POURQUOI JE NE SUIS PAS DEVENU CHASSEUR.
 

Deux expériences malheureuses m'ont contraint à renoncer pour toujours aux plaisirs de la chasse.


La première se situe durant le temps de mon adolescence.


J'avais 16 ans. Un camarade de classe, au demeurant pourvu d'une mère superbe dont j'étais sottement amoureux, m'avait invité à une partie de chasse au canard dans la région de Colbert (Ain Oulmène aujourd'hui), village où exerçait son père. Partis à la nuit tombante dans un froid polaire, nous étions à peine installés près d'une petite mare jugée propice à l'amerrissage des canards qu'un grand escogriffe arabe nanti d'un fusil ancestral nous en chassa, invoquant ses droits exclusifs d'habitué des lieux. Nous négociâmes un compromis et il consentit à nous laisser une petite place, mais perpendiculairement à la sienne, ce qui était fort intelligent, vu que si nous étions restés sur la rive opposée nous nous serions sûrement respectivement "canardés", si l'on ose dire. Les volatiles se firent attendre une partie de la nuit. Ils eurent enfin la bonté de se poser dans des eaux noires qui scintillaient sous la lune. Notre escogriffe en abattit au moins deux. Mon ami un. Moi-même zéro. La partie de chasse, sinon de plaisir, étant terminée, nous levâmes l'ancre et le pied. Chemin faisant, mon fusil à deux canons s'avisa je ne sais trop comment de tirer sa seconde cartouche. Elle cribla de plombs les fesses de mon malheureux ami. Nous étions arrivés sur un de ces vélocipèdes qui se font rares aujourd'hui, un tandem. Je dus pédaler seul, Pierre (tel était son prénom) n'étant plus – et pour cause – très ingambe. Il se contenta de serrer son  canard d'une main ferme. Elle était heureusement valide. Je vous donne à imaginer ma confusion à l'arrivée au domicile de ses parents. Son père était opportunément médecin et les plombs n'étaient que trois. Cela sauva notre amitié.


Ma seconde expérience fut plus déterminante dans la cessation de mes activités cynégétiques.


J'étais instituteur dans le djebel Bou Taleb (expérience évoquée par ailleurs).
Le secrétaire du caïd local, en d'autres termes son khodja, voulant témoigner au jeune instituteur fraîchement nommé dans ce coin reculé de montagne le respect qu'il portait à son abnégation et le remercier de l'honneur qu'il avait fait à la communauté villageoise en acceptant un  tel poste , le khodja disais-je, me proposa un jour son fusil et son chien pour  m'aller un dimanche sans école exercer des talents de chasseur qu'il croyait confirmés.
Précisons que le poste en question était évité par tous les autres enseignants européens  mais convenait à mon esprit de sacrifice, à mon enthousiasme de jeune enseignant  sinon gratuit, du moins obligatoire, apostolique et laïque. Il correspondait  plus sûrement encore à ma crainte de voir l'inspecteur primaire, petit chef aussi  redouté qu'imbu de son autorité, me venir visiter trop souvent.  Ce monsieur ne vint d'ailleurs jamais, préférant sans doute aller inspecter les jeunes institutrices apeurées de la zone où il sévissait. En ces temps là ce genre de hiérarque détenait, il faut le dire, des pouvoirs exorbitants et certains s'arrogeaient même une sorte de droit de cuissage. Mais fermons cette parenthèse digressive qui m'éloigne du thème principal, celui de ma partie de chasse.
La région abondait en perdreaux. C'est donc ce volatile que je choisis comme objet de ma quête.
A quelques kilomètres du village le Graal s'offrit à moi. Un perdreau s'envola brusquement de derrière un buisson. Je tirai. Une plume, je crois, tomba. Le chien, quant à lui, fit une sorte de cabriole et tomba aussi. Raide mort. C'était un splendide bleu d'Auvergne. Je le ramenai sur les épaules en tentant d'éviter la rencontre de villageois.
Le khodja, fort civil, ne manifesta point son courroux et moins encore sa haine. Le caïd, un peu jaloux des "lettres françaises" dont s'honorait son secrétaire, se permit de plaisanter délicatement plus tard sur l'inconscience du khodja et plus délicatement encore sur mon exploit.
Les habitants du lieu n'évoquèrent jamais – du moins devant moi – ce triste épisode de ma carrière d'instituteur.
 

POURQUOI JE NE SUIS PAS DEVENU AUTEUR DE ROMANS POLICIERS.


J'étais alors maître d'internat au lycée Ben Aknoun d'Alger. Un mien collègue, André Benzimra, faisait figure de personnage d'exception.
Outre le fait qu'il était un redoutable joueur de poker, il écrivait des romans policiers promis à quelque notoriété.
Il devint d'ailleurs par la suite un auteur de renom et ses productions furent multiples.
Quant à moi, j'étais un piètre joueur de poker. Mauvais menteur, joueur fébrile, impulsif sachant médiocrement maîtriser ses angoisses, je perdais au jeu des parts non négligeables de mes traitements mensuels.
Il me vint donc à l'esprit de m'essayer au roman policier pour compenser ces pertes substantielles.
Mon meurtre initial fut celui d'une victime innocente dont je regrettais bien vite la fin tragique.
Mon second meurtre fut celui de son assassin, dont je ne savais plus que faire, sinon le faire disparaître pour qu'il ne m'importune plus par ses exigences.
Mon troisième meurtre fut celui de l'assassin de l'assassin, qui devenait aussi encombrant que sa victime.
Mon ouvrage en était à la cinquième page et j'avais déjà trois crimes sur la conscience.
J'ai donc arrêté ce massacre inutile, me promettant toutefois de retenir comme titre d'une tentative ultérieure qui ne vit jamais le jour : "Funeste hécatombe".


Pourquoi, faute de certificat d'études primaires, je ne suis pas devenu écrivain.


 Je n'ai pas eu l'honneur ou le bonheur, en mon jeune temps, de subir les épreuves du certificat d'études primaires. Les raisons de ce déficit échappent à mon souvenir. Il se peut que mon instituteur n'ait pas jugé utile de me laisser affronter cette terrible épreuve.
Cela explique l'absence, dans la salle à manger familiale de mon enfance, d'un cadre glorifiant l'obtention du prestigieux diplôme.
Le certificat était pourtant, dans les années 40-45, toujours laïque et gratuit, à défaut d'être obligatoire.
Deux de mes tantes et l'un de mes oncles corses étaient, pour leur part, titulaires de ce viatique incontournable. L'une de ces tantes est devenue mère supérieure et directrice d'école dans je ne sais quel ordre religieux, l'autre fonctionnaire des impôts aux colonies.
L'oncle en question est devenu agent des eaux et forêts "sur le continent" dans les années ayant précédé 39-40.
Leurs savoirs étaient largement supérieurs à ceux de certains bacheliers de notre temps, surtout en géographie. Leur orthographe n'était pas maltraitée comme l'est celle qui, de nos jours, constitue le brillant apanage de la plupart des diplômés d'études supérieures ( et des commentateurs de forums).
Un autre oncle, sans doute mal enseigné, ou aîné s'étant sacrifié aux travaux des champs pour la fratrie si ce n'est pour la patrie, a pu réparer son déficit en "passant" le certificat d'études au sein de l'armée. Qu'il veuille bien me pardonner, en son actuelle demeure céleste, de penser que c'était un certificat "au rabais". Cela ne l'a pas empêché de devenir sous officier dans l'armée coloniale, armée qui, comme nul ne l'ignore, abondait en adjudants au savoir limité.








 



Rédigé par Jean Maïboroda le Lundi 31 Mai 2010 à 10:01