Algérie. Ecritures de l'Histoire.
Une histoire de l'Algérie dépassionnée ?


Histoire de l'Algérie et de ses mémoires des origines au Hirak
ISBN   9782811123598
Date de parution        2021
Date de publication    04/11/2021
 
Est-il possible de parler de l’histoire de l’Algérie des origines à nos jours en France de manière impartiale sans que cela suscite polémiques, diatribes et anathèmes ? Tel est le but que s’est fixé l’historien Emmanuel Alcaraz. (Présentation par l'éditeur)


J'écrivais récemment pour ma part, sur un autre site (kalinka-machja), s'agissant de l'Histoire de l'Ukraine, ces quelques lignes : "L’Histoire de l’Ukraine semble souvent avoir été écrite en fonction de présupposés idéologiques, de considérations partisanes et de parti-pris, et non sur la base d’une investigation impartiale.[…] L’écriture "plurielle" de l’Histoire ukrainienne permet d'avancer l'idée que la vérité historique est une sorte de graal dont la quête est à tout le moins "personnalisée".
 

Il semble en aller de même pour l'Histoire de l'Algérie, selon que l'on appartienne à une rive de la Méditerranée ou à celle qui lui fait face.
Il me paraît donc opportun de livrer ici ce que l'on pourrait appeler une brève histoire de l'Algérie écrite par un Algérien soucieux de présenter un récit différent de celui des Orientalistes du temps passé, des Algérianistes de la période coloniale et des nostalgiques de l'Algérie française.

Ce premier récit sera suivi d'un autre récit, celui de la lutte menée par le MNA, (autre composante de la rebellion algérienne) lutte occultée au profit de celle,  "historiquement dominante"  du FLN. 
Mon intérêt pour ce texte s'explique par mon adolescence algérienne, et plus précisément sétifienne, marquée par les "bruits et chuchotements" concernant (dans mon entourage familial et au Lycée) une grande figure du nationalisme algérien, Messali Hadj. 
Enfin, il ne me paraît pas inutile de reproduire  un article tiré de la Revue "CONFLITS"  (newsletter@revueconflits.com) en date du mercredi 1er déc. 2021.
Cet article intitulé "
Entre histoire et mémoire : lectures sur la guerre d’Algérie" est relatif à la parution de deux ouvrages de Jacques Frémeaux, spécialiste de l’histoire de l’Algérie.


Précisons qu'en dehors des ouvrages en question, nos visiteurs pourront trouver dans la rubrique  SEQUENCES ALGERIENNES d'autres textes relatifs à l'Histoire de l'Algérie.
Par ailleurs, s'agissant de l'Algérie, rappelons l'existence d'un site particulièrement riche et documenté, offrant la possibilité de  consulter une quantité appréciable d'ouvrages anciens: 

http://www.algerie-ancienne.com/

 
 
__________________________________________________________________________
 

https://www.lesoirdalgerie.com/contribution
L’œuvre positive de la vénérable nation algérienne pour la France: Toute l'actualité sur lesoirdalgerie.com
 
Par Pr Chems Eddine Chitour(*)

«Quand il s'agit de la dignité humaine, nous ne pouvons pas faire de compromis.»
(Angela Merkel)
 

Dans un entretien avec des jeunes immigrés, le Président Macron, bafouant toutes les règles de la courtoisie diplomatiques, s’est permis de porter atteinte à l’histoire de l’Algérie, lui déniant d’être une nation et reprenant une antienne qui veut que notre visibilité est née avec le nom Algérie quelques années après l’invasion des soudards de l’armée française. C’est dire si les Algériennes et les Algériens sont choqués par cette attaque inacceptable et qui remet aux calendes grecques toute normalisation dans l’égale dignité des peuples algérien et français.

Il y a 23 siècles, l’Algérie était une puissance visible

Pour situer objectivement l’histoire de l’Algérie, un bref détour pour affirmer que l’Algérie est considérée comme le second berceau de l’humanité. Il y a 2,4 millions d’années, du côté de Sétif, les premiers hommes vivaient. Plus tard, et pratiquement dans toutes les régions du pays, on trouve les traces de l’homme de Tifernine, il y  a 1,7 million d’années, pour arriver bien plus tard aux hommes préhistoriques de Mechta Affalou. Il y a 9 000 ans, le Sahara a connu une civilisation florissante attestée par les fresques du Tassili. Il y a trois mille ans, les premiers peuples commençaient à s’organiser en tribus. La côte algérienne a vu l’installation de comptoirs de commerce avec les Phéniciens au VIIIe siècle avant J.-C.
Karim Younès décrit les premiers temps du récit algérien : «Évoquant la lutte pour la suprématie en Méditerranée, Carthage la disputant à Rome, Hérodote évoque un autre intervenant : les Numides. L’État algérien moderne a existé du vivant de Massinissa pendant 54 ans, de 203 à 138 avant notre ère et au-delà, sous le règne de Micipsa, son fils et successeur pendant 30 ans sous la supervision, il est vrai envahissante, de Rome. Cet État jouissait d’une culture forgée dans un métissage qui avait résisté à l’épreuve d’un millénaire d’échanges culturels, linguistiques, vestimentaires, alimentaires et autres avec les Phéniciens, Grecs et Romains… Après l’arrivée des Arabes et l’islamisation de l’Algérie, des royaumes aux fortunes diverses virent le jour. L’avènement des Turcs, dont la présence se fit sur plus de trois siècles, il faut attester que les Turcs — exception faite de Kheïr Eddine qui fut, à des degrés divers, le fondateur de l’État algérien moderne en affermissant ses frontières à l’est et à l’ouest — ne furent pas des bâtisseurs, exception faite de la construction de mosquées. Ils se contentaient de collecter l’impôt avec des modus vivendi avec les tribus rebelles, notamment en Kabylie.»(1)
Retenons qu’à cette période de l’Histoire, la France n’existait pas encore. Faisons un saut de quelques siècles pour nous situer à la veille de l’agression de la France contre un pays, D’zaïr, Djazaïr, Alguer en espagnol, puis vint la francisation qui donne le nom de l’Algérie qui n’est qu’une traduction des appellations précédentes. Tocqueville témoigne après un séjour en Algérie : «Nous faisons la guerre de façon beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes […] C'est à présent de leur côté que se situe la civilisation. »(1)
L’Algérie avait tous les attributs d’une nation de 1520 à 1580, environ, Alger est alignée sur la politique extérieure du sultan. La marine algérienne vient en appui de la flotte dans le cadre d’un conflit de titans qui opposa l’Empire ottoman à l’Empire des Habsbourg d’Espagne. C’est l’époque des Khayr al-Din Barberousse, des Salah Raïs, des Euldj Ali, qui, formés à l’école algérienne, sont devenus tous trois amiraux de la flotte ottomane, Qapudan pacha, en turc ; c’est-à-dire le 3e personnage de l’Empire après le sultan et le grand vizir.
De 1830 à 1848, l’Algérie, sous le joug de l’armée, fut soumise à la période du talon de fer et le début d’un prosélytisme qui devait faire retrouver au Berbère son substrat chrétien. Le sinistre Bugeaud s’illustra avec d’autres sanguinaires, à l’image de Saint-Arnaud dont la devise était «on ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres». Victor Hugo eut à son égard cette sentence sans appel : «Le général Saint-Arnaud avait les états de service d’un chacal.» De la IIIe République, l’Algérie a connu les lois scélérates, instaurant l’état civil, pour destructurer la société algérienne. Viendra ensuite le code de l’indigénat qui fit de l’Algérien un prisonnier en sursis dans son pays avec les 40 infractions qui ont perduré jusqu’à la veille de la Révolution.

Qu’est-ce qu’être français ?

Ce qui arrive à l’approche de nouvelles élections présidentielles rappelle étrangement le même scénario du temps de Nicolas Sarkozy. Aucun homme politique n’y échappe, il faut puiser dans le vivier de l’immigration, des musulmans. On se souvient qu’une fois élu, Sarkozy fait organiser un débat par le ministre de l’Identité nationale prenant le risque de réveiller les vieux démons de l’extrême droite et d’ouvrir la boîte de Pandore qu’il sera difficile de refermer,  comme c’est le cas présentement avec Zemmour.
Qui est en fait français et depuis quand ? En son temps, le général de Gaulle aurait répondu : «Pour moi, l’histoire de France commence avec Clovis, choisi comme roi de France par la tribu des Francs, qui donnèrent leur nom à la France. Il y a donc à l’évidence débat sur les origines, ce qui nous appelle à parler de Français de souche.» D’autres sources avancent le traité de 845 entre les héritiers de Karl der Grosse à Aachen en 1882. Quelles sont les valeurs qui font qu’on peut se sentir français ? Quelle différence y a-t-il entre un Bulgare, un Hongrois, un Espagnol, un Italien au regard de l’intégration avec un Algérien ou un Marocain ? En fait, il n’est pas important qu’ils soient imprégnés de culture française. Leur avantage décisif est l’identité religieuse qui, à bien des égards, berce d’une façon invisible la société française. Tout ce beau monde est compatible avec le corps social français pétri par deux mille ans de cultures chrétiennes «ils sont comme nous». Par contre, on peut être français depuis un siècle, le nom patronymique et surtout l’appartenance à une sphère cultuelle sont des «marqueurs indélébiles».(2)
On se souvient aussi de ces beur(e)s qui, las d’attendre un hypothétique ascenseur social, en viennent à revendiquer leur paléo-racine en reprenant les noms de Mohamed au lieu de Jean-Pierre pour suivre les injonctions d’un Zemmour issu d’une tribu berbère judaïsée. Sur quelle vision de l’histoire doit alors reposer l’identité nationale ? Celle d’une France gauloise, ou celle d’une France métissée, faite de diversité culturelle et ethnique, ouverte sur l’avenir ? Doit-on, comme le réduit le débat actuel, tenir à distance le musulman au point qu’à la 4e génération on parle encore de l’origine des beurs ?
Nous donnons la parole à Jean Baubérot qui répond magistralement en son temps et avec humour au Président Sarkozy qui avait une façon singulière de sérier les Français et les autres : «Tu as écrit une tribune dans Le Monde (9 décembre) qui a retenu toute mon attention. En effet, tu t’adresses à tes ‘’compatriotes musulmans’’, et c’est mon cas, moi Mouloud Baubérot, frère siamois de celui qui tient ce blog. Avant, par politesse, il faut que je me présente très brièvement. Ma famille provient de Constantine, ville française depuis 1834 et chef-lieu d’un département français depuis 1848. Nous sommes donc d’anciens Français. D’autres nous ont rejoints peu de temps après et sont devenus Français, en 1860, tels les Niçois et les Savoyards. Et au siècle suivant, d’autres sont encore venus. Certains de l’Europe centrale, bien différente de notre civilisation méditerranéenne. Nous avons donc accueilli parmi eux un certain Paul Sarkozy de Nagy-Bosca, qui fuyait l’avancée de l’Armée rouge en 1944. Nous sommes tellement ‘’accueillants’’ que nous avons fait de son fils, ton frère siamois, immigré de la seconde génération, un Président de notre belle République. Comment être plus accueillants ? Mais faudrait quand même pas tout confondre : entre lui et moi vois-tu, c’est moi qui accueille, et lui qui est accueilli. Ne l’oublie pas. (...) Quand les Sarkozy sont devenus français, le ciel de Paris s’ornait d’une Grande Mosquée, avec un beau minaret. Je suis d’accord, moi Mouloud qui t’accueille, je dois te faire ‘’l’offre de partager (mon) héritage, (mon) histoire (ma) civilisation), (mon) art de vivre’’. Tiens, je t’invite volontiers à venir manger un couscous avec moi. (...)»(3)
«Contrairement à moi, puisque tu n’es en France que depuis une seule génération, tu as encore beaucoup de choses à apprendre quant aux ‘’valeurs de la République (qui) sont partie intégrante de notre identité nationale’’. (...) D’abord, la laïcité, ce n’est nullement ‘’la séparation du temporel et du spirituel’’ comme tu l’écris. Le ‘’spirituel’’ et le ‘’temporel’’, ce sont des notions théologiques, et cela connotait des pouvoirs. (...)» «Tu fais preuve d’une curieuse obsession des minarets et tu sembles assez ignorant à ce sujet. Pour être concret, je vais te raconter l’histoire de France en la reliant à ma propre histoire d’ancien Français, du temps où toi, tu ne l’étais pas encore. Pendant la guerre 1914-1918, mon arrière-grand-père est mort au front, car nous avons été environ 100 000, oui cent mille, musulmans à mourir au combat pour la France. Nous étions déjà tellement ‘’arrivés’’ en France, que nous y sommes morts ! Ma famille y était venue, à cette occasion, et elle y est restée. À Paris, précisément. Comme nous commencions à être assez nombreux, la République laïque a eu une très bonne idée : construire une mosquée, avec un beau minaret bien sûr. Elle avait décidé, en 1905, de ‘’garantir le libre exercice du culte’’. ‘’Garantir’’, c’est plus que respecter. C’est prendre les dispositions nécessaires pour assurer son bon fonctionnement. Quand on a posé la première pierre de la mosquée, le maréchal Lyautey a fait un très beau discours. Il a déclaré : ‘’Quand s’érigera le minaret que vous allez construire, il montera vers le beau ciel de l’île-de-France qu’une prière de plus dont les tours catholiques de Notre-Dame ne seront point jalouses’’.»(3)

Les traités signés par l'Algérie et la France

Les relations entre l’Algérie et son pays remontaient au XVIIe siècle. Le premier traité de paix a été signé entre la Régence d’Alger et le royaume de France, représenté par Guillaume Marcel, le 24 septembre 1689, soit cent ans avant la Révolution de 1789. Durant la période du XVIIe au XIXe siècle, de nombreux traités ont été signés par son pays, la France avec la Régence d’Alger d’abord, et ensuite avec l’État, érigé par l’Emir Abdelkader, que les autorités françaises avaient reconnu à deux reprises en 1834 et en 1837.
Au cours du XVIIe siècle, écrit l'historien Charles-André Julien dans son Histoire de l'Afrique du Nord, «les Régences d'Alger et de Tunis se dégagèrent de l'autorité de la ‘’Sublime Porte’’... L'Algérie avait son autonomie et n'était liée à la Turquie que par un lien moral : le Khalifat de l'Islam.
L’État algérien  était reconnu comme tel par les puissances. Par la suite, l’Algérie acquiert une autonomie par rapport à l’Empire. C’est l’apogée de la course algérienne au point de développer des traités notamment après qu’elle eut reconnu l’indépendance des États- Unis d’Amérique.» De nombreux traités conclus, en plus de la France, par l’Angleterre, l’Espagne, les États-Unis d’Amérique… la Hollande en 1726 et la Suède en 1728, avec la Régence d’Alger. Les copies et les originaux de ces actes relatifs sont facilement accessibles dans les bibliothèques de France ou dans les services des archives civiles ou militaires publiques.
Pour l'histoire, l'Algérie a signé avec la France depuis la première attaque contre ses côtes en 1299 plus d'une cinquantaine de traités. Le plus connu est le Traité de paix de cent ans entre Louis XIV et la Régence d’Alger. Au XVIIe siècle, le royaume de France et la Régence d’Alger entretenaient de bonnes relations entre eux avec des relations diplomatiques élevées. Durant la période du 21 mars 1606 au 11 mars 1679 ont été signés six traités de paix et de commerce et onze traités de concessions. Ces traités reconnaissaient les privilèges accordés aux compagnies marchandes exploitant la côte du Bastion de France, situé près de La Calle.
Au XVIIIe siècle ont été signés entre le royaume de France et la Régence d’Alger huit traités de paix et de commerce et dix-neuf traités de concessions : la plupart de ces traités étaient des renouvellements des dispositions des traités antérieurs. Durant la période de 1800 à 1830, trois traités des concessions dont le principal était celui du 24 juillet 1824, relatif à la pêche du corail à l’est du pays, et huit traités de paix et de commerces ont été conclus entre les deux États respectivement le 30 septembre 1800, le 28 décembre 1801, le 26 décembre 1805, le 7 novembre 1808, le 12 juillet 1814, le 30 mars 1815, le 16 avril 1815 et le 29 mars 1818. Les copies et les originaux de ces actes se trouvent dans les archives suivantes : archives du ministère des Affaires étrangères, archives du ministère des Colonies, archives de la Chambre de commerce de Marseille.

L’Algérie plonge son histoire 1 000 ans avant l’émergence de la France

Tous les historiens français considèrent que l’Algérie fut une invention française. Ce qui suit détruira ce mensonge. Cette région était connue sous l’appellation d’Algérie depuis des siècles. L’Algérie tire son nom de sa capitale,  Alger. Au XIe siècle, Alger portait le nom de Djazaïr signifiant les îles. Le géographe andalou al Bakri évoquait Djazaïr Béni Mezghena que Bologhine ibn Ziri avait reconstruite en l’an 960. Selon le site touristique et culturel algérien Nessahra, «l’Émir Abdelkader mentionne dans ses écrits Watan el Djazaïr (la patrie ou la nation des îles)». L’Algérie n’était que la transcription française du terme en langue arabe Djazaïr. En 1575, le géographe et cartographe allemand George Braun et le graveur sur cuivre allemand Frans Hogenber réalisèrent une planche de la ville d’Alger avec un paragraphe descriptif sous le titre Algeria qu’ils publièrent dans le livre Civitates Orbis Terrarum.  En 1680, l’écrivain français Fontenelle, dans un opuscule intitulé De l’Algérie et des Algériens, écrit : «Si le premier terme est resté relativement rare avant le début de la conquête du pays, le second était d’usage courant durant le XVIIe siècle.»(4)
«Dans ce cadre, nous rappelons que le nom France venait des Francs, un peuple germanique qui conquit la Gaulle au VIe siècle et fonda la Francie, et ce ne qu’en 1214 que le roi Philippe Auguste lui donna le nom France. Il avait signé un texte ‘’roi de France’’. En conséquence, la France est une création du Franc Clovis, le premier roi de France. En 1824, suite à l’attaque de la Régence d’Alger par la marine anglaise en 1823, William Shaler, le consul général des États-Unis à Alger, évoquait bien une population algérienne et non algéroise. Dans son ouvrage, publié à Boston en 1826, le consul-général américain William Shaler donnait des informations précises sur la Régence d’Alger. Ce livre a été traduit en 1830. Dans la préface, le traducteur utilisait bien les termes : ‘’marine algérienne, p 5, les armements algériens, p 6’’». Quant à l’auteur, dans sa préface, il avait bien utilisé le terme algérien et non turc ou ottoman : «l’importance politique des pirates algériens...»(4) p 11.

L’œuvre positive de l’Algérie envers la France

Tout au long de ces 132 ans, l’œuvre coloniale ne fut pas positive car le fameux bréviaire déclinait de toutes les façons possibles les traces de cette «œuvre» à laquelle la présence française a contribuée. Nous l’avons écrit, à titre individuel, des instituteurs, des médecins, des Européens admirables tentèrent d’alléger les souffrances des Algériens, mais ils furent en petit nombre. Les rares Algériens instruits furent, selon la belle expression de Jean El Mouhoub Amrouche, des voleurs de feu. Moins d’un millier d’Algériens formés en 132 ans, cela explique les errements de l’Algérie après 1962.(5)

L’œuvre positive de l’Algérie avant l’invasion sanguinaire

Tout au long de son histoire, l’Algérie eut affaire à des envahisseurs successifs qu’elle a successivement boutés ou absorbés. Ce fut le cas des Phéniciens qui s’établirent sur les côtes et qui furent des marchands entretenant le commerce avec les autochtones et ceci pendant près de sept siècles après que Didon eut foulé le sol de l’Afrique à Carthage. Pendant la colonisation romaine de près de six siècles de 148 avant J.-C., l’Algérie contribua au rayonnement d’abord par ses hommes de théâtre (Apulée, Lactance, Fronton... Térence) et ses hommes d’Église avec plus de 700 évêchés entre ceux des Donatistes et ceux de l’Église officielle représentée par l’un des pères de l’Église que fut Saint Augustin. C’est dire si cette œuvre ne fut pas positive pour la chrétienté.
Trois guerres s’allumèrent opposant François 1er  à Charles Quint. En 1526, François 1er est vaincu à Pavie. Il est fait prisonnier de Charles Quint puis enfermé à Madrid. Par le traité d’Arras, la France perd la Bourgogne, l’Artois et les Flandres. François Ier n’hésite pas à déclarer ses engagements. Il n’hésita pas à solliciter alors l’alliance du calife de Constantinople, Soliman le Magnifique. C’est dans ce cadre que Kheïreddine Barberousse vint au secours de François 1er vaincu par Charles Quint. La flotte de Barberousse sera hébergée à Nice en 1543. François 1er et les forces ottomanes de Barberousse se retrouvent à Marseille en août 1543. François 1er propose aux Ottomans de passer l'hiver à Toulon : la cathédrale de Toulon est transformée en mosquée, l'appel à la prière a lieu cinq fois par jour et les pièces ottomanes ont cours. Les Ottomans quittent leur base de Toulon en mai 1544, après que François Ier eut payé 800 000 écus à Barberousse.»(5)
Par la suite, la Régence d’Alger fut très respectée par tous les pays, qui payaient pour la plupart des tributs pour naviguer en Méditerranée. «Pendant la Révolution française de 1789, pour l'histoire, la reconnaissance de la première République française a été faite par le Dey d'Alger le 20 mars 1793. C'est aussi la Régence d'Alger qui vint au secours de la République française naissante en acceptant de lui vendre du blé alors qu'elle était sous embargo européen. Il faut savoir que : «Le siècle du blé 1725-1815 ainsi dénommé a fait que de 1710 à 1830, soit en 120 ans, l’Algérie exporta plus de 2 193 000 charges de blé vers Marseille de 120 kg. Environ 1 434 000 charges, soit 65% du total, ont été exportées entre 1769 et 1795, soit en seulement 27 ans. Les grosses fournitures de blé faites par l’Algérie à la France, durant les premières années de la Révolution française, qu’elle a sauvée de la famine et du blocus anglais. Nous savons que le ‘’coup de l’éventail’’ a été le prétexte invoqué par la France pour rompre avec l’Algérie et préparer l’expédition d’Alger de 1830.»(6)

La reconnaissance de l’œuvre positive algérienne pour la France

Après la conquête brutale, la politique du talon de fer du sabre, et avant celle du goupillon, ce fut la curée, imaginez La Casbah dont le trésor, évalué à plus de 200 millions de francs or, fut pillé.  De l’avis des historiens, l’Algérie avait une agriculture florissante. On se souvient que l’Algérie fut pour Rome son grenier à blé que le colonisateur français n’eut aucune peine à exploiter... et à développer l’exportation de toutes les richesses agricoles, mais aussi minières. Comme l’écrit Pascal Blanchard : «Longtemps occultée, la participation des populations coloniales aux efforts de guerre de la France est aujourd’hui un véritable enjeu de mémoire au cœur des luttes politiques et juridiques des anciens combattants et des sans-papiers. Ces derniers ont contribué à sortir de l’oubli des milliers d’hommes dont les sacrifices ne sont toujours pas reconnus.»

L’Algérie défend la France contre ses nombreux ennemis

Pour l’histoire, des Algériens furent recrutés, à leur corps défendant, dans les troupes françaises depuis 1837 (les fameux turcos) on parle justement de ces zouaouas (zouaves) recrutés par tous les moyens — la famine, la peur. Ils furent ensuite envoyés lors de la guerre du Levant en 1865... Ensuite, ce fut la guerre de Crimée, la guerre de 1870. Parmi les plus braves, on cite les Algériens qui arrivèrent à enlever une colonne à Wissembourg, moins d’une centaine de rescapés sur les 800 du fait du Chassepot allemand qui fit des ravages.
Pendant la Première Guerre mondiale, après le cauchemar de Verdun et du Chemin des dames, des milliers d’Algériens y laissèrent leur vie. Du fait de la conscription obligatoire, pratiquement chaque famille eut un soldat engagé, qui mourut ou qui revint gazé ou traumatisé à vie. Moins de dix ans plus tard, ces Algériens se retrouvèrent à guerroyer dans le Rif pour combattre d’autres musulmans, notamment les troupes de l’émir Abdelkrim.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, les troupes coloniales furent, d’emblée, massivement placées en première ligne, elles payèrent un très lourd tribut lors des combats de mai et juin 1940. Plus tard, les troupes alliées furent bloquées à Monte Cassino. On fit appel, une fois de plus, aux tirailleurs algériens et marocains. Elles défoncèrent, au prix de pertes très lourdes, les lignes allemandes le 22 mai 1944. 260 000 soldats, majoritairement nord-africains, débarquent en Provence et libèrent Toulon et Marseille le 15 août 1944. Il y eut 140 000 soldats algériens. Il y eut 14 000 morts et 42 000 blessés. Ce sont, en partie, ces soldats qui revinrent ensuite au pays, pour voir leurs familles massacrées un jour de mai 1945... Ensuite, les Algériens, à leur corps défendant, partirent en Extrême-Orient, en Indochine, combattre pour l’Empire, et là encore, ils payèrent un lourd tribut.(7)

L’Algérie participe à la reconstruction de la France avec les tirailleurs bétons

Déjà pendant la Première Guerre mondiale, les Algériens remplacèrent dans les usines une partie des Français partis au front.
Après 1945, les «trente glorieuses» réussirent aussi grâce à l’apport des Algériens, «les tirailleurs bétons», qui, après avoir versé leur sang pour la France, aidèrent massivement pour sa reconstruction jusqu’au jour où le président Giscard d’Estaing décide de les «expulser» maintenant que le patronat n’en avait pas besoin. Ces mêmes chibanis épaves qui terminent leur vie dans les mouroirs des foyers Sonacotra.
Le rayonnement culturel et scientifique de la France : la part de l’Algérie
On ne peut passer sous silence l’apport culturel de l’Algérie. L’Algérie eut aussi sa part, souvent la plus terrible, dans le rayonnement de la France, à la fois pour défendre ses frontières, développer son économie et participer par l’enseignement du français au rayonnement culturel de la France qui peine à résister — même avec la francophonie — à l’anglais — la vulgate planétaire — selon le bon mot de Pierre Bourdieu. Ce sont des légions d’Algériens brillants qui ont porté haut et fort la langue française. Les Algériens ont fait fructifier le «butin de guerre» à telle enseigne que l’Algérie, paradoxalement, est le deuxième pays francophone, elle a donc non seulement pratiqué la langue, l’a enrichie en lui adjoignant des termes spécifiquement algériens, mais, cerise sur le gâteau, offert à l’Académie française une écrivaine de talent en la personne d’Assia Djebar. Par ailleurs, la France ne peut ignorer qu’une grande partie des pièces archéologiques qui sont la mémoire de l’Algérie sont quelque part dans tous les musées de France. Elle continue à enrichir la France par le tourisme et curieusement il est défendu aux Algériens d’aller contempler le body shopping qui revient cher au pays. Il serait normal que le dossier concernant cette hémorragie de la sève algérienne soit ouvert pour y trouver une juste solution.(7)
 
Les Algériens qui ont sauvé les Français de confession juive.

Un fait ignoré à dessein est l’apport des Algériens à la résistance française à une époque où des Français abandonnèrent leurs concitoyens de confession juive. Que dire en effet de ces émigrés qui eurent le courage de risquer leur vie pour sauver des Français juifs abandonnés par tous du fait de la répression allemande. Le tract suivant résume mieux que cent discours l’empathie de ces «Justes». Nous lisons : «Hier, à l’aube, les juifs de Paris ont été arrêtés. Les vieux, les femmes et les enfants. En exil comme nous, travailleurs comme nous. Ils sont nos frères. Leurs enfants sont comme nos propres enfants — «ammarach nagh» —. Celui qui rencontre un de ces enfants doit lui donner un abri et la protection des enfants aussi longtemps que le malheur — ou le chagrin — durera. Oh! l’homme de mon pays, votre cœur est généreux.» Ce tract rédigé en tamazight circulait parmi les émigrés algériens kabyles lors de la rafle des juifs le 16 juillet 1942 à Paris. Ainsi, les immigrés algériens avaient décidé d’aider les juifs à s’enfuir et les ont cachés. «Ammarache nagh», «Ce sont comme nos enfants» traduisant par là le sacrifice à faire pour sauver des enfants juifs...(7)
«Dans un documentaire intitulé La Mosquée de Paris, une résistance oubliée, en 1991, Derri Berkani rapporte que durant la Seconde Guerre mondiale, la Mosquée de Paris sert de lieu de résistance. Les Algériens du FTP (Francs-Tireurs partisans) avaient pour mission de secourir et de protéger les parachutistes britanniques et de leur trouver un abri. Les FTP ont par la suite porté assistance à des familles juives, en les hébergeant dans la mosquée, en attente que des papiers leur soient fournis pour se rendre en zone libre ou franchir la Méditerranée pour rejoindre le Maghreb.»(7)
José Aboulker, résistant contre le régime de Vichy et l’occupation allemande, a rendu en 1986 un hommage à l’attitude des Algériens : «Les Arabes n’ont pas pris parti dans la guerre. Avec les juifs, ils ont été parfaits. Non seulement ils ont refusé la propagande et les actes anti-juifs, ils n’ont pas cédé à la tentation des bénéfices. Alors que les pieds-noirs se disputaient les biens juifs, pas un Arabe n’en achetait. La consigne en fut donnée dans les mosquées : ‘’Les juifs sont dans le malheur, ils sont nos frères’’.»(8)
 
Conclusion

Après la colère viendra forcément le temps de l’apaisement. Une fois cette mise au point  faite, doit-on une fois de plus encaisser, passer à autre chose ou se mettre au travail autrement que par des rodomontades ? L’Algérie devra faire son aggiornamento en excluant tout sentimentalisme. Ceux qui ont misé sur la division entre le peuple et son armée en ont eu pour leurs frais. Cela ne veut pas dire que tout est rose. Le plus dur reste à faire. L’Algérie peine à se redéployer.  Il nous faut ré-talonner nos relations avec les partenaires dans une égale dignité sans condescendance ou quelque relent de race supérieure. On ne peut pas objectivement avec la France faire comme s’il ne s’est rien passé. Le passé ne peut pas passer quand un nombre de considérants fondamentaux ne sont pas réévalués. À chaque échéance électorale en France, le fonds de commerce de tout les nostalgériques est convoqué. Les attaques lancinantes contre des Français musulmans risquent de remettre aux calendes grecques l'utopie toujours recommencée de la nation. Il est curieux que les pyromanes qui attisent les haines ont les coudées franches. Il est scandaleux que des pyromanes à l’exemple d’Eric Zemmour dictent la norme en matière de relations d’État à État.
À bien des égards, le ressentiment et non la haine que nous éprouvons sont des répliques d’un tremblement de terre qui a eu lieu le 5 juillet 1830. Notre société, qui a été profondément déstructurée, n’a pas pu participer en son temps au mouvement de l’Histoire. Qui sait si nous n’aurions pas évolué d’une façon plus positive, si nous n’avions pas subi une colonisation sanguinaire qui est un crime contre l’humanité. Il est immoral que la France considère qu’elle a soldé ses comptes en 1962. La vraie dette de la France est entière et ce ne sont pas des actions cosmétiques qui nous permettront de regarder ensemble dans la même direction. L’Algérie est une pièce importante dans cette Méditerranée de tous les dangers et qui a un grand besoin de stabilité. La France devrait avoir cela en tête et opposer le peuple à son armée est un mauvais calcul. Seul un respect réciproque permettra d’amener la confiance.
C. E. C.
(*) École Polytechnique Alger.

______________________________________________

 
1. Karim Younes https://www.lesoirdalgerie.com/ contribution/rafraichissons-la-memoire-des-amnesiques-68443 04.10.2021
2. https://www.lexpression.dz/chroniques/l-analyse-du-professeur-chitour/comment-etre-francais-72440
3. Lettre de Mouloud Baubérot à Nicolas Sarkozy: Site Oumma.com 14 décembre 2009
4. Laid Seraghni. https://reseauinternational.net/les-agitations-de-macron-avant-avril-2022/ /4 octobre 2021
5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Alliance_franco-ottomane.
6. Ismet Touati, https://glycines.hypotheses.org/93 23 01 2014
7. Chems Eddine Chitour https:// www. legrandsoir. info/ce-que-fut-la-colonisation-l-oeuvre-positive-de-l-algerie-envers-la-france.html
8.José Aboulker Les Juifs d’Algérie : 2000 ans d’histoire



__________________________________________________________________________

https://www.puf.com/content/Alg%C3%A9rie_une_autre_histoire_de_lind%C3%A9pendance#:~:text=Nedjib%20Sidi%20Moussa,-Collection%3A&text=En%20%C3%A9clairant%20le%20parcours%20des,malheureux%20de%20la%20r%C3%A9volution%20alg%C3%A9rienne.​
 
Algérie, une autre histoire de l'indépendance

Trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj
Nedjib Sidi Moussa
Collection: Hors collection
Discipline: Histoire et Art
Catégorie: Livre
Date de parution: 06/03/2019
 
Résumé
 
Comment des Algériens colonisés sont-ils devenus révolutionnaires ? Et comment sont-ils restés fidèles à leur engagement après 1962 ? Les itinéraires des partisans de Messali Hadj, favorables à une assemblée constituante souveraine, lèvent le voile sur une autre histoire de l’indépendance algérienne. En éclairant le parcours des animateurs d’un courant réprimé par les autorités coloniales et marginalisé par un Front de libération nationale devenu hégémonique, cet ouvrage redonne vie au mouvement fondé par le pionnier malheureux de la révolution algérienne. En mobilisant des sources inédites, il interroge la pluralité des devenirs, les alliances ambivalentes et les tensions mémorielles qui les traversent.
À l’heure où le regard sur la guerre d’Algérie s’est renouvelé, et alors que le destin politique du pays est en jeu, les questions soulevées par ces trajectoires sont plus que jamais d’actualité.
 
Code ISBN: 978-2-13-081604-1
 
Autour de l'auteur
 
Nedjib Sidi Moussa est docteur en science politique (université Panthéon-Sorbonne) et associé au Centre européen de sociologie et de science politique. Ses travaux portent notamment sur les engagements radicaux dans l’espace franco-algérien.



_________
_____________________________________________________
 

https://dissidences.hypotheses.org/13799
 

Nedjib Sidi Moussa, "Algérie, une autre histoire de l’indépendance". Trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj, Paris, PUF, 2019.
 
Un compte rendu de Jean-Guillaume Lanuque
 
Nedjib Sidi Moussa [1], après son master sur les premières années de la Fédération de France du MNA (Mouvement national algérien, nom du parti politique dirigé par Messali Hadj entre 1954 et 1962) en 2007, propose aux PUF une fresque plus ambitieuse. Basée sur une démarche prosopographique, elle s’intéresse aux dirigeants du courant messaliste afin d’en proposer une radiographie.
Après un indispensable rappel historiographique sur une question longtemps occultée et déformée, celle de la place des messalistes après l’émergence du FLN, l’auteur fait retour sur le congrès d’Hornu de l’été 1954, dernier grand congrès (puisque rassemblant des centaines de délégués) de l’organisation messaliste qui s’appelait alors MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, né en 1946). Critiquant les lectures trop déterministes ou partielles de l’événement, trop apologétiques également (Jacques Simon est ici nommément visé), Nedjib Sidi Moussa en rétablit le déroulement strictement factuel, reproduisant en particulier des lettres codées échangées entre Messali Hadj et d’autres dirigeants du mouvement. Aussi précise que soit sa reconstitution, elle fait néanmoins silence sur des points essentiels : rien ou presque n’est dit, par exemple, des divergences opposant les centralistes et les messalistes, nœud de la crise au sein du MTLD qui déboucha sur ce fameux congrès. C’est là une faiblesse majeure de l’ouvrage de manière générale, l’absence d’un rappel suffisamment explicite des faits, l’auteur considérant le lecteur comme déjà lesté d’un bagage suffisant en la matière.
L’étude des mémoires de Moulay Merbah, un des derniers dirigeants du MNA, écrites alors qu’il était emprisonné dans la jeune Algérie indépendante, après sa rupture avec Messali Hadj, permet de rappeler ses débuts militants au sein du mouvement des Oulémas (réformistes musulmans), et d’insister sur l’origine populaire et moins diplômé des militants du MNA, comparativement aux autres mouvances nationalistes algériennes, un ancrage incontestablement populaire. L’étude des relations entre la gauche, l’extrême gauche et le mouvement messaliste, ce dès l’entre-deux-guerres et les débuts de l’Étoile nord-africaine, est insuffisamment analytique [2], là où deux thèmes se révèlent plus intéressants. Le premier concerne la définition du sujet national algérien par les messalistes, pour laquelle l’auteur insiste sur l’ambiguïté concernant les Juifs d’Algérie, appelés à se dissocier du sionisme d’Israël et à prouver leur volonté d’intégrer la communauté nationale algérienne en formation. Le second touche à la place des femmes dans le MNA, Nedjib Sidi Moussa démontrant bien les réflexes patriarcaux de l’organisation et le cantonnement des femmes à des tâches domestiques et familiales. C’est par le biais du syndicalisme, avec l’USTA (Union syndicale des travailleurs algériens, créée en 1956) en métropole, que des femmes militantes parvinrent à faire progresser la cause émancipatrice.
De manière plus globale, d’ailleurs, la figure paternelle de Messali Hadj est mise en exergue, tout comme la fidélité de l’organisation aux références arabo-musulmanes. C’est dans ce cadre qu’est lue l’évolution de la relation du FLN au zaïm (surnom donné à Messali), du respect initial – lisible dans un tract diffusé lors de la Toussaint rouge – au meurtre du père, effectif lors de la tentative d’assassinat visant le vieux leader en septembre 1959. Les développements concernant le MNA après les négociations d’Évian et l’acquisition de l’indépendance par le FLN sont également passionnants. On y découvre un mouvement en pleine déliquescence, affaibli par les assassinats du FLN et de l’OAS, mais également par les divisions croissantes (l’USTA insistant sur la nécessité maintenue d’une révolution sociale) et la contestation interne ciblant la figure de Messali Hadj. D’abord critique à l’égard des accords d’Évian, accordant selon lui trop de concessions à la France, le MNA insista ensuite sur l’exigence de démocratie dans l’Algérie enfin indépendante, et donc de partage du pouvoir avec un FLN en position de force. Mais pratiquement inaudible, le MNA redevint PPA (Parti du peuple algérien), comme un symbole de sa quête d’un refuge dans un passé plus glorieux. Quant au retour du refoulé messaliste, Nedjib Sidi Moussa le situe, non à la fin des années 1990, avec l’accession au pouvoir de Bouteflika et sa démarche d’ouverture (avec la tenue d’un colloque à Tlemcen consacré à Messali, dont je fus un des communicants), mais plutôt dans les années 1980, en lien avec le développement d’une opposition politique par Ben Bella autour d’une dynamique unitaire associant le PPA.
En dehors du caractère implicite de nombreux développements, évoqué ci-dessus, le livre de Nedjib Sidi Moussa souffre d’une focale bourdieusienne sans doute un peu trop exclusive, qui amène à voir, dans une vision excessivement utilitariste, les messalistes post-1954 comme une contre-élite, au risque de sombrer dans un déterminisme que l’auteur n’a pourtant de cesse de condamner… En dépit de ces limites, Algérie, une autre histoire de l’indépendance propose des pistes de réflexion utiles, et permet de voir le courant messaliste dans toute sa complexité.
___________________
 
1  Nedjib Sidi Moussa, spécialiste des courants révolutionnaires en Algérie, est également l’auteur d’un excellent essai sur la confessionnalisation et la racialisation de la question sociale, La Fabrique du musulman, chez Libertalia (2017), ainsi que le maître d’œuvre, avec Charles Jacquier, de la réédition de l’ Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays (Internationale situationniste, 1965) ainsi que d’autres textes, toujours chez Libertalia (2019). Le blog de N. Sidi Moussa rassemble de nombreuses autres contributions : https://sinedjib.com/
2  Sur ce point, je me permets de renvoyer à mon article « Messali Hadj et les trotskystes français (1940-1958) », in Les Cahiers du Centre Fédéral Henri Aigueperse, n° 33 (« le retour de l’histoire – Messali Hadj »), juin 2002, p. 205 à 215.




__________________________________________________________________________
 

 
https://www.revueconflits.com/entre-histoire-et-memoire-lectures-sur-la-guerre-dalgerie-2/?utm_source=newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=l_ue_et_le_kazakhstan_partenaires_privilegies_en_eurasie&utm_term=2021-12-01

 
Ces ouvrages publiés à deux ans de distance parachèvent l’œuvre que mène depuis trente ans Jacques Frémeaux, spécialiste de l’histoire de l’Algérie, et plus largement de la colonisation et des guerres coloniales. En deux volumes de quelque trois cents pages se trouve résumée une histoire complexe et polémique.
 
Jacques, Frémeaux,
- Algérie 1830-1914. Naissance et destin d’une colonie, Desclée de Brouwer, 2019, 272 p.
- Algérie 1914-1962. De la Grande Guerre à l’indépendance, Monaco, éditions du Rocher, 2021, 312 p.
 
L’auteur ne dissimule pas la peine qui lui en a coûté.
« L’écrivain qui s’exprime ici aurait préféré ne pas vouer une partie de sa vie à cette tâche; il aurait aimé se consacrer à une de ces études paisibles qui font les délices du monde savant, habile à dérouler sans passion, avec une précaution de collectionneur, comme disait Renan, « ces linceuls de pourpre où dorment les dieux morts », et à les exposer avec des commentaires aussi doux que le miel. Il se serait ainsi mis en mesure de présenter, au soir de sa vie, un beau texte cadencé aux accents universitaires, dédié au culte de ces passés qui passent d’autant mieux qu’ils ne gênent personne [2]. »

Pour rendre intelligible cette gênante histoire, Jacques Frémeaux est revenu « à la racine des choses » avec esprit de synthèse et distance, reconnaissant sa dette envers des précurseurs, Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron et Xavier Yacono, qui n’ont jamais perdu de vue le fait que la guerre d’Algérie s’inscrivait dans une histoire séculaire. La pression de débats politiques contemporains a, plus tard, enfermé les historiens dans le temps court. On ne trouvera donc pas trace dans ces deux tomes de l’anachronisme qui sous-tend bien des travaux récents mais des portrait nuancés de tous ses acteurs et une solide analyse de leurs interactions [3].
 
Entre histoire et mémoire: lectures sur la Guerre d’Algérie (1)
 
Le premier volume n’adoucit aucune des violences de la conquête, celles de l’adversaire n’apparaissant pas moindres que celles de l’armée, et n’affadit pas non plus les injustices de la paix. Si les unes et les autres ne se démarquent guère des entreprises coloniales menées par d’autres puissances, européennes et autres, elles choquent par la contradiction qu’elles apportaient au discours universaliste propre à la France. Les tensions entre les projets de l’armée d’Afrique et les intérêts des colons sont clairement exposées, quand la population rurales continue de subir disettes et crises épidémiques jusque vers 1880. Enfin, la colonie devenue départements français s’installe dans une routine propre à la république.
 
« En fait, le système mis en place à partir des années 1900 se caractérise par une certaine indifférence aux questions algériennes. La classe dirigeante française s’en rapporte aux parlementaires d’Algérie pour s’informer et se prononcer en matière locale, un peu comme elle a coutume de faire confiance, dans des configurations identiques, aux élus de n’importe quel département de métropole en ce qui concerne les problèmes spécifiques de leur circonscription[4]. »
En conclusion du premier tome, Jacques Frémeaux souligne la surprise qu’a représenté le comportement algérien face à l’épreuve de la Grande Guerre.
« Une conquête d’une violence inouïe, la constitution, aux dépens des possesseurs légitimes, d’un vaste patrimoine foncier, un ordre, enfin, imposé par la force, étaient de nature à nourrir une masse de ressentiments […]. Pourtant, la guerre qui éclata en août 1914 allait montrer la solidité du système colonial. Contrairement aux craintes si souvent exprimées, le pays manifesterait son loyalisme et enverrait des soldats en nombre inespéré, et de très bons soldats. L’agitation y demeurerait limitée. Sans doute l’efficacité de l’administration, la coopération des élites rurales musulmanes, mais aussi la résignation des paysans algériens expliqueraient-elles cette réussite presque inespérée. […] Il sera d’autant plus difficile d’imaginer une politique différente, destinée à répondre à la croissance de la population musulmane par une répartition moins inégalitaire des ressources, et aux revendications de ses représentants et de ses élites, pourtant francophones et francophiles, par un processus institutionnel dynamique, évoluant vers l’émancipation[5]. »
Le tome 2 s’ouvre sur deux citations en exergue, l’une extraite du livre de Jérémie et l’autre du Coran, chacune rappelant que Dieu est seul maître de donner la terre qu’il a créée à ceux qu’il a choisis. Au lecteur qui se demanderait si la conclusion de la guerre relevait d’une traslatio imperii , l’auteur affirme cependant que la catastrophe finale n’était pas une fatalité. Ce fut « le résultat d’une suite d’erreurs d’appréciation ou de négligences.[…] Illusions des Français qui croient pouvoir conserver leur place dans une Algérie qui se transforme sans mesurer les changements que ces transformations leur imposent ; illusions des Algériens pour lesquels l’indépendance est la clé de tous leurs problèmes ; confiance excessive des Français dans la violence répressive et des Algériens dans la violence émancipatrice[6]. »
Le récit qui court de 1914 à 1962 est aussi balancé que le précédent en dépit d’euphémismes qui dénotent parfois un certain inconfort (les élus d’Algérie « ne sont pas sans posséder de sérieux arguments à faire valoir », p. 245), et son déroulement révèle le même souci de rendre compte de la complexité des problèmes. Les violences, les erreurs, les contresens d’une colonisation improvisée ou la fluctuation des relations entre pieds-noirs et militaires de 1954 à 1962, finement décrite à l’occasion de la semaine des barricades en 1960, du putsch d’avril 1961 et de l’essor de l’OAS, n’empêchent pas d’évoquer aussi bien la cruauté du terrorisme que les conflits internes au FLN, au dénouement le plus souvent mortel.
 
Cependant, si l’on suit Jacques Frémeaux lorsqu’il affirme le poids des épisodes de la conquête dans la mémoire algérienne, on peut regretter que la trace d’accidents plus récents ne soit pas davantage mentionnée. À deux reprises, Alger a joué un rôle décisif, capitale de la France libre durant la seconde Guerre mondiale, accoucheuse de la Ve République en mai 1958, et ce qui s’y est passé a pesé sur les représentations politiques durant la période finale. La situation d’Alger à partir de novembre 1942 aurait peut-être mérité un développement moins « algéro-centré » et l’assassinat de Darlan ou l’exécution de Pucheu sont un peu vite expédiées[7].
 
La misère croissante de la population musulmane à partir des années 1950, cette « clochardisation » que décrivent Germaine Tillion et Jean Servier (ethnologue dont Jacques Frémeaux rappelle heureusement la qualité) pouvait être mise en perspective tant elle rappelle celle, contemporaine, de l’Amérique latine et, plus généralement, de ce qu’on appelait alors le tiers monde, dans lequel la croissance démographique s’affirmait excessivement plus rapide que celle des ressources. La prolifération des bidonvilles marquaient d’autres cités que celles d’Algérie, les solutions proposées (réforme agraire et industrialisation) étaient les mêmes outre-Atlantique[8], et la condition des yaouled, les enfants des rues d’Alger, n’est pas bien éloignée de celle des niños del Rimac à Lima ou des gamins de Bogotá.
 
Les projets d’intégration défendus par Jacques Soustelle, gouverneur de l’Algérie en 1955, étaient sans doute plus complexes (ou plus utopiques) que ne le présente Jacques Frémeaux[9] : il savait la différence existant entre la société mexicaine qui a pratiqué le métissage dès les premiers instants de la conquête, converti les Indiens, éradiqué des religions anciennes, et la conquête algérienne qui s’est effectuée sans conversions ni métissage.
 
Cette belle synthèse s’achève sur le départ violent des Européens, des juifs autochtones et d’une partie des harkis ; mais aussi sur cet exil inattendu des Algériens devenu plus nombreux en France depuis l’indépendance, qui confirme « l’exceptionnalité d’une Algérie qui les a tous forcés à vivre ailleurs[10]. »
 
 
[1] Complétés par La conquête de l’Algérie. La dernière campagne d’Abd el-Kader, édit. du CNRS, 2019, 336 p. 
[2]   Algérie 1914-1962. De la Grande Guerre à l’indépendance, p. 273.
[3]  À l’exception de quelques comparaisons entre les modes de vie et de consommation des colons et ceux des paysans des djebels. Le modèle de société auquel adhèrent Français et néo-Français (participation de tous à la vie publique — femmes exceptées —, scolarisation des enfants, universalisme républicain) n’est pas celui auquel aspirent les habitants des douars. Certains historiens comme Eugen Weber (Peasant into Frenchmen…) datent de leur participation à la première Guerre mondiale l’intégration nationale des paysans en métropole. Que dire des Italiens de Sicile et de Sardaigne, des paysans des Asturies et des reliefs andalous ?
[4] Algérie 1830-1914. Naissance et destin d’une colonie, p. 244.
[5]  Ibid., pp. 249-251.
[6] Algérie 1914-1962. De la Grande Guerre à l’indépendance, p. 10.
[7]    Ibid., pp. 108-109. L’ouvrage de Gilles Antonowicz montre montre la complexité de l’affaire (L’énigme Pierre Pucheu, Paris, Nouveau Monde éditions, 2019).
[8] Mesures défendues notamment par la CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbe, dépendant des Nations-Unies) qui dut reconnaître l’échec des remèdes qu’elle avait préconisés et les crises économiques, politiques et sociales qui s’ensuivirent.
[9]  « Avec l’intégration, Soustelle, ethnologue spécialiste des sociétés d’Amérique centrale, croit pouvoir réussir un rapprochement analogue à celui que le Mexique révolutionnaire proclame avoir opéré ente la culture amérindienne et la culture coloniale espagnole. » (Algérie 1914-1962. De la Grande Guerre à l’indépendance, p. 163).
[10]    Ibid., p. 267.
______________________
 
Marie-Danielle Demelas

Docteur d’État en histoire, elle a été chercheur au CNRS et professeure à l’université Paris 3. La plupart de ses recherches ont été consacrées à l’histoire politique et militaire de l’Amérique latine et de l’Espagne. Elle a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels Genèse de la guerre de guérilla (Plural, La Paz, 2007).