LUCIENNE


si vous étiez... (imaginez)



Lorsque j’étais un semis de carottes, j’ai eu du mal à supporter cette terre sur mon dos. Puisque le jardinier m’a placé ainsi, après avoir bien enrichi le sol, j’ai senti cette chaleur qui m’entourait et cette énergie qui se développait en moi ; un petit bourgeon est né, faisant craquer la pellicule, la vie naissait dans ma graine, il me fallait sortir et respirer au grand air, la sécheresse m’envahissait et le jardinier prévenant arrosait tous les soir le sillon où je me trouvais ; le soleil du lendemain me donnait la force de transpercer la croûte et je suis apparue petite tige frêle blanche dans cette immensité, c’est ainsi que j’ai vu le jour après avoir passé une semaine en terre.

J’ai vite reconnu mes consoeurs à leur chevelure frisée que nous nous plaisons à exposer toute la journée aux rayons du soleil. Un certain nombre de plantes parasites s’étaient mis dans la tête de prendre notre place et notre lumière. C’était des pestes et plusieurs s’étaient même associées pour nous chatouiller la plante du pied. Après les premiers rires aux larmes, cela devint une véritable torture et je périclitais.
Heureusement, notre père jardinier s’aperçut que notre pronostic vital était en cause. Il sut nous débarrasser de ces importuns. Dès lors, nous laissions libre cours à notre développement en atteignant des croissances journalières record. Nous nous appliquions au mieux dans notre fonction chlorophyllienne et notre racine tout en grossissant se gorgeait de carotène dont vous savez qu’il permet de synthétiser la vitamine A.
Heureusement, nous ignorions tout à ce moment-là du sort qui nous attendait et j’aurais été la première surprise d’apprendre que notre consommation était recommandée par le corps médical, les diététiciens et les psychologues qui, pour fortifier les muqueuses, qui, pour voir plus clair, qui, pour rendre gentil.



Il ne faut pas oublier que certains et surtout certaines se forcent à me manger en grande quantité, à satiété et même plus pendant des mois lorsque j’ai atteint ma taille adulte pour « avoir les cuisses roses » ou un bronzage plus prononcé et régulier. Mais avant de servir de nourriture, que de souffrances j’ai dû endurer encore après les attaques, l’arrachage de mon entourage pour me permettre de grossir davantage ce qui me laissait en partie l’air, vient ensuite mon tour d’être extraite du sol. Le passage sous l’eau froide du robinet, la coupe de ma chevelure suivit le supplice à vif de l’éplucheur de légumes, celui-là l’économe qu’il s’appelle j’ai entendu. D’une main experte se faire ôter la peau, le plus finement possible pour ne rien perdre, encore un bain froid et ça n’est pas fini, voilà venir un autre couteau pour se faire découper en rondelles avant de passer à la chaleur ou alors cette machine infernale qui fait tant de bruit en me râpant ma chair déjà à nue. Ce n’est pas parce que je ne saigne pas que je ne sens rien mais franchement à quoi bon me semer pour me faire autant souffrir. Jusqu’où va la gourmandise ou plutôt la voracité des personnes, mangent-elle les racines des arbres ? non, alors pourquoi moi ? Voilà à quoi ça mène la tendresse…



Christiane L. (normal) René (italique) et Lucienne (gras)




Pascale Madame Martin-Debève
Rédigé par Pascale Madame Martin-Debève le 19/05/2007 à 21:24