfant. On ne naît pas indépendant. Les dépendances sont souvent liées à des attachements fragiles de l’enfance.

Plus on est confronté à la tyrannie d’un moi idéal, plus on cherche de l’aide dans des remèdes extérieurs. Or ces « colmatages » accentuent la perte de l’estime de soi et conduisent à un cercle vicieux.

Pourtant, les neurosciences nous apprennent que notre meilleure addiction est notre cerveau : ce dernier est le « premier producteur de drogue au monde » ! Chacun de nous fabrique des endorphines, une trentaine de substances euphorisantes et anesthésiantes. Contrairement à nos croyances, notre cerveau est capable de produire des effets plus rapides et efficaces que les drogues. L’intestin contient d’ailleurs 200 millions de neurones, pour ceux qui n’auraient pas lu Les secrets de l’intestin… Mais, alors pourquoi, avec tout ce potentiel du corps humain, des addictions artificielles se créent malgré tout ?

Toutes les phases critiques de la vie comme l’adolescence sont vulnérables aux addictions, dans la mesure où l’on n’arrive plus à trouver des réserves en soi. Paradoxalement les comportements d’autodestruction redonnent un sentiment de puissance. « L’hypersensibilité, combinée à un appétit de vivre et un manque de confiance en soi sont des terreaux pour les addictions » (Philippe Jeammet). Les vilains petits canards incompris par leur entourage sont les proies idéales.


Comment travailler alors sur ses addictions ?

La force de ce livre est qu’il est résolument optimiste, rien n’est une fatalité. La gratitude peut permettre de lutter contre les dépendances : si on fait le compte de ce nous avons, plutôt que de ce qui nous manque, nous sommes moins vulnérables. La pratique de la psychologie positive apporte des boucliers de bien-être.

La créativité et l’humour sont aussi de parfaits alliés pour briser la rigidité des addictions. Ils aident à se « décentrer de soi » et à ne pas perdre de vue l’aspect ludique de la vie. Jouer avec des enfants, observer la course des nuages, sentir un bouquet de fleurs, les joies simples sont des petits pas qui nous éloignent progressivement de la voracité de la dépendance. Même la pratique du Haïku (voir le livre L’effet Haïku de la coauteure Pascale Senk), qui est un petit format poétique, permet de s’émerveiller au quotidien. « Dans la vie, peu importe ce qu’on fait, ce qui compte c’est de la manière dont on le fait ».

Se connaître est aussi indispensable pour ne pas sombrer dans nos « ombres ». « Travailler l’ombre signifie faire venir à la lumière ce qui est caché ». N’oublions pas que « chaque ombre est une lumière refoulée » (E. Durkheim). Le perfectionnisme peut être une ombre qui nous freine, car le moi idéal n’est souvent pas en phase avec le moi profond. « Le premier dragon qui barre la porte au processus créatif est le perfectionnisme ». En lâchant le désir de toute puissance et de contrôle, « on devient prêt à recevoir l’inattendu, l’imprévisible, qui permettent de traverser les manques avec joie et de faire de l’existence une aventure passionnante ». L’art est un antidote à la peur, la routine et le contrôle.

La vie tout entière peut être conçue comme une œuvre d’art. Réinventer son destin jour après jour est une forme de liberté. La dépendance est allergique à toute forme de créativité. La neuro-esthétique nous apprend à apprécier le beau et l’excellence.

La beauté du monde n’est pas futile. Au contraire, elle nous tire de nos rêves creux et nous fait habiter le monde en poésie. Le présent en toute constance, loin de nos dépendances…

Guérir de nos dépendances, P. Senk et F. de Gravelaine, éditions Leduc.s Pratique, avril 2018, 333 pages, 18 €

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 17 Octobre 2018 à 13:33 | Commentaires (0)

Ces derniers temps, l'engouement pour Spinoza peut surprendre : sa philosophie, pourtant loin d'être accessible, suscite un enthousiasme digne d'une rock star.
Autant on peut comprendre que les aphorismes de Nietzsche puissent séduire n'importe quel âme romantique, que le Banquet de Platon se lise aisément après 3 verres de vin ou que le pessimisme tranchant d'un Schopenhauer abreuve des adolescents en pleine révolte... Mais comment L'éthique de Spinoza, écrit au XVIIème siècle sous forme d'axiomes, peut aujourd'hui séduire nos cerveaux perpétuellement connectés aux réseaux sociaux et à l'adrénaline des "likes" ?
C'est ce qu'a tenté d'expliquer mon amie Férial Furon dans son article "Pourquoi Spinoza suscite tant de "passions" ? présenté ci-dessous. Je la remercie d'ailleurs d'avoir cité mon livre "Descartes n'était pas Vierge", où je décris Spinoza par son signe astrologique Sagittaire... Ce qui est tout à fait philosophiquement incorrect, mais peut-être les prémices d'un acte spinoziste ? A vous d'en juger...


Pourquoi Spinoza suscite tant de « passions » ? Itinéraire d’une « spinoziste » en devenir
« Spinoza est en train de devenir un « héros » people. Du coup il fait l’objet d’images réductrices et se voit mis en vedette dans des revues littéraires voire philosophiques. « Pourquoi on se l’arrache aujourd’hui. Comment il bouleversa le XVIIe siècle », sous-titre le Spécial Spinoza du Magazine Littéraire de novembre 2017. Qui se l’arrache et pourquoi faire ? Pour le replanter où ? Comment aurait-il pu « bouleverser le XVIIe siècle » étant donné qu’il n’y était connu que de quelques dizaines d’amis et d’ennemis ? Spinoza est devenu une sorte de hochet (ou de pense-bête) qu’on brandit en toute occasion, pour avoir l’air cultivé ou même « pénétré » par cette grande pensée. Est-ce un bien ou un mal ? Les deux ! Ni l’un ni l’autre, dirait-il, car la vaine gloire (et son double, l’opprobre méchante) ne l’intéressait en rien. »

Cette introduction n’est pas de moi mais de Michel Juffé, philosophe et spécialiste de Spinoza. C’est par ce ton un tantinet dédaigneux que ce « grand connaisseur » du génie d’Amsterdam, déplore l’engouement populaire que suscite Spinoza aujourd’hui. Dans sa contribution parue sur le site i-philo, il distribue des bons points et des mauvais points sur les auteurs qui comme lui ont fait l’effort de transmettre la pensée révolutionnaire de Spinoza en les classant en « vrais amis », « vrai, faux ami » et « faux amis ».

Ma question est donc la suivante : pourquoi la vulgarisation de l’Ethique suscite tant de « passions » chez les connaisseurs comme si elle devait être protégée par une chasse gardée et réservée qu’à une élite intellectuelle ?

Une partie de la réponse pourrait se situer dans ce que dit Bruno Giuliani en avant-propos de son livre le « Bonheur avec Spinoza – l’Ethique reformulée pour notre temps » que j’ai lu d’une traite avec délectation : « combien au final, ont réellement saisi son intuition majeure, l’immanence de Dieu ? Même ceux qui se disent « spinozistes » adoptent généralement des positions incompatibles avec sa philosophie, appelant par exemple à l’indignation ou au matérialisme alors que tout l’Ethique invite à se libérer de telles illusions ».

En toute humilité, je fais partie de cette vague d’enthousiasme populaire, composée de néophytes donc, à propos d’un philosophe qui est sans doute le plus difficile à lire et à comprendre.

Car lire Spinoza « pour lire Spinoza » est quasi-impossible.

J’ai fait l’effort d’acheter l’une des plus belles traductions de l’Ethique, celle de Robert Misrahi (1). J’ai avancé, non sans mal, dans les méandres de son introduction générale et lorsque je suis arrivée enfin à la première page de Spinoza « De Dieu » qui démarre par des définitions, des explications, des axiomes, des propositions, des démonstrations, des scolies…Là j’avoue qu’il m’a été difficile d’aller plus loin.

Car la forme « mathématique », plus précisément « géométrique » de l’Ethique est dure, très dure à s’approprier.

Les tournures de phrases aussi sont difficilement accessibles en raison d’un vocabulaire abscons : substance infinie, attributs, modes, cause de soi….

Heureusement et je dis merci à tous les pédagogues d’avoir persévéré pendant des années dans sa lecture pour nous permettre d’accéder plus facilement à ce que Spinoza a bien voulu nous transmettre.

Alors j’écris ces lignes, non pas « pour avoir l’air cultivé ou même « pénétrée » par cette grande pensée » mais en raison de la joie « active » que me procure cet exercice et aussi pour l’envie de partager avec d’autres néophytes ce que j’ai compris de Spinoza.

Pourquoi ce philosophe me touche tant ?

Avant de répondre à cette question, je vais plutôt commencer par celle-là : quelle fut donc ma première rencontre avec Spinoza ?

C’était il y a quelques années. Une amie avait écrit un livre sur l’approche des philosophes à travers leur signe astrologique (« Descartes n’était pas vierge »(2) de Marjorie Poeydomenge). Très intriguée par cette approche originale de la philosophie, je me suis vite demandée quel penseur pouvait bien être sagittaire comme moi (le plus beau signe du zodiac bien sûr et le plus joyeux !)…Et ce fut Spinoza !

Il est né un 24 novembre…et moi un 23 novembre…C’est sans doute d’une futilité confondante pour certains…Pour d’autres peut-être pas. En tout cas pour Marjorie Poeydomenge, certainement pas.

Que dit-elle sur la rationalité de sa démarche ? Je la cite : « j’ai été très étonnée de l’influence de la philosophie grecque sur l’astrologie que nous utilisons aujourd’hui. Ainsi concernant l’opposition entre rationnel et irrationnel, si l’on respecte vraiment l’histoire des idées philosophiques, on devrait connaître (et admettre) le rôle de la philosophie grecque dans la rationalisation de l’astrologie et sa propagation. La philosophie grecque et l’astrologie n’étaient pas à l’époque en opposition. C’est la philosophie grecque qui a contribué à l’idée que l’astrologie pouvait être une « science ». Même les maîtres des mathématiques et de la géométrie comme Pythagore lui ont accordé du crédit et ont favorisé son essor. C’est également Empédocle avec sa théorie des 4 éléments (eau, terre, feu et air) qui a influencé les 4 éléments utilisés en astrologie, et notamment ceux utilisés dans la médecine d’Hippocrate. Mieux encore, c’est Philippe d’Oponte, un disciple de Platon, qui a associé les planètes avec les noms des dieux de la mythologie. Enfin, autre point que j’ai découvert et qui m’a surprise : c’est sous l’influence des stoïciens que les planètes sont devenues des divinités, car l’astrologie allait dans le sens de leur conception de la rigidité du destin. Comment alors prétendre que l’astrologie est à l’origine irrationnelle ? Elle n’est peut-être pas scientifique, mais elle peut être tout à fait rationnelle. »

Une première rencontre bien affective et pas complètement « irrationnelle » donc …

Mais mon « illumination » se produira un peu plus tard…Cela se fit en octobre 2017, il y a un an précisément, il y a un siècle, il y a une éternité…C’est à ce moment-là que j’ai vraiment découvert Spinoza et ce à travers des exégètes ou plutôt des « vulgarisateurs ». Je veux parler de Balthazar Thomass (Etre heureux avec Spinoza (3), de Frederic Lenoir (Le Miracle Spinoza (4) et de Bruno Giuliani (Le bonheur avec Spinoza – l’Ethique reformulée pour notre temps (5).

J’avoue que c’est la version de Giuliani qui m’a le plus touchée. C’est sa sensibilité et compréhension du grand maître qui résonnent le plus en moi.

Avant d’être « envahie » par la pensée de Spinoza, j’ai éprouvé d’abord de l’empathie pour l’homme en raison des épreuves qu’il a traversées. D’ailleurs tous les connaisseurs disent « l’aimer » et parle de lui en des termes affectueux.

Car Spinoza m’émeut oui, vraiment.

Pourquoi ? Parce que je pense que c’est lui qui a touché au plus près « la Vérité » ! La vérité sur quoi ? Et bien, sur l’origine du monde, d’où nous venons, où nous allons…Et surtout comment se sentir bien dans son corps et dans son esprit, simultanément bien sûr, pour ne pas « trahir » Spinoza.

Depuis que je suis toute petite une question m’assomme : après la Terre, les étoiles, les planètes, la galaxie, l’univers, les multivers, il y a quoi ? En effet la représentation de l’infini me donne le vertige ou alors m’étouffe.

Ma compréhension de Spinoza est très intuitive. D’ailleurs, c’est ce qu’il se préconise lui-même lorsqu’il entre dans l’entreprise de l’œuvre de sa vie qui durera 15 ans.

C’est ce qu’il appelle « la connaissance intuitive ». C’est ce qu’il nomme le troisième genre de connaissance. Ce sont les pensées qui viennent de l’intuition.

Selon Spinoza, « c’est la connaissance directe de l’essence d’une chose par l’usage de la seule intelligence, comme on le voit dans les mathématiques. Par exemple, une idée évidente comme la nature du cercle. La connaissance intuitive n’est composée que d’idées vraies. »

Et que dit-il lorsqu’il se lance dans l’écriture de l’Ethique ? Je le cite : « j’ai donc trouvé la bonne méthode pour progresser vers la vérité et la sagesse : je dois abandonner toutes mes anciennes croyances fondées sur la perception vague du monde et reconstruire toutes mes pensées en ne raisonnant qu’à partir de mes intuitions ».

Les épreuves qu’a traversées Baruck Spinoza (1632-1677), dit aussi Benedictus d'Espinosa ont été effroyablement rudes.

Enfant surdoué, il est issu de parents d’origine espagnole marrane. Ses grands-parents ont fui le Portugal lors de l’inquisition et se sont exilés à Amsterdam pour se protéger de l’antisémitisme.

Il s’intéresse très tôt à la religion dont il est issu, le judaïsme. Il entreprend même des études de rabbinisme. Il dévore tous les textes sacrés. Il les décortique. Il se révolte par leurs incohérences. Il ne comprend plus rien. Il se torture l’esprit. Il veut comprendre. Il recherche « la Vérité ». A 23 ans, il est excommunié. Il subit le « Herem ». C’est l’opprobre suprême dans la communauté juive. Il est coupé de tous ses liens affectifs. Il perd sa mère, un frère et une sœur. Ils meurent tous de la tuberculose. Un mal qui finira par le ronger lui-même. Son père fait faillite. Spinoza perd tout. Il se retrouve dans un « péril extrême » comme il le dit lui-même.

Mais au fond de lui, une force intérieure, le pousse à rentrer en résilience. Et que se dit-il lorsqu’il est au fond du gouffre ? Je le cite : « N’existe-t-il pas une autre vie possible ? N’est-il pas possible de faire sans peine et sans délai ce qui peut nous donner le plus grand bonheur ? N’existe-t-il pas un bien véritablement supérieur, dont la possession et la transmission pourraient faire de chacun de nous des personnes totalement heureuses ? Si un tel bien existe, il est de la plus extrême importance de le trouver et d’en faire profiter l’humanité, et c’est pourquoi rien ne me semble plus nécessaire, utile et urgent que de m’y consacrer à présent avec toute la force de mon esprit. Je sens naître en moi un grand enthousiasme pour me lancer dans la recherche des biens véritables. »

Tout au long de son entreprise, il sera « habité » par la recherche d’un bien impérissable, d’une joie permanente que rien ne pourra lui enlever.

Pour rentrer dans « le système Spinoza », il y a plusieurs voies d’accès : on peut être attiré par sa quête du bonheur et de la liberté ou alors par sa compréhension des affects qui asservissent l’Homme mais aussi par sa métaphysique.

C’est son ontologie qui me fascine le plus. Et c’est d’ailleurs ce choix qu’a fait Spinoza pour dérouler son fil d’Ariane et proposer un raisonnement ascensionnel qui le mènera vers les cimes de la compréhension du monde et de la nature humaine.

Pour comprendre et donc ressentir l’immanence de la philosophie de Spinoza (la divinité est en nous) ou plus précisément le monisme (le corps et l’esprit ne font qu’un, Dieu est Nature, Dieu est la Vie, tout est Dieu) qui s’oppose radicalement au dualisme de Descartes (la transcendance, Dieu a créé le monde, l’âme et le corps sont bien distincts, l’esprit commande le corps), il me semble qu’il faut y être préparé par un vécu personnel.

Ce vécu personnel, je le nomme « Eveil », éveil de conscience ou éveil spirituel. Il s’agit à mon sens d’une spiritualité laïque, universelle, au-dessus de toutes les religions monothéistes.

C’est le constat que je fais à l’instant t.

C’est le moment de ma vie dans lequel je me situe.

C’est la raison pour laquelle cette « vraie » rencontre avec Spinoza est si bouleversante.

Cet homme, ce génie, a vécu au XVIIème siècle ce que je ressens maintenant ici au XXIème siècle.

Et cet homme a réussi à conceptualiser tout ce que je ressens au plus profond de mon être pour pouvoir vivre heureuse et atteindre la sagesse dans un monde devenu fou. Un monde devenu égotique et matérialiste. Un monde qui chemine vers l’avènement de l’intelligence artificielle. Un monde dont l’humanité est menacée. Un monde enchainé par ses passions mauvaises qui le rongent de l’intérieur.

Comme beaucoup, je suis révoltée par l’obscurantisme qui sévit sur la surface du globe.

J’ai moi-même vécu une épreuve pour avoir voulu dire la vérité à des hommes et des femmes englués dans leurs croyances et certitudes. Et j’en ai subi « l’opprobre méchante ». La philosophie de Spinoza m’a aidée à ce moment-là. Elle m’a même fait un bien fou. Elle m’a aidée à maitriser mes passions. Ils n’ont pas eu ma haine. La philosophie pratique de Spinoza est unique. Elle est grandiose. Elle doit être pratiquée par tous. C’est pourquoi je plaide pour une vulgarisation large de sa pensée.

Ne croyant absolument pas au libre arbitre, Spinoza nous donne cependant les clés pour nous libérer de notre servitude aux passions ou « affects » en faisant appel à la raison ou « esprit ». Par affect, il entend émotion et sentiment (j’y reviendrai plus précisément dans un autre article consacré aux neurosciences et à la biologie).

Il balaie le concept de la morale au sens religieux, le bien et le mal, pour le remplacer par celui du bon et du mauvais pour soi.

Il affirme que « le désir est l’essence de l’homme ». L’homme est par nature une puissance d’exister. Le spinozisme est un mouvement pour persévérer dans l’être, c’est-à-dire pour exister encore et encore plus. Cet effort, il le nomme le conatus. Et cette force provient d’un seul affect, la joie. Mais une joie active et non passive, c’est-à-dire dont la cause provient de l’intérieur de l’être et non de l’extérieur.

Il dit que « les affections du corps qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient la puissance d’agir du corps et en même temps les idées de ces affections ». Il s’agit bien là d’une réalité psycho-physique puisqu’on a une modification corporelle qui est jointe à une idée de cette modification.

L’affect implique toujours une corrélation entre ce qu’il se passe dans l’esprit et dans le corps et donc penser les affects, c’est penser l’homme dans son unité (6).

Selon Spinoza, tout le problème vient de la part plus ou moins active que nous prenons à nos affects.

Selon que nous sommes causes totales ou partielles de nos émotions, selon qu’elles reflètent l’impact des causes extérieures qui nous modifient.

Le problème pour Spinoza est l’affect triste (la vengeance, la haine, la jalousie, la détestation de soi…). Par cet affect, il entend l’ensemble des affects qui nous font passer d’une grande à une moins grande perfection ou à une moindre réalité c’est-à-dire des affects qui réduisent notre capacité d’agir.

Ce sont ces affects-là qui sont centraux dans la thérapeutique de Spinoza puisque ceux-ci nous empêchent de développer « le conatus », c’est-à-dire notre effort pour persévérer dans notre être. Ils freinent notre effort, ils nous réduisent de telle sorte que notre pouvoir d’agir se réduise comme une peau de chagrin.

Dans la cinquième partie de l’Ethique, il va mettre en place une suite de remèdes aux affects, cinq exactement(6) :

Connaitre la cause véritable de ses affects
Opérer une séparation par rapport à la cause extérieure qui nous affecte
Prendre en considération le temps et la temporalité
Diversifier notre vie affective pour contrebalancer l’affect triste
Modifier l’ordre d’enchainement de nos affects

Il nous dit que « nous sommes esclaves de nos images mentales – la connaissance du premier genre – et de faits nous restons dominés par « nos passions illusoires » (affects passifs) et tout particulièrement la peur qui nous maintient dans la servitude et la soumission sur le plan politique autant que spirituel. »

Selon Conraad Van Beuningen, les derniers mots de Spinoza auraient été : « J’ai servi Dieu selon les lumières qu’il m’a données. Je l’aurais servi autrement s’il m’en avait donné d’autres ».

Spinoza est donc d’une actualité brûlante et s’il suscite de l’engouement aujourd’hui, si nous désirons qu’il nous éclaire encore de ses lumières, ce n’est sûrement pas anodin ni un hasard dont il ne croyait pas du tout l’existence !

Ferial Furon

Bibliographie :

« L’Ethique » - Spinoza – Traduction et édition de Robert Misrahi – juillet 2017
« Descartes n’était pas vierge » - Marjorie Poeydomenge – juin 2011
« Être heureux avec Spinoza » - Balthasar Thomass – Editions Eyrolles – juillet 2016
« Le miracle Spinoza » - Frédéric Lenoir – Editions Fayard – novembre 2017
« Le Bonheur avec Spinoza – L’Ethique reformulée pour notre temps » - Bruno Guiliani - Editions Almora – septembre 2017
Conférence de Chantal Jacquet lors du 7ème Congrès Européen de l’AEPEA co-organisé avec la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale à Bruxelles les 8 - 9 & 10 mai 2014

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 5 Septembre 2018 à 22:33 | Commentaires (1)

Samuel Dock nous avait secoué avec son Nouveau choc des générations, co-écrit avec Marie-France Castarède. Cette fois-ci, il revient nous « punchliner » en utilisant l’humour cinglant des adolescents et nous offre une belle bouffée d’optimisme sur cette période de la vie dénommée trop injustement « l’âge ingrat ».


Punchlines, des ados chez le psy. L'humour des ados, une autre façon de philosopher...
L’humour est une façon de réinventer la réalité avec créativité. Et les adolescents ont un humour incisif qui bouscule notre vision du quotidien. L’adolescence est une transition de la perception : apprendre à voir sans le prisme parental. Ce « grand écart » entre l’enfance et l’âge adulte, comme le dénomme un des patients de l’auteur, pose un regard critique sur le monde adulte et nous permet de nous remettre en question.

Ces punchlines récoltés par Samuel Dock nous éblouissent par leur clairvoyance.

Entre « Est-ce que ce ne serait pas plutôt ma mère qui a des embrouilles avec moi ? », l’adolescent qui invente des néologismes « psychothéra-pote » et celui qui compare son psy à un lave-vaisselle, qui tournoie et qui vous nettoie vos vielles casseroles pour ne plus les traîner, ces punchlines nous arrachent un sourire instantanément.

Certains jeunes expriment leur rébellion de façon originale : sous l’injonction maternelle, un des patients explique qu’il est d’accord de ne retirer que « 10% de la phrase » prononcée, mais pas plus… Un autre est loin du narcissisme ambiant et avoue trouver ses propres dessins moches. Observant la mine étonnée de son psy, il rétorque « mais on fait tous des trucs moches parfois ! ».

D’autres encore éprouvent du bien-être en se promenant dans les cimetières. « Oh ne me regardez pas comme ça ! Ce n’est pas une pensée dépressive ! C’est beau les cimetières ». Ce romantisme noir est une façon pour eux d’apprivoiser l’intensité de leurs pulsions et la transformation de leur corps.

Au fil des pages, on prend conscience que les adolescents d’aujourd’hui ont l’impression « d’être nés à la mauvaise époque ». Cette époque des « métros qui puent et des écrans partout ». Non, les adolescents ne sont pas responsables de cette ère du vide, de ce monde du divertissement perpétuel que dénonçait Blaise Pascal. Il n’est pas évident d’être adolescent dans un monde hypermoderne. Ils rêvent de plus d’harmonie, d’un monde plus authentique et souhaiteraient le réenchanter.

L’adolescence a toujours été l’âge où on ne veut pas attendre pour aller mieux, ils veulent vivre. Ils sont une respiration dans ce monde effréné. Alors partageons leur optimisme et surtout leur humour !

Cet humour dans notre « monde épuisé » est un cadeau qu’il nous faut préserver.

Punchlines, Des ados ches le psy, de Samuel Dock. Editions First 2018

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Vendredi 17 Août 2018 à 07:36 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Lundi 23 Avril 2018

Dans Je selfie donc je suis (2016), Elsa Godart avait déjà posé le décor d’une société dévorée par l’immédiateté, souffrant d’un rapport à l’autre de plus en plus complexe. Ce phénomène qu’elle nomme hypermodernité, une course effrénée aux « likes » qui cache à la fois des blessures narcissiques, mais aussi et surtout, un manque d’amour.

Alors à la question « La psychanalyse va-t-elle disparaître ? », on aurait aimé qu’Elsa Godart nous réponde oui, car cela aurait signifié que les êtres humains n’aient plus mal à leur égo… Mais, dès la première phrase de l’introduction, on sent bien que le monde est entré dans un tel chaos de non sens, que la psychanalyse a de beaux jours devant elle pour réanimer notre moi intérieur qui se désagrège. Et surtout pour nous aider à renouer avec nos « vrais » désirs.


La psychanalyse va-t-elle disparaître ?

Nous vivons désormais « par tranches et par intermittence ». La psychanalyse peut déjà nous aider à retrouver de l’unité, du sens à nos existences émiettées par la dictature de l’instant. Car l’immédiateté casse les limites. Or les limites sont indispensables à la construction de l’être. Le désir lui-même a besoin de limites. « Le caractère éphémère de l’instant ne permet plus d’accéder au désir ». Paradoxalement, cette société de l’hyper jouissance tend à détruire le désir. L’excès est un symptôme de l’impossibilité de jouir. « La psychanalyse de facto est une résistance à cet idéal de jouissance généralisée pour la simple raison qu’elle rappelle le primat du désir ».

Elsa Godart s’inspire de certaines dérives comportementales japonaises pour décrire la psychopathologie de la vie quotidienne hypermoderne. Le syndrome japonais Hikikomori traduit l’absence d’envie, la vacuité, la panne du désir vital. Le désir est l’enjeu de notre société hypermoderne. Car céder à son désir revient à renoncer à soi. Le rôle des émotions est d’apporter du relief à nos expériences. Or sans émotions, tout est équivalent, et si tout est équivalent, rien n’a de sens. Nous souffrons de pathologies du lien. Le plus révélateur de ce désamour est cette course aux « likes ». L’autre n’est alors perçu que comme un simple distributeur de « likes », sans authenticité. Dans la culture « otaku », les japonais victimes de ce syndrome monomaniaque s’adressent à une personne sans désir d’approfondissement de la relation. C’est comme l’usage d’une « télécommande ».

Comme dans Je selfie donc je suis, l’auteur s’inquiète de cet Ego trip permanent. L’exhibition sur les réseaux sociaux est devenue un besoin. Or quelques décennies auparavant, une telle attitude aurait été jugée indécente. Comment interpréter ce nouveau phénomène d’exhibition de soi, cet « hyper-faire-valoir » ? L’autopromotion permanente peut être une entrave à l’estime de soi. C’est justement là où intervient la psychanalyse qui a pour but de « déconstruire nos certitudes égotiques ». Elle rend possible une « véritable rencontre avec soi-même ». La psychanalyse peut être un remède à une société narcissique. Par son esprit critique, elle nous permet de lutter plus facilement contre le storytelling, cette machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. Elle contribue à se détacher du fléau des fake news à visée consumériste ou utilitariste. Le viral tend à remplace le vrai. La psychanalyse nous aide à décrypter les sous-jacents de toutes les injonctions que nous subissons au quotidien. C’est une façon de renouer avec notre liberté. Car la liberté peut-elle survivre à l’immédiateté ?

La psychanalyse est un soin de l’âme pour nous détourner des mauvaises passions qui nous font souffrir.

Seul plaidoyer qui manque pour nous convaincre totalement des bienfaits de la psychanalyse : pourquoi la psychanalyse serait-elle la seule école/méthode thérapeutique en sciences humaines pour nous aider à lutter contre une société hypermoderne ?

En attendant, il est vrai que notre humanité passe par l’inexplicable et le mystère. La vie onirique et poétique de notre inconscient doit être défendue comme une forteresse.

Méfions-nous de la standardisation de nos émotions et de nos désirs. Ils fondent notre singularité et notre liberté. Comme le soulevait W. Benjamin, la pauvreté d’expérience n’est-elle pas une « nouvelle forme de barbarie » ?



La Psychanalyse va-t-elle disparaître ? Elsa Godart, janvier 2018, 207 pages, Albin Michel

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 23 Avril 2018 à 22:43 | Commentaires (0)

FLASH-INFO pour ne pas perdre le PHIL

Lundi 12 Février 2018

Régis Debray, à travers son dernier ouvrage Le nouveau pouvoir, nous prouve qu'il existe encore des contre-pouvoirs à l'avènement de la philosophie du milieu... Que cache le phénomène de l'ascension si fulgurante d'Emmanuel Macron ?


A propos d'Emmanuel Macron et le néo-protestantisme...
La promesse de ce livre était séduisante : comprendre le phénomène Macron à travers le spectre de l’avènement du néo-protestantisme.

Mais, si la verve érudite de Régis Debray est là pour nous arracher quelques sourires, à aucun moment est clairement défini ce qu’est le néo-protestantisme. D’ailleurs, à la fin du livre, on a plutôt l’impression qu’il s’agit davantage d’un règlement de comptes avec Paul Ricœur qu’avec le néo-protestantisme… Une raillerie de la philosophie du milieu qui refuserait les contradictions.

Régis Debray s’amuse plutôt à nous décrire le néo-protestantisme à coups de clichés. Il se moque de la nouvelle évangélisation de l’esprit faussement cool des start-up et de la bienveillance. Il voit derrière le néo-protestantisme l’esprit de la mondialisation, de la culture dominante anglo-saxonne protestante, une uniformisation du monde. Cette culture anglo-saxonne engendrerait l’individualisme, la baisse de l’importance du politique avec une approche managériale du traitement des sujets politiques, ainsi que l’obsession de la transparence. Selon lui, la transparence est un phénomène protestant ! « Les pays issus de la Réforme ont un avantage sur leurs voisins, plus arriérés : ils ne mettent pas de volets aux fenêtres. La vertu cultive les maisons de verre, le vice, les maisons closes (les prostituées à Amsterdam sont en vitrine) ».

« Nous étions en France catho-laïques. Pouvons-nous troquer sans regret la virtù contre la vertu ? That is the question ». La nuance entre virtù et vertu est importante. Le mot latin virtus signifie force, courage, il dérive de vir, homme. La vertu impose au contraire une vision du bien plus totalitaire. La virtù au sens de la Rome antique reflète plutôt la volonté de puissance de Nietzsche, la contradiction entre Apollon et Dionysos, l’ordre contre le chaos. Or la vertu au sens protestant embrasse l’ordre harmonieux d’Apollon, en niant les forces souterraines de Dionysos. Dans la vertu, nous n’avons plus de dialectique, une dynamique de la positivité de la négativité. C’est une autre vision du désir, qui n’a plus le droit de manquer sa cible. « Quand le wishful thinking en vient à gommer l’irréductible des rapports de force en ce bas monde, n’est-ce pas courir le risque de survoler une jungle en ignorant la loi de la pesanteur ? ». Vaste débat…

Il est vrai que la désintermédiation numérique a en apparence allégé la loi de la pesanteur… Mais, peut-on pour autant affirmer que le néo-protestantisme est à l’origine de la désintermédiation numérique et qu’il « abolit les hiérarchies ». « Le client est roi, et non plus Dieu ».

Cette victoire de l’homo economicus sur l’homme politique qui l’avait auparavant remporté sur l’homme religieux, irrite Régis Debray. L’histoire collective a disparu et est remplacée par des visions court-termistes comme le monde des start-up et de la disruption. Selon lui, Emmanuel Macron est un « homme qui veut rechercher une profondeur de temps, mais son milieu ne peut que l’en empêcher ». Parce que son maître à penser est Paul Ricœur, un philosophe du milieu. On se doute que le « juste milieu » ne s’ajuste pas du tout avec la personnalité de Régis Debray.

Mais, faut-il une mythologie, des symboles pour échapper à l’individualisme comme le pense Régis Debray ? Paul Ricœur verrait-il ce besoin de mythologie comme un abus de mémoire, une mémoire manipulée ? C’est une vision narrative et sélective d’un récit, plus proche de la virtù romaine que la vertu du juste milieu.

« Un vivre ensemble sans rien qui dépasse ». Régis Debray a des intuitions fulgurantes, probablement visionnaires, mais qui méritent d’être davantage explicitées pour gagner en crédibilité. Sa dénonciation de la transparence a cependant du sens concernant la protection des données personnelles. Les personnes désireuses de protéger leurs données personnelles n’ont pas forcément des choses à cacher… Pour vivre heureux, ne dit-on pas qu’il faut vivre caché et cultiver son jardin secret ?

Alors conservons encore quelque peu des rideaux à nos fenêtres…


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 12 Février 2018 à 22:18 | Commentaires (0)

Lorsque Twitter s’est mis en guerre contre les abus sexuels avec le Hashtag BalanceTonPorc et metoo, j’ai observé ce phénomène d’un œil interrogateur et méfiant. Car l’impulsivité des réseaux sociaux m’effraie. Les informations non vérifiées par des experts sont un fléau inquiétant. Et surtout, j’attache une importance fondamentale au respect de la présomption d’innocence. Une vie peut être certes détruite par une agression sexuelle, mais aussi pas une affreuse calomnie. Par ailleurs, quelle est la définition d’un porc ? D’après le Larousse, il s’agit au sens familier d’un homme glouton, sale et grossier… Une définition bien large et subjective pour des faits graves et sérieux que sont le viol et le harcèlement sexuel. Quant au mammifère qu’est le porc, ce pauvre animal n’a rien demandé lui…
Alors, que faut-il penser de ce phénomène ? Renforce-t-il la confiance des femmes pour libérer la parole ? Tout en aggravant les relations hommes/femmes, avec une image fort dégradante de la gente masculine ? Faut-il y voir un nouveau féminisme importé des Etats-Unis ou le symptôme plus grave d’une dégradation des relations hommes/femmes ?


montage décalé entre un cosmétique (marque Benefit) et un jouet
montage décalé entre un cosmétique (marque Benefit) et un jouet
Bien avant le Hashtag « Balance ton porc », Nafissatou Diallo en avait déjà balancé un : DSK en 2011. Ce phénomène politico-porcin que Marcela Iacub a d’ailleurs très bien décrit dans son livre Belle et bête. La dénonciation de ce type de comportement déviant, qui consiste à abuser de son pouvoir pour des faveurs sexuelles, n’est vraiment pas une nouveauté. Ce qui est nouveau est la banalisation de cette dénonciation sur la place publique sans aucun filtre. Twitter ne peut pas être le tribunal des agressions sexuelles. Et méfions-nous des élans insufflés par le ressentiment. Car le terme porc ne peut favoriser que des affects haineux.

Reconnaissons néanmoins que sur des sujets tabous comme le viol, les victimes se sentent rarement à l’aise pour se confier et déposer une plainte. La vertu de cette hargne de Balance ton porc est au moins de casser ce tabou. Un dépôt de plainte n’est pas facile à vivre, surtout s’il s’agit de dénoncer un proche. Peut-être faudrait-il inventer des nouvelles procédures judiciaires pour libérer la parole et faire en sorte que les victimes ne se sentent pas encore victimes une deuxième fois, d’être jugée par un policier ou d’avoir été prise de haut par la Justice. D’ailleurs, les femmes ne sont pas les seules concernées par les violences sexuelles, les hommes peuvent en être victimes et surtout les enfants. D’ailleurs, comment réagiraient les femmes si les hommes créent le hashtag « balancetaporcine » …

Si le viol et les agressions physiques sont inéluctablement des actes punissables par la loi, que penser alors du harcèlement de rue ? Personnellement, même s’il ne faut pas mépriser le pouvoir des mots, une parole ne porte pas atteinte à l’intégrité du corps. Le risque de vouloir sanctionner tout comportement grossier dans la rue est de codifier à l’extrême les comportements des hommes et des femmes, et de sombrer dans une rigidité des comportements. Par ailleurs, ce qui a été reproché au phénomène Metoo est de trop victimiser les femmes. Et surtout de réduire la femme à un seul type de femme. Non, toutes les femmes ne se sentent pas fragiles face à quelques paroles grossières, elles savent même y répondre avec pertinence et élégance. La liberté consiste à choisir sa féminité, comme les hommes ne sont pas obligés d’être tous des porcs. Les caricatures nous empêchent de réfléchir et de prendre du recul.

Dans la tribune qui a pris le contrepied du bouclier anti-porc, tribune au demeurant contestable sur de nombreux points, il faut y voir une réaction à cet excès de codification des comportements. A qui revient-il de qualifier qu’un comportement est acceptable, pas acceptable ? Qui en fixe les limites ? Nous avons déjà le droit. Est-il bien fait ? On peut certes l’améliorer… Dans tous les cas, il est établi dans une société démocratique (ce qui est déjà une bonne chose et malheureusement de nombreuses femmes n’ont pas encore cette chance). Entre un homme qui dit élégamment « vous êtes une jolie femme » et celui qui siffle et vocifère dans la rue « quel joli cul », on se doute que le premier a plus de chances de déclencher un dialogue que le deuxième. Mais faut-il pour autant attacher de l’importance au langage grossier du deuxième ? C’est un pauvre type, certes. Cependant, il y a de nombreuses situations de la vie quotidienne où l’on se dit dans sa tête mais quel pauvre type ou aussi quelle « pouf » pour les femmes… Les hommes intelligents ont compris depuis longtemps que les femmes étaient plus sensibles aux jolis mots. Ils ont d’ailleurs inventé des siècles auparavant l’amour courtois. Cette ritualisation du jeu amoureux inspiré de l’esprit chevaleresque, séduire une femme sans l’offenser… Peut-être que cette dénonciation du langage grossier cache encore le désir inconscient des femmes d’être traité comme des princesses.

D’ailleurs, même la tribune sur le droit d’être importuner n’enfermerait-elle pas la femme dans une attitude passive ? Attendre que l’on vienne la chercher ? Pourquoi ne pourrait-elle pas elle-même importuner ? Dans le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir dénonce cette passivité féminine : « Les refrains populaires lui insufflent des rêves de patience et d’espoir » ». Il faut alors interroger l’inconscient collectif des femmes. Est-ce que nous sommes toujours des petites filles qui attendons le prince charmant ou en 2018, notre nature nous pousserait-elle enfin à avoir une âme plus belliqueuse et aller chasser l’homme qu’il nous faut ?

Quand on lit les commentaires sur le harcèlement de rue, nous ne sentons finalement pas si éloignés de ce que décrivait déjà à l’époque Simone de Beauvoir : "Sans doute aujourd'hui, la jeune fille sort seule et peut flâner aux Tuileries; mais j'ai déjà dit combien la rue lui est hostile: partout des yeux, des mains qui guettent; qu'elle vagabonde à l'étourdie, les pensées au vent, qu'elle allume une cigarette à la terrasse d'un café, qu'elle aille seule au cinéma, un incident désagréable a vite fait de se produire ».

Ce qui est certain est que l’égalité économique et sociale entre les hommes et les femmes est loin d’être acquise, les femmes dirigeantes sont encore peu nombreuses. La sexualité est aussi un jeu de pouvoirs. Tant que la femme n’aura pas le même statut social que l’homme, la liberté sexuelle ne peut jouer de façon égalitaire entre les deux sexes.

Par conséquent, pour reprendre une expression d’Elisabeth Badinter, vouloir codifier à l’extrême les relations hommes et femmes est une « fausse route » du féminisme. Et non, les femmes ne sont pas une population fragile à protéger par des quotas (en témoigne encore la dernière loi islandaise d’imposer l’égalité des salaires entre hommes et femmes). Nous avons simplement besoin d’avoir les mêmes droits et de conquérir des nouveaux territoires pour avoir le même pouvoir que les hommes. Pour cela, il est aussi important de mettre en avant les femmes qui réussissent, de développer un esprit positif et de ne pas se contenter d’être dans une position victimaire.

Les problèmes de communication entre hommes et femmes persistent. Notons aussi que les applis de rencontres et les réseaux sociaux qui favorisent l’immédiateté ont tendance à chosifier les femmes, mais aussi les hommes. Ce qui dévalorise les rapports humains et les complexifie, en les rendant inauthentiques.

L’amour reste l’histoire de belles rencontres. Mais pour cela, il faut une dose de liberté, de naïveté, de poésie et de hasard. Laissons la grossièreté aux gens sans imagination et l’excès de codification des comportements aux perfectionnistes de la maîtrise.

Etre une femme, c’est aussi savoir lâcher prise.



Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mardi 16 Janvier 2018 à 08:06 | Commentaires (0)

Marie-France Castarède et Samuel Dock avaient frappé fort en 2015 avec leur Nouveau choc des générations, qui pointait du doigt le développement d'un narcissisme outrancier chez les générations plus jeunes, ainsi qu'un rapport au temps bouleversé par l'immédiateté des nouvelles technologies. Nos deux psychologues reviennent à la charge pour nous réveiller à nouveau de notre faux confort digitalisé. Cette fois-ci, leur titre s'inspire de l'œil sévère de Freud : Le nouveau malaise dans la civilisation. Mais à la différence du précédent ouvrage, le ton est différent, le fossé générationnel est plus cinglant, les visions de nos deux auteurs s'opposent davantage.


L'hypernarcissisme : le nouveau malaise de notre civilisation ?
En effet, le dialogue intergénérationnel entre Marie-France Castarède, professeure de psychologie née en 1940, et son ancien élève, Samuel Dock né en 1985, est plus rugueux et moins consensuel. L'héritage de la philosophie des lumières de M.F Castarède, empreint d'un certain optimisme et romantisme, s'affronte à la vision plus sceptique et nietzschéenne du monde de Samuel Dock.

L'homme arrivera-t-il à s'extirper de son narcissisme ? Rien n'est moins sûr. C'est la chose dont il est le plus difficile de se débarrasser et qui fait paradoxalement souffrir. Or notre société hypermoderne favorise cet état "d'auto-suffisance en permanence".

"Les hommes sont arrivés maintenant à un tel degré de maîtrise des forces de la nature qu'avec l'aide de celles-ci il leur est facile d'exterminer les uns les autres jusqu'au dernier. Ils le savent d'où une part de leur inquiétude actuelle", écrivait Freud dans Malaise dans la civilisation. Le pessimisme de Freud n'a malheureusement pas pris une ride. Sonnera-il le glas de notre société hypermoderne ?

Le passage de la société postmoderne à hypermoderne

Afin de comprendre les nouveaux maux de notre société, il est essentiel de saisir le concept d'hypermodernité, clé de voûte de ce livre. L'hypermodernité succède à la postmodernité, résultat d'un long émaillage débutant à la fin de la Renaissance. « On tient pour postmoderne l’incrédulité à l’égard des métarécits ». Les métarécits concernaient le projet des lumières, celui de la science prodigieuse, de la Raison universelle. D'après Jean-Michel Blanquer, la révolution digitale est notre 4ème blessure narcissique, après Copernic, Darwin et Freud. Le premier à avoir utilisé ce terme d'hypermodernité est Gilles Lipovetsky, qui a mis en exergue le côté schizophrénique de notre société : "Les individus hypermodernes sont à la fois plus informés et plus déstructurés, plus adultes, et plus instables, moins idéologisés et plus tributaires des modes, plus ouverts et plus influençables, plus critiques et plus superficiels, plus sceptiques et moins profonds" (Les temps hypermodernes). Cette thématique est aujourd'hui également développée chez Claude Tapia et Elsa Godart.

Le narcissisme est porté à son paroxysme. « Qu’il s’agisse d’art, d’environnement, de science ou de spiritualité, tout est chosifié, fétichisé, comme si l’homme hypermoderne s’acharnait à chercher un objet de substitution à l’Autre dont la société a éliminé la place".

Hypermodernité rime avec hypernarcissisme. Cet hypernarcissisme encourage malheureusement les personnalités toxiques. D'après Samuel Dock, le pervers ou le dépressif sont les deux faces lugubres de notre société. Jouir de tout, tout le temps, cette promesse du capitalisme favorise les comportements borderline au détriment des anciennes névroses.

Que reste-t-il de notre inquiétante étrangeté ?

Que reste-t-il de l’inquiétante étrangeté qui rendait l'autre mystérieux, quand il ne reste rien pour structurer nos désirs et limiter tous les fantasmes narcissiques ?
"Quelque chose ne va pas ou ne va plus. Que se passe-t-il dans ce monde qui nous ressemble plus ? Quelle est cette absurdité qui semble s'être emparée de la pensée ?". La volonté de puissance a cédé à la toute puissance. Le refoulement et la transgression ont été remplacés par un hédonisme de survie.
Or comme le souligne Samuel Dock, "nous ne sommes pas des robots à réparer mais des toiles complexes où s’enchevêtrent les couleurs et les lignes de nos affects, de nos histoires parfois délitées, de nos rencontres (...), la civilisation qui s’abstiendra de considérer cette pluralité de l’écologie humaine aura définitivement oublié l’humanité qui l’avait engendrée".

N'oublions pas que les autres sont des vecteurs potentiels de déception, mais aussi de joie. C'est juste que nous ne les contrôlons pas. La seule personne qu'il est possible d'essayer de maîtriser, c'est soi-même. Or les réseaux sociaux nous invitent sans cesse à déborder de nous-mêmes. Notre image virtuelle rôde partout. On aimerait toucher le sublime, sentir autre chose, quelque chose de plus important, de plus sacré. Mais le 3.0 toque toujours dans notre tête. Aucune hiérarchisation possible. Les tweets défilent tous azimuts. La spiritualité est pourtant essentielle pour développer la vie intérieure, cette citadelle qui nous protège des passions voraces.

Le sublime sauvera-t-il le monde de l'hypernarcissisme ?


L'expérience esthétique pourrait selon les auteurs nous sauver de cet excès de superficialité. Comme le précise Marie-France Castarède, l’expérience esthétique est la fin d'un conflit intérieur. Pour Kant, le rapport à la beauté est le seul domaine où le sujet humain trouve son harmonie interne. Dans un monde de plus en plus désenchanté et rationnel, l’art permet de toucher au mystère de l’existence. Le beau est toujours "l’éclat mystérieux du vrai". Rechercher des sources de beauté donne l’impression d'une vérité intérieure et instille la certitude que la vie vaut la peine d’être vécue. Winnicot a contribué à éclairer le concept de sublimation : selon lui, l’illusion artistique est l’apanage de l’homme créatif par rapport à l’homme soumis. La superficialité n’a jamais fait bon ménage avec la beauté toujours profonde. "L’œuvre possède une fonction humanisante d’élévation."

Le livre se termine sur cette note d'optimisme du rôle salvateur de l'art, mais aussi sur une pointe de scepticisme sur l'agitation ambiante qui fragilise nos "citadelles". Marie-France Castarède nous met en garde : " Mon âme je la connais à peu près et j’ai été la chercher longtemps, loin derrière la fragilité des souvenirs et les deuils de l’enfance, la vôtre, je la sens encore inconstante et fragile comme Narcisse… qui se mirait dans le courant d’une onde pure ".

Un livre sincère, animé par un dialogue socratique sans tabou, à lire pour remettre en question nos inconstantes fragilités, notre fébrilité et renouer enfin avec nos belles profondeurs. Le pessimisme de Freud est un mal nécessaire.

Le nouveau malaise dans la civilisation, février 2017, 379 pages, 19,90 €, Samuel Dock et Marie-France Castarède Editeur : Plon

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 23 Août 2017 à 23:54 | Commentaires (0)

FLASH-INFO pour ne pas perdre le PHIL

Dimanche 23 Avril 2017

A l'ère de l'hypermodernité, notre société aurait-elle besoin de pessimistes mélancoliques comme Arthur Schopenhauer ou Michel Houellebecq pour la rappeler à l'ordre ?
Trop d'excès, d'absurdités, de médiocrités, de pensées vides... Nous nous consumons sans modération. "Schopenhauer l'expert en souffrance, le pessimiste radical, le solitaire misanthrope" est une lecture réconfortante pour Michel Houellebecq, écrit Agathe Novak-Lechevalier dans la préface de En présence de Schopenhauer, publié début 2017 par Houellebecq. Mais le serait-elle aussi pour nous ?


Schopenhauer, Houellebecq, les pessimistes ont-ils le vent en poupe ?
Pourtant, je n'ai pas toujours été tendre avec notre philosophe allemand, en témoigne l'article polémique que j'avais écrit sur sa misogynie en 1996, Schopenhauer, la haine des femmes ou de sa mère, qui a tant provoqué de réactions sur mon blog lorsque je l'ai re-diffusé en 2007 (cliquer ici pour visualiser l'article). Franchement, je ne sais pas si le fait d'avoir eu une mauvaise mère tend à transformer les enfants en des êtres plus pessimistes qua la moyenne. La mélancolie proviendrait-elle d'un bébé non désiré dans le ventre de sa mère ? Prédisposition de certains gènes ? Qu'importe, je ne me livrerai pas à une analyse psychologique de Houellebecq. Pourquoi certains sont plus pessimistes (ou réalistes) que d'autres, mais ce n'est pas le sujet de cet article. La question est plutôt de savoir ce que peut nous apporter le pessimisme, et notamment la philosophie des penseurs dits "nihilistes". Même si je suis toujours du côté de l'optimisme et pense comme Alain que l'optimisme est de volonté et non pas d'humeur, je ne néglige pas ce que nous disent les moins "joyeux", au contraire.

Toute l'œuvre de Houellebecq respire le pessimisme de Schopenhauer, ce philosophe allemand connu pour sa théorie où la vie oscille entre l'ennui et la souffrance. Pas de place à l'euphorie. La force de Schopenhauer réside selon moi dans son style. Certains philosophes ont parfois plus du succès grâce à leur style que par l'originalité de leurs pensées. Mais, le style n'est pas anodin : il "reçoit la beauté de la pensée". Le style est la silhouette de la pensée. "La première règle d'un bon style : c'est qu'on ait quelque chose à dire". Et la force des romans de Houellebecq est qu'il sait décrire avec pertinence les travers de notre société.

Dans Soumission, le personnage principal du roman de Houellebecq "s'attend à une vie ennuyeuse mais calme, protéger des grands drames historiques". Cela rappelle le pessimisme fataliste du philosophe batave "Tu n'as aucune chance, mais saisis-là !".

La rencontre de Houellebecq avec Schopenhauer se déroula dans une bibliothèque du 7ème arrondissement, avec plus précisément la lecture du livre Aphorismes sur la sagesse dans la vie. Après s'en être un peu distancé par une période "positiviste" inspirée par Auguste Comte, Houellebecq revient à son premier coup de cœur et nous explique pourquoi à ses yeux "l'attitude intellectuelle de Schopenhauer reste un modèle pour tout philosophe à venir; et aussi pourquoi, même si l'on se retrouve au bout du compte en désaccord avec lui, on ne peut qu'éprouver à son égard un profond sentiment de gratitude". Car comme l'écrivait Nietzsche, écrire sur le "fardeau de vivre" est une façon de s'alléger.

La prouesse du philosophe allemand selon Houellebecq est qu'il a parlé de ce dont on ne peut parler : "il va parler de l'amour, de la mort, de la pitié, de la tragédie et de la douleur ; il va tenter d'étendre la parole à l'univers du chant". Grâce à cela, il est une référence pour les romanciers, les musiciens et les sculpteurs. "L'univers des passions humaines est un univers dégoûtant, souvent atroce, où rôdent la maladie, le suicide et le meurtre". Il a ouvert ainsi à la philosophie "des terres neuves" et est devenu le "philosophe de la volonté".

Schopenhauer prône pour la contemplation désintéressée, qui provoque l'émerveillement. C'est en somme un anti-Narcisse. "L'homme ordinaire, ce produit industriel de la nature (...) est incapable, au moins de manière soutenue, de cette perception purement désintéressée qui constitue la contemplation". Avoir une "faculté de perception pure qu'on rencontre dans l'enfance, la folie ou la matière des rêves", voilà ce qui constitue une contemplation paisible, "détachée de toute réflexion comme de tout désir", L'esthétique de Schopenhauer est une sorte de "bouddhisme sur l'Occident".

"Quelle exécrable chose que cette nature dont nous faisons partie !", écrit Schopenhauer à la suite d'Aristote. L'argent et la renommée sont un leurre selon lui. Pourtant notre société actuelle excelle dans ces domaines. "Il est donc facile de voir à quel point notre bonheur dépend de ce que nous sommes, de notre individualité, alors qu'on ne tient compte le plus souvent que de notre destin, de ce que nous avons, ou de ce que nous représentons".

Il reconnaît néanmoins que parfois il existe des bonheurs imprévus, des "petits miracles". "La peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf porté sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain". "Le passé est toujours beau, et le futur aussi d'ailleurs, il n'y a que le présent qui fasse mal, qu'on transporte avec soi comme un abcès de souffrance qui vous accompagne entre deux infinis de bonheur paisible".

Le bonheur est peut-être subrepticement possible, mais à condition de réussir à s'affranchir d'un travail routinier et alimentaire. "Entre celui qui a mille livres de rente et celui qui en a cent mille, la différence est-elle infiniment moindre qu'entre le premier et celui qui n'a rien. Mais la fortune patrimoniale atteint son plus haut prix lorsqu'elle échoit à celui qui, pourvu de forces intellectuelles supérieures, poursuit des entreprises qui s'accordent difficilement avec un travail alimentaire : il est alors doublement favorisé du destin et peut vivre tout à son génie".

Nous pouvons comprendre le coup de foudre de Houellebecq pour Schopenhauer, qui est une façon de se couper de la frénésie ultraconsumériste et de renouer avec des vraies préoccupations d'esthète et de poète. Une parenthèse plus que salutaire. Certes, les monde est absurde, mais n'est-ce pas à nous d'y trouver du sens ? Le problème de la philosophie de Schopenhauer, et en général des nihilistes, est qu'elle s'arrête à une description froide du monde, mais ne permet pas de la dépasser. Tout comme les romans de Houellebecq, il n'y a pas d'issue possible.

Les pessimistes restent néanmoins attachants, car ils ont une authenticité qui est devenue rare. Nous savons que dans leur regard mélancolique, il y a une part de vérité. Autant l'affronter, plutôt que de l'anéantir. Cela me rappelle les propos de Roland Jaccard dans son excellent essai Le cimetière de la morale, "La mégalomanie galopante est une maladie qui affecte bien des écrivains. Ceux que j'ai conviés au Cimetière de la morale ont été miraculeusement épargnés par ce virus, et c'est, sans doute, ce qui rend leur présence tout à la fois si insolite et si attachante".

Le pessimisme a au moins une vertu : celle de ne pas se prendre au sérieux.

En présence de Schopenhauer, Michel Houellebecq, L'Herne, 2017, 91 pages, 9€.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 23 Avril 2017 à 17:49 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Mercredi 5 Avril 2017

« Deviens ce que tu es » est l’une des injonctions les plus célèbres de la philosophie, attribuée à Nietzsche alors qu’en réalité elle a été inventée par le poète grec Pindare. Promesse marketing redoutable, elle a été utilisée comme slogan par la marque Lacoste et détrône aujourd’hui le moins vendeur mais plus introspectif, « Connais-toi toi-même », de Socrate.

Si la formule « deviens ce que tu es » est séduisante de prime abord, elle n’en demeure pas moins difficile à décoder. Comment devenir ce que l'on est quand on ne sait pas qui on pourrait être ? C'est pour cette raison que Dorian Astor, spécialiste de Nietzsche, nous apporte un éclairage stimulant sur ce que pourrait signifier cette phrase « piège », à travers son essai Deviens ce que tu es, Pour une vie philosophique.


Deviens ce que tu es, une injonction contradictoire ?
Ce livre débute par un prologue saisissant. L’auteur évoque des retrouvailles avec un ami qui lui demande "Qu'est-ce que tu deviens ?". Cette question a priori banale que nous envoyons régulièrement comme des missiles à ceux que nous n’avons pas croisés depuis un certain temps n’est pourtant pas anodine. Elle comporte une injonction cachée : celle de devoir « devenir ». Il est interdit de rester soi-même… Pourquoi doit-on devenir ? La première victoire sur soi reste la connaissance, qui est une victoire bien supérieure à celle que l'on peut avoir sur les autres. Comme le souligne Dorian Astor : "L'important n'est pas ce qui s'est passé, mais par quoi cela est passé". Entre déterminismes et liberté, où se joue le destin d'une personne ?

Afin de saisir le sens profond de Deviens ce que tu es, l’auteur nous fait voyager à travers la philosophie et la mythologie grecques. Connaître c'était déchiffrer les signes qu'Apollon déposait dans la nature. "La connaissance se dit du déchiffrement des signes que l'éclat apollinien de l'apparence révèle de la nature cryptée, de tous les signes (symboles, mythes, métaphores, formes sensibles), qui tracent, délimitent, instituent l'être qui, sans cela, reste voilé par le mystère de l'indétermination ». Chez les Grecs, l'indéterminé souffrait d'un « déficit d'être ». Il était important de « s’individuer ». Trouver le juste milieu constituait une vraie préoccupation.

L'individu est une synthèse, il est nécessaire de « rogner le chaos pulsionnel » et de dire oui à la contradiction.

Attention de ne pas tomber dans le piège des injonctions faciles comme "the start up of you". Inconsciemment, « Deviens ce que tu es » dans la société désigne ceux qui « réussissent », ceux qui préservent leur capital : capital santé, capital joie de vivre, investissement en soi-même. Le capitalisme effréné et le consumérisme vorace détournent à souhait cette formule à leur profit. Il s’agit d’une bifurcation dangereuse de ce concept philosophique qui invite à dépasser ses contradictions, et non pas à les ignorer.

Venons-en à Nietzsche : qu’a voulu signifier notre philosophe à coups de marteau à travers son « Deviens ce que tu es » ? Cette injonction permet-elle de s'endurcir pour mieux se connaître, un peu comme le sculpteur d'une pierre brute ? Le « Deviens ce que tu es » de Nietzsche peut se comprendre dans les rôles subtiles que jouent Apollon et Dionysos dans son œuvre. Dans La Naissance de la tragédie, Apollon et Dionysos s'opposent (contradiction). Mais dans Ecce Homo, « Dionysos est à la fois dieu des chaos en devenir et dieu de l'apparence et de la lumière ». « Devenez durs », tel est le signe véritable d'une nature dionysienne », écrit Nietzsche. Pour embrasser la volonté de puissance et devenir ce que l'on est, faut-il être alors nécessairement dionysien et apollinien, et dépasser ainsi ses contradictions ?

Dorian Astor réussit dans ce livre à nous démontrer que derrière une simple formule se cache en réalité une forêt de concepts philosophiques, un enchevêtrement de chemins quasi-impossible à dénouer, du moins que par la pensée. Ce livre est court mais attention, il nécessite une bonne culture philosophique pour pouvoir apprécier la subtilité des théories exposées.

Après la lecture de ce livre, on peut alors se demander pourquoi certains d’entre nous deviennent nietzschéens, et d’autres kantiens. Pourquoi choisir un camp philosophique alors qu’il existe une pluralité de chemins ? Sommes-nous convaincus que certains philosophes détiennent plus la vérité que d’autres, ou « sa vérité » ? Faut-il au contraire tuer ses idoles pour enfin devenir ce que l’on est ?

J’ai constaté que les adeptes de Nietzsche sont souvent des amoureux de la musique. La musique n’est-elle pas l’art qui représente le mieux le devenir ? Qu’en pense Dorian Astor ?

« C’est à la pointe de notre ignorance qu’émerge notre meilleure sagesse ».

Deviens ce que tu es, Pour une vie philosophique, Dorian Astor, Autrement, Septembre 2016, 161 pages, 14,90 €



Marjorie Rafécas
Tags : Nietzsche
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 5 Avril 2017 à 07:30 | Commentaires (0)

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