II faut choisir : ça dure ou ça brûle ; le drame, c'est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler. A. Camus

Le Medef a annulé la semaine dernière l'invitation de Marion Maréchal à ses université d'été, pour participer à une table ronde intitulée "La grand peur des mal pensants, pourquoi les populistes sont populaires". Cette annulation de dernière minute, au-delà d'une dictature du politiquement correct, révèle surtout le déni de reconnaître la lente extinction de la classe moyenne française. Cette lente disparition est le terreau de la vague populiste. Christophe Guilluy décrit parfaitement bien ce phénomène sociétal dans No Society, la fin de la classe moyenne occidentale. Cette lente agonie est entretenue par le flou de sa définition, car il est compliqué de cadrer ce qu'est une moyenne...


Sur la fin de la classe moyenne occidentale et le flou de sa définition
A coup de chiffres cinglants et de propos hors du sable mouvant du politiquement correct, Christophe Guillluy décrit la détresse et la lente extinction de la classe moyenne occidentale.
Même s’il est aisé de manipuler les chiffres, l’auteur livre une réalité sans concession : entre 1980 et 2007, le salaire français moyen n’a progressé que de 0.82 % par an (au demeurant, pour les 0.01 % les mieux payés, il a explosé de + 340 %...).Un agriculteur se suicide tous les 2 jours en France. Et en 2017, il s’est produit un phénomène inédit aux États-Unis : l’espérance de vie des Américains a reculé, en raison de la drogue. Cet excès de drogue en dit long sur le malaise de notre civilisation... Cette extinction lente de la classe moyenne est entretenue par le flou de sa définition.

Le flou de la notion de classe moyenne

Qui constitue la classe moyenne aujourd’hui ? Le flou de la notion de la classe moyenne permet un brouillage de classe, « qui autorise opportunément la confusion entre les perdants et les gagnants ». Selon les définitions, la proportion de la classe moyenne varie entre 50 à 70% de la société. Ceux qui assurent ou plutôt maintiennent la survie de la classe moyenne en France sont les retraités et les fonctionnaires. Les autres ont tendance à glisser vers la classe populaire. Et de nouvelles classes supérieures urbanisées sont nées, celle qui bénéficient de la mondialisation.
Christophe Guilluy a raison de rappeler que l’appartenance à une classe sociale n’est pas qu’une question d’argent. Si l’on réduit les classes sociales au montant des revenus uniquement, on tue la classe moyenne sournoisement une deuxième fois. La disparition de la classe moyenne occidentale se mesure aussi par la perte d’un statut, celui de référent culturel. Et cette perte de référent culturel est un danger pour les sociétés occidentales.
En dehors des retraités et des fonctionnaires, on comprend que la classe moyenne n’existe quasiment plus, elle est aspirée par la classe populaire.

Pourquoi un tel snobisme envers les classes populaires ?

Plutôt que d’essayer de comprendre la lente déchéance des classes moyennes, l’opinion dominante préfère mépriser la classe populaire en les rejetant dans des caricatures faciles « les chtis buveurs de bière », la « working class ». Ces images d’Épinal sont rassurantes, puisqu’elles permettent d’éluder un diagnostic rationnel de notre société. Il y a un certain mépris de classe à travers les séries les Deschiens, les Guignols de l’info qui avaient trouvé un bouc-émissaire vedette : Johnny Hallyday. « La religion du politiquement correct apparaît comme une arme de classe très efficace contre l’ancienne classe moyenne ». Nous constatons une « citadellisation de la classe dominante », qui méprise la classe ouvrière, sa culture, son attachement à la famille et la religion.
La vague populiste n’est pas qu’un phénomène idéologique, mais est liée à des réformes économiques. La classe dominante préfère faire culpabiliser sa classe populaire, en la ridiculisant et en l’enfermant dans une caricature de « bête et méchant », plutôt que de reconnaître la réalité économique et sociale. Pourtant, l’immigration produit un dumping social sur cette classe populaire que la classe dominante préfère occulter. Les tensions sont avant tout économiques, avant d’être culturelles.

Pourtant, « La poursuite du processus historique de sortie de la classe moyenne fragilise un monde d’en haut de plus en plus fébrile. ». La société mondialisée traduit paradoxalement un repli du monde d’en haut sur ses bastions. L’historien Christopher Lasch avait déjà décrit (en 1979) comment la culture du narcissisme et de l’égoïsme allait conduire l’Amérique à sa ruine antisociale. Cette nouvelle bourgeoisie asociale cherche même à prendre le contrôle de l’intelligence, symptôme qui se retrouve dans la tendance transhumaniste, prête à tout pour rendre le cerveau humain plus performant.
Le problème est que la posture morale d’en haut ne convainc plus, n’est plus crédible. En témoigne d’après l’auteur, la chute de Canal +, qui « a porté au plus haut la culture dominante en surjouant la posture morale et l’ostracisation des classes populaires ».

La protection de la classe moyenne et populaire permettrait une politique plus écologique

Le refus du protectionnisme affaiblit indéniablement les classes populaires. Ce sont eux les perdants : la mondialisation les précarise. Mais il n’y a pas que sur les classes populaires où la mondialisation est destructrice, elle est également plus polluante que l’ancienne économie. Les fraises chinoises sont par exemple très compétitives, mais elles réclament vingt fois plus d’équivalent-pétrole que la fraise du Périgord. Ainsi, si notre société prenait davantage soin de ses agriculteurs, cela permettrait un meilleur respect de l’environnement. Le PIB, vieille mesure qu’il serait temps de réformer, est en partie responsable de cette économie vorace et destructrice. Le PIB est incomplet dans sa mesure, car il exclut les facteurs environnementaux , l’épuisement des ressources. Et surtout, le PIB ne tient pas compte de l’inégalité. Cette notion de répartition des richesses est pourtant essentielle. Certains économistes proposent d’élaborer un indicateur englobant la consommation, le loisir, la mortalité, l’inégalité et le coût environnemental.

N’oublions pas : « La survie de la société occidentale passe par la protection de ses classes populaires, son peuple ».

NO SOCIETY, La fin de la classe moyenne occidentale, Christophe Guilluy, Flammarion, 2018, 241 pages, 18 €

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 1 Juillet 2019 à 07:10 | Commentaires (0)

Le bien-être est semble-t-il devenu une obsession dans nos sociétés occidentales, voire une injonction. Faut-il s’en inquiéter ou au contraire se réjouir de cette nouvelle norme qui cherche à faire augmenter notre taux de sérotonine ? Même les entreprises s’intéressent au bien-être de leurs salariés, en mettant en œuvre des mesures séduisantes de QVT (Qualité de vie au Travail).
Doit-on l’interpréter comme un changement de paradigme ? Ou au contraire comme un nouveau subterfuge du capitalisme, pour que les salariés se sentent aussi bien au travail que chez eux et qu’ils travaillent, au bout du compte, un peu plus…


L’injonction au bien-être, un nouveau subterfuge du capitalisme ?
Dans la comédie (in)humaine, livre co-écrit par Julia de Funès et Nicolas Bouzou, cette idéalisation du bien-être permettrait selon eux de masquer une défaillance du management. Un babyfoot ne peut pas se substituer à un management bienveillant. Le bien-être serait plutôt utilisé comme un gadget ou encore une rustine par les entreprises.

Dans l’obsession du bien-être, Benoît Heilbrunn oriente ses propos dans le même sens : « Cette doudouisation du monde nous rappelle que le principal mécanisme sur lequel le capitalisme s’appuie est l’infantilisation des adultes. »

Dès lors derrière cette « doudouisation » du monde, se cacherait le vilain capitalisme vorace, prêt à tout pour générer toujours plus de croissance. Même prêt à «  transformer l’émotion en marchandise »… Le bien-être serait-il alors une nouvelle marchandise pour nous asservir davantage ?

On peut souscrire à cette interprétation. Néanmoins, elle n’est pas la seule. On peut discerner également dans ce phénomène du bien-être, une féminisation du monde du travail qui crée une rupture avec la décoration froide des bureaux trop carrés et monotones. Ce qui peut expliquer des environnements plus cocooning, plus rose, plus doux. C’était d’ailleurs la stratégie d’Apple au départ, de parier sur un design plus rond contre Microsoft, plus rigide et froid.

Nos auteurs décèlent dans cette quête perpétuelle du bien-être l’échec cuisant de l’idée du bonheur. Comme si nos sociétés avaient renoncé à l’idée du bonheur. Même si le bien-être n’est pas synonyme de bonheur, pourquoi serait-il l’opposé de ce dernier ?


Le bien-être n’est certes pas le bonheur, mais il y contribue...


Même si le bonheur est selon J. de Funès et N. Bouzou « indéfinissable », « instable » « dépendant », le bien-être n’est pas du « bonheurisme ». Le bien-être est une notion scientifique, contrairement au bonheur qui est une question philosophique. Une bonne gestion du stress, un « flow » serein, des émotions positives, génèrent du bien-être. Nous sommes alors bien dans notre corps. Pour autant, ce n’est pas le bonheur, mais un corps heureux ne prédispose-t-il pas à un meilleur bonheur ? La QVT permet de nous faciliter le quotidien, mais effectivement si notre travail est mortellement ennuyeux, cela n’y changera rien. Et si nous sommes harcelés par un manager, les effets de la QVT sont complètement annihilés. Le stress, véritable fléau des temps modernes, est le terreau idéal pour le business du bien-être. Selon l'OMS, le stress toucherait 53% des salariés et serait à l'origine de plus de 50% des arrêts de travail… L'économie du bien-être permet dès lors de mieux gérer son stress, mais n'agit pas sur les causes qui génèrent ce stress. Et c'est en cela que les auteurs de la comédie (in)humaine ont raison, les entreprises préfèrent agir sur les conséquences d'un management trop robotisé, plutôt que sur les causes de ce stress.

N'oublions pas comme le soulignent N. Bouzou et J. de Funès que la joie est la conséquence d’un travail accompli. C’est un travail passionnant qui peut créer les conditions idéales de bien-être, plutôt que des gadgets superficiels. « La joie est le signe dit Bergson que la vie a réussi ». Ou comme le pensait Spinoza, la joie nous révèle que nous sommes dans la bonne voie, que nous nous perfectionnons. L’entreprise doit favoriser l’accomplissement. Et pourquoi pas la passion ?

Autre signal faible dans les entreprises, cette fois-ci plus inquiétant : la glorification de travail collaboratif et de l’intelligence collective. Nous sommes tous convaincus que l’intelligence collective nous permet d’aller plus loin. Mais encore faudrait-il définir cette intelligence collective… Quand nous lisons un article ou un livre, nous sommes déjà dans l’intelligence collective, puisque l’on se confronte aux multiples expériences et pensées d’un auteur. Il ne faudrait pas que cette apologie du travail collaboratif masque une dictature larvée, celle de ne jamais permettre le débat...

L’obsession du travail collaboratif peut cacher une envie de broyer les individualités...

Les entreprises raffolent en ce moment de brainstormings, d’ateliers collaboratifs. Or le brainstorming évite la confrontation. Il faut dire « oui et » et pas « non mais » pour rebondir sur les propos d’un autre participant. Or la confrontation est nécessaire et n’est pas synonyme de conflit. « Les idées vraies sont celles qui dépassent les contradictions ». Les effets indirects de ces séances de brainstorming est de diluer l’individu, et surtout de nier l’expertise. Le capitalisme est fondé sur la compétition. Comment, alors cette compétition peut-elle se trouver subrepticement avalée par un travail collaboratif ? Cette idéalisation du « tout collectif » déstabilise inconsciemment l’individu et stoppe ses revendications. C’est dans cet excès d’injonction de travail collaboratif, que l’on peut deviner les débuts d’une aliénation, comme si on dévalorisait les individus qui pensaient par eux-mêmes.

Et effectivement, le bonheur n’est possible que si nous sommes libres. Le bien-être sans liberté c’est une prison dorée, qui nous endort et nous éloigne de notre être profond.

Cependant, le bien-être a au moins une vertu : celui de reconnaître l'importance du corps, ce qui crée une rupture avec la conception cartésienne qui oppose le corps à l'esprit. "Un esprit sain dans un corps sain", comme l'écrivait dans ses essais Montaigne. Il ne faut pas dédaigner son corps, en cela l'industrie du bien-être est une chance.

Méfions-nous néanmoins des mesures permanentes de satisfaction et de bien-être… La notation est une forme de dictature larvée.

Un bonheur ne se mesure pas.

La comédie (in)humaine, Julia de Funès et Nicolas Bouzou, 2018, Editions de l’Observatoire.
L’obsession du bien-être, Benoît Heilbrunn, 2019, Robert Laffont.



Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 28 Avril 2019 à 23:55 | Commentaires (0)

Le coaching, notamment en entreprise, est souvent considéré comme légèrement suspect, dans la mesure où calquer un mode d’emploi sur tous les individus, sans les analyser en profondeur dans la durée, paraît superficiel. Le coaching global, contrairement au simple coaching, prend en compte l’ensemble de l’individu, de sa santé physique à sa spiritualité. Ce type du coaching est en phase avec la société d’aujourd’hui et son changement de paradigme. Comme nous l'explique Philippe Rosinski, l'auteur de Leadership & Coachin global, le monde est assurément complexe, il n’est plus possible de se contenter du modèle cartésien. Le corps ne peut être séparé de l’esprit. Ce mode de coaching s’imprègne du modèle holographique. Tout est interconnecté, chaque partie fait partie d’un tout et inversement. Ce qui évoque instantanément la conception spinoziste du monde. D’ailleurs, Spinoza y est cité plusieurs fois.


Coaching global, une piste à explorer pour sortir du libéralisme "simpliste" et de la prédominance du cerveau gauche ?
Il s’agit également d’un coaching optimiste et responsabilisant. En effet, il ne revient pas qu’aux hommes politiques et aux dirigeants des multinationales de changer le sens de l’histoire, il faut que chacun se responsabilise. Le coaching global peut avoir de réels effets positifs. On oublie que dans la théorie d’Adam Smith, trop connu pour sa main invisible, la finalité est certes d’atteindre des richesses, mais également dans l’intérêt des pauvres. Il ne fait pas l’apologie de la « rapacité mesquine ». Il faut sortir de l’engrenage du libéralisme « simpliste ». Nous ne tirons jamais les leçons des crashs boursiers, 1929, 2008… Et continuons à nous endetter de façon suicidaire, comme s’il n’y avait pas d’autres issues possibles. L’économie de marché ne peut pas répondre à elle-seule à tous les défis. Il faut de l’éthique et un sens des responsabilités.

L’éditeur de Philippe Rozinski, a été coach lui-même pendant 20 ans. Son projet est d’aider à promouvoir les valeurs humanistes. Raison pour laquelle il n’a pas hésité à traduire le livre « Global Coaching » de P. Rozinski, reconnu pour le coaching multiculturel qui se confronte aux nouveaux bouleversements techniques, sociaux et écologiques. Son objectif ultime est : coacher pour un monde meilleur.

Contrairement à certains types de coaching, le coaching global ne se cantonne pas à une approche psychologique. Il doit également être complété par des visions stratégiques et également de solides connaissances en économie. Un peu comme l’intelligence collective, il essaie de créer le maximum de liens entre les différentes disciplines pour apprivoiser la complexité du monde.

Comme ce coaching intègre six perspectives, spirituelle, culturelle, politique, psychologique, managériale et physique, il est un peu mal accueilli en France à cause de la perspective spirituelle. Car nous sommes dans un pays où la laïcité est un principe très structurant. Et de surcroît, un pays très rationaliste. Les questions de « donner du sens à sa vie » ont été longtemps méprisées par l’entreprise, même s’il semblerait aujourd’hui que ce soit la nouvelle tendance d’après les réseaux sociaux. Il ne faut pas confondre spiritualité et religiosité. Mais notre culture cartésienne voit d’un œil suspect toute connotation spirituelle, et ce surtout dans l’entreprise.

Côté sport, la corrélation entre l’activité physique et le leadership est clairement établie. L’activité physique joue un rôle certain dans la gestion des émotions. Les émotions positives permettent de renforcer l’humanité et de réduire le stress, ce fameux taux de cortisol qui sur long terme est néfaste. Une vie pleine de vitalité et porteuse de sens est un chemin vers le bonheur car elle procure un bon « flow » (état de grâce), qui sur le plan des neurosciences est prouvé.

Paradoxalement, l’entreprise favorise les personnes dénuées d’émotions fortes, ces « psychopathes intelligents » qui ne sont pas inquiétés de leurs abus. Or ce manque de compassion ou d’amour empêchent ces « psychopathes » de s’interconnecter avec l’univers holographique, autrement dit de faire face à la nouvelle complexité de nos sociétés.

Pour les adeptes de Process Communication créé par le psychologue Taibi Kahler, l’auteur a relié les 6 profils de Process com aux archétypes de Pearson. Par exemple le rebelle est associé à l’explorateur-chercheur, le rêveur au sage, l’empathique le soignant, à l’amant… Mais attention, malgré la diversité des profils, l’auteur nous rappelle qu’il est nécessaire d’aspirer à la complétude.

Ce livre s’adresse aux coachs, aux responsables d’entreprise mais aussi à tous les individus qui se souhaitent se confronter à leur ombre, chère à Jung, pour dompter leurs démons et leurs faiblesses. Et ce, dans l’objectif de créer un monde meilleur…

Leadership & Coaching global, Philippe Rosinski, Valeurs d'Avenir, 385 pages.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 28 Janvier 2019 à 18:07 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Lundi 31 Décembre 2018

Voilà un livre dont j’aimerais vous faire part pour terminer l’année 2018. Et pour commencer 2019 avec une ferveur enthousiaste !
J’ai toujours été surprise par le peu d’entrain des philosophes à traiter du sujet de l’amour. En fait, définir l’amour est compliqué, c’est un peu comme essayer de définir le temps, il glisse, on croit l’avoir saisi et le voilà aussitôt engouffré dans le passé ou l’avenir. La passion, en revanche, les philosophes en sont friands, gare à la passion qui nous aliène, que l’on ne maîtrise pas. Seul Nietzsche n’en a pas peur avec son hymne de la volonté de puissance. Mais il faut être un surhomme pour ne pas y succomber. L’atteinte du sublime est une prise de risque.


Philosopher ou faire l’amour ?
Dans le livre « Philosopher ou faire l’amour » de Ruwen Ogien, on sent bien que la conception platonicienne de l’amour cloisonne l’amour érotique à une impasse. L’amour y est soit vulgaire, soit romantique, donc nécessairement naïf et illusoire. Seul l’amour moral et spirituel est glorifié. Si bien que l’auteur du livre s’interroge : l’amour est-il vraiment plus important que tout ? Notre intuition nous pousse à avoir une foi inébranlable dans l’amour, mais est-il aussi essentiel que la liberté et le bonheur ? L’amour est-il un affect intrinsèquement ou absolument bon quelle que soit la qualité de l’objet aimé ?

Autre débat philosophique : est-il préférable « d’aimer un tout petit peu tout le monde et personne à la folie, ou être indifférent à tout le monde et n’aimer qu’une personne à la folie ? »

Et une question fondamentale : l’amour qui ne dure pas est-il « un amour véritable » ?

Si l’on s’en réfère à Spinoza, l’amour qui rend joyeux est nécessairement une passion bonne. Quant à celui qui affaiblit, une passion mauvaise…
Je m’en tirerai donc par cette pirouette, définir le véritable amour par ses effets… Je vous souhaite une excellente fin d’année et une belle année 2019 avec des passions bonnes qui vous élèvent !

A très vite !

Philosopher ou faire l’amour, Ruwen Ogien.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 31 Décembre 2018 à 18:33 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Mercredi 17 Octobre 2018

Le titre du livre, Guérir de nos dépendances, peut paraître angoissant, voire culpabilisant. Mais, ce serait dommage de s’arrêter à cet a priori car il s’agit là d’un livre véritablement bienveillant qui explique les mécanismes de l’addiction en toute simplicité et révèle cette part d’ombre que l’on cherche tant à cacher. Les auteures, Pascale Senk et Frédérique de Gravelaine ont un style vivant et rassurant qui nous prend immédiatement par la main. Elles nous invitent à renouer avec nous-même, notre être profond que nos petites addictions maltraitent.


Guérir de nos dépendances, est-ce possible ?
La dépendance humaine repose sur un curieux paradoxe : « Je dépends d’un autre pour devenir moi-même…, mon autonomie dépend de son état mental ». Dépendre pour être libre, telle est la situation de départ d’un enfant. On ne naît pas indépendant. Les dépendances sont souvent liées à des attachements fragiles de l’enfance.

Plus on est confronté à la tyrannie d’un moi idéal, plus on cherche de l’aide dans des remèdes extérieurs. Or ces « colmatages » accentuent la perte de l’estime de soi et conduisent à un cercle vicieux.

Pourtant, les neurosciences nous apprennent que notre meilleure addiction est notre cerveau : ce dernier est le « premier producteur de drogue au monde » ! Chacun de nous fabrique des endorphines, une trentaine de substances euphorisantes et anesthésiantes. Contrairement à nos croyances, notre cerveau est capable de produire des effets plus rapides et efficaces que les drogues. L’intestin contient d’ailleurs 200 millions de neurones, pour ceux qui n’auraient pas lu Les secrets de l’intestin… Mais, alors pourquoi, avec tout ce potentiel du corps humain, des addictions artificielles se créent malgré tout ?

Toutes les phases critiques de la vie comme l’adolescence sont vulnérables aux addictions, dans la mesure où l’on n’arrive plus à trouver des réserves en soi. Paradoxalement les comportements d’autodestruction redonnent un sentiment de puissance. « L’hypersensibilité, combinée à un appétit de vivre et un manque de confiance en soi sont des terreaux pour les addictions » (Philippe Jeammet). Les vilains petits canards incompris par leur entourage sont les proies idéales.


Comment travailler alors sur ses addictions ?

La force de ce livre est qu’il est résolument optimiste, rien n’est une fatalité. La gratitude peut permettre de lutter contre les dépendances : si on fait le compte de ce nous avons, plutôt que de ce qui nous manque, nous sommes moins vulnérables. La pratique de la psychologie positive apporte des boucliers de bien-être.

La créativité et l’humour sont aussi de parfaits alliés pour briser la rigidité des addictions. Ils aident à se « décentrer de soi » et à ne pas perdre de vue l’aspect ludique de la vie. Jouer avec des enfants, observer la course des nuages, sentir un bouquet de fleurs, les joies simples sont des petits pas qui nous éloignent progressivement de la voracité de la dépendance. Même la pratique du Haïku (voir le livre L’effet Haïku de la coauteure Pascale Senk), qui est un petit format poétique, permet de s’émerveiller au quotidien. « Dans la vie, peu importe ce qu’on fait, ce qui compte c’est de la manière dont on le fait ».

Se connaître est aussi indispensable pour ne pas sombrer dans nos « ombres ». « Travailler l’ombre signifie faire venir à la lumière ce qui est caché ». N’oublions pas que « chaque ombre est une lumière refoulée » (E. Durkheim). Le perfectionnisme peut être une ombre qui nous freine, car le moi idéal n’est souvent pas en phase avec le moi profond. « Le premier dragon qui barre la porte au processus créatif est le perfectionnisme ». En lâchant le désir de toute puissance et de contrôle, « on devient prêt à recevoir l’inattendu, l’imprévisible, qui permettent de traverser les manques avec joie et de faire de l’existence une aventure passionnante ». L’art est un antidote à la peur, la routine et le contrôle.

La vie tout entière peut être conçue comme une œuvre d’art. Réinventer son destin jour après jour est une forme de liberté. La dépendance est allergique à toute forme de créativité. La neuro-esthétique nous apprend à apprécier le beau et l’excellence.

La beauté du monde n’est pas futile. Au contraire, elle nous tire de nos rêves creux et nous fait habiter le monde en poésie. Le présent en toute constance, loin de nos dépendances…

Guérir de nos dépendances, P. Senk et F. de Gravelaine, éditions Leduc.s Pratique, avril 2018, 333 pages, 18 €

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 17 Octobre 2018 à 13:33 | Commentaires (0)

Samuel Dock nous avait secoué avec son Nouveau choc des générations, co-écrit avec Marie-France Castarède. Cette fois-ci, il revient nous « punchliner » en utilisant l’humour cinglant des adolescents et nous offre une belle bouffée d’optimisme sur cette période de la vie dénommée trop injustement « l’âge ingrat ».


Punchlines, des ados chez le psy. L'humour des ados, une autre façon de philosopher...
L’humour est une façon de réinventer la réalité avec créativité. Et les adolescents ont un humour incisif qui bouscule notre vision du quotidien. L’adolescence est une transition de la perception : apprendre à voir sans le prisme parental. Ce « grand écart » entre l’enfance et l’âge adulte, comme le dénomme un des patients de l’auteur, pose un regard critique sur le monde adulte et nous permet de nous remettre en question.

Ces punchlines récoltés par Samuel Dock nous éblouissent par leur clairvoyance.

Entre « Est-ce que ce ne serait pas plutôt ma mère qui a des embrouilles avec moi ? », l’adolescent qui invente des néologismes « psychothéra-pote » et celui qui compare son psy à un lave-vaisselle, qui tournoie et qui vous nettoie vos vielles casseroles pour ne plus les traîner, ces punchlines nous arrachent un sourire instantanément.

Certains jeunes expriment leur rébellion de façon originale : sous l’injonction maternelle, un des patients explique qu’il est d’accord de ne retirer que « 10% de la phrase » prononcée, mais pas plus… Un autre est loin du narcissisme ambiant et avoue trouver ses propres dessins moches. Observant la mine étonnée de son psy, il rétorque « mais on fait tous des trucs moches parfois ! ».

D’autres encore éprouvent du bien-être en se promenant dans les cimetières. « Oh ne me regardez pas comme ça ! Ce n’est pas une pensée dépressive ! C’est beau les cimetières ». Ce romantisme noir est une façon pour eux d’apprivoiser l’intensité de leurs pulsions et la transformation de leur corps.

Au fil des pages, on prend conscience que les adolescents d’aujourd’hui ont l’impression « d’être nés à la mauvaise époque ». Cette époque des « métros qui puent et des écrans partout ». Non, les adolescents ne sont pas responsables de cette ère du vide, de ce monde du divertissement perpétuel que dénonçait Blaise Pascal. Il n’est pas évident d’être adolescent dans un monde hypermoderne. Ils rêvent de plus d’harmonie, d’un monde plus authentique et souhaiteraient le réenchanter.

L’adolescence a toujours été l’âge où on ne veut pas attendre pour aller mieux, ils veulent vivre. Ils sont une respiration dans ce monde effréné. Alors partageons leur optimisme et surtout leur humour !

Cet humour dans notre « monde épuisé » est un cadeau qu’il nous faut préserver.

Punchlines, Des ados ches le psy, de Samuel Dock. Editions First 2018

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Vendredi 17 Août 2018 à 07:36 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Lundi 23 Avril 2018

Dans Je selfie donc je suis (2016), Elsa Godart avait déjà posé le décor d’une société dévorée par l’immédiateté, souffrant d’un rapport à l’autre de plus en plus complexe. Ce phénomène qu’elle nomme hypermodernité, une course effrénée aux « likes » qui cache à la fois des blessures narcissiques, mais aussi et surtout, un manque d’amour.

Alors à la question « La psychanalyse va-t-elle disparaître ? », on aurait aimé qu’Elsa Godart nous réponde oui, car cela aurait signifié que les êtres humains n’aient plus mal à leur égo… Mais, dès la première phrase de l’introduction, on sent bien que le monde est entré dans un tel chaos de non sens, que la psychanalyse a de beaux jours devant elle pour réanimer notre moi intérieur qui se désagrège. Et surtout pour nous aider à renouer avec nos « vrais » désirs.


La psychanalyse va-t-elle disparaître ?

Nous vivons désormais « par tranches et par intermittence ». La psychanalyse peut déjà nous aider à retrouver de l’unité, du sens à nos existences émiettées par la dictature de l’instant. Car l’immédiateté casse les limites. Or les limites sont indispensables à la construction de l’être. Le désir lui-même a besoin de limites. « Le caractère éphémère de l’instant ne permet plus d’accéder au désir ». Paradoxalement, cette société de l’hyper jouissance tend à détruire le désir. L’excès est un symptôme de l’impossibilité de jouir. « La psychanalyse de facto est une résistance à cet idéal de jouissance généralisée pour la simple raison qu’elle rappelle le primat du désir ».

Elsa Godart s’inspire de certaines dérives comportementales japonaises pour décrire la psychopathologie de la vie quotidienne hypermoderne. Le syndrome japonais Hikikomori traduit l’absence d’envie, la vacuité, la panne du désir vital. Le désir est l’enjeu de notre société hypermoderne. Car céder à son désir revient à renoncer à soi. Le rôle des émotions est d’apporter du relief à nos expériences. Or sans émotions, tout est équivalent, et si tout est équivalent, rien n’a de sens. Nous souffrons de pathologies du lien. Le plus révélateur de ce désamour est cette course aux « likes ». L’autre n’est alors perçu que comme un simple distributeur de « likes », sans authenticité. Dans la culture « otaku », les japonais victimes de ce syndrome monomaniaque s’adressent à une personne sans désir d’approfondissement de la relation. C’est comme l’usage d’une « télécommande ».

Comme dans Je selfie donc je suis, l’auteur s’inquiète de cet Ego trip permanent. L’exhibition sur les réseaux sociaux est devenue un besoin. Or quelques décennies auparavant, une telle attitude aurait été jugée indécente. Comment interpréter ce nouveau phénomène d’exhibition de soi, cet « hyper-faire-valoir » ? L’autopromotion permanente peut être une entrave à l’estime de soi. C’est justement là où intervient la psychanalyse qui a pour but de « déconstruire nos certitudes égotiques ». Elle rend possible une « véritable rencontre avec soi-même ». La psychanalyse peut être un remède à une société narcissique. Par son esprit critique, elle nous permet de lutter plus facilement contre le storytelling, cette machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits. Elle contribue à se détacher du fléau des fake news à visée consumériste ou utilitariste. Le viral tend à remplace le vrai. La psychanalyse nous aide à décrypter les sous-jacents de toutes les injonctions que nous subissons au quotidien. C’est une façon de renouer avec notre liberté. Car la liberté peut-elle survivre à l’immédiateté ?

La psychanalyse est un soin de l’âme pour nous détourner des mauvaises passions qui nous font souffrir.

Seul plaidoyer qui manque pour nous convaincre totalement des bienfaits de la psychanalyse : pourquoi la psychanalyse serait-elle la seule école/méthode thérapeutique en sciences humaines pour nous aider à lutter contre une société hypermoderne ?

En attendant, il est vrai que notre humanité passe par l’inexplicable et le mystère. La vie onirique et poétique de notre inconscient doit être défendue comme une forteresse.

Méfions-nous de la standardisation de nos émotions et de nos désirs. Ils fondent notre singularité et notre liberté. Comme le soulevait W. Benjamin, la pauvreté d’expérience n’est-elle pas une « nouvelle forme de barbarie » ?



La Psychanalyse va-t-elle disparaître ? Elsa Godart, janvier 2018, 207 pages, Albin Michel

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 23 Avril 2018 à 22:43 | Commentaires (0)

Marie-France Castarède et Samuel Dock avaient frappé fort en 2015 avec leur Nouveau choc des générations, qui pointait du doigt le développement d'un narcissisme outrancier chez les générations plus jeunes, ainsi qu'un rapport au temps bouleversé par l'immédiateté des nouvelles technologies. Nos deux psychologues reviennent à la charge pour nous réveiller à nouveau de notre faux confort digitalisé. Cette fois-ci, leur titre s'inspire de l'œil sévère de Freud : Le nouveau malaise dans la civilisation. Mais à la différence du précédent ouvrage, le ton est différent, le fossé générationnel est plus cinglant, les visions de nos deux auteurs s'opposent davantage.


L'hypernarcissisme : le nouveau malaise de notre civilisation ?
En effet, le dialogue intergénérationnel entre Marie-France Castarède, professeure de psychologie née en 1940, et son ancien élève, Samuel Dock né en 1985, est plus rugueux et moins consensuel. L'héritage de la philosophie des lumières de M.F Castarède, empreint d'un certain optimisme et romantisme, s'affronte à la vision plus sceptique et nietzschéenne du monde de Samuel Dock.

L'homme arrivera-t-il à s'extirper de son narcissisme ? Rien n'est moins sûr. C'est la chose dont il est le plus difficile de se débarrasser et qui fait paradoxalement souffrir. Or notre société hypermoderne favorise cet état "d'auto-suffisance en permanence".

"Les hommes sont arrivés maintenant à un tel degré de maîtrise des forces de la nature qu'avec l'aide de celles-ci il leur est facile d'exterminer les uns les autres jusqu'au dernier. Ils le savent d'où une part de leur inquiétude actuelle", écrivait Freud dans Malaise dans la civilisation. Le pessimisme de Freud n'a malheureusement pas pris une ride. Sonnera-il le glas de notre société hypermoderne ?

Le passage de la société postmoderne à hypermoderne

Afin de comprendre les nouveaux maux de notre société, il est essentiel de saisir le concept d'hypermodernité, clé de voûte de ce livre. L'hypermodernité succède à la postmodernité, résultat d'un long émaillage débutant à la fin de la Renaissance. « On tient pour postmoderne l’incrédulité à l’égard des métarécits ». Les métarécits concernaient le projet des lumières, celui de la science prodigieuse, de la Raison universelle. D'après Jean-Michel Blanquer, la révolution digitale est notre 4ème blessure narcissique, après Copernic, Darwin et Freud. Le premier à avoir utilisé ce terme d'hypermodernité est Gilles Lipovetsky, qui a mis en exergue le côté schizophrénique de notre société : "Les individus hypermodernes sont à la fois plus informés et plus déstructurés, plus adultes, et plus instables, moins idéologisés et plus tributaires des modes, plus ouverts et plus influençables, plus critiques et plus superficiels, plus sceptiques et moins profonds" (Les temps hypermodernes). Cette thématique est aujourd'hui également développée chez Claude Tapia et Elsa Godart.

Le narcissisme est porté à son paroxysme. « Qu’il s’agisse d’art, d’environnement, de science ou de spiritualité, tout est chosifié, fétichisé, comme si l’homme hypermoderne s’acharnait à chercher un objet de substitution à l’Autre dont la société a éliminé la place".

Hypermodernité rime avec hypernarcissisme. Cet hypernarcissisme encourage malheureusement les personnalités toxiques. D'après Samuel Dock, le pervers ou le dépressif sont les deux faces lugubres de notre société. Jouir de tout, tout le temps, cette promesse du capitalisme favorise les comportements borderline au détriment des anciennes névroses.

Que reste-t-il de notre inquiétante étrangeté ?

Que reste-t-il de l’inquiétante étrangeté qui rendait l'autre mystérieux, quand il ne reste rien pour structurer nos désirs et limiter tous les fantasmes narcissiques ?
"Quelque chose ne va pas ou ne va plus. Que se passe-t-il dans ce monde qui nous ressemble plus ? Quelle est cette absurdité qui semble s'être emparée de la pensée ?". La volonté de puissance a cédé à la toute puissance. Le refoulement et la transgression ont été remplacés par un hédonisme de survie.
Or comme le souligne Samuel Dock, "nous ne sommes pas des robots à réparer mais des toiles complexes où s’enchevêtrent les couleurs et les lignes de nos affects, de nos histoires parfois délitées, de nos rencontres (...), la civilisation qui s’abstiendra de considérer cette pluralité de l’écologie humaine aura définitivement oublié l’humanité qui l’avait engendrée".

N'oublions pas que les autres sont des vecteurs potentiels de déception, mais aussi de joie. C'est juste que nous ne les contrôlons pas. La seule personne qu'il est possible d'essayer de maîtriser, c'est soi-même. Or les réseaux sociaux nous invitent sans cesse à déborder de nous-mêmes. Notre image virtuelle rôde partout. On aimerait toucher le sublime, sentir autre chose, quelque chose de plus important, de plus sacré. Mais le 3.0 toque toujours dans notre tête. Aucune hiérarchisation possible. Les tweets défilent tous azimuts. La spiritualité est pourtant essentielle pour développer la vie intérieure, cette citadelle qui nous protège des passions voraces.

Le sublime sauvera-t-il le monde de l'hypernarcissisme ?


L'expérience esthétique pourrait selon les auteurs nous sauver de cet excès de superficialité. Comme le précise Marie-France Castarède, l’expérience esthétique est la fin d'un conflit intérieur. Pour Kant, le rapport à la beauté est le seul domaine où le sujet humain trouve son harmonie interne. Dans un monde de plus en plus désenchanté et rationnel, l’art permet de toucher au mystère de l’existence. Le beau est toujours "l’éclat mystérieux du vrai". Rechercher des sources de beauté donne l’impression d'une vérité intérieure et instille la certitude que la vie vaut la peine d’être vécue. Winnicot a contribué à éclairer le concept de sublimation : selon lui, l’illusion artistique est l’apanage de l’homme créatif par rapport à l’homme soumis. La superficialité n’a jamais fait bon ménage avec la beauté toujours profonde. "L’œuvre possède une fonction humanisante d’élévation."

Le livre se termine sur cette note d'optimisme du rôle salvateur de l'art, mais aussi sur une pointe de scepticisme sur l'agitation ambiante qui fragilise nos "citadelles". Marie-France Castarède nous met en garde : " Mon âme je la connais à peu près et j’ai été la chercher longtemps, loin derrière la fragilité des souvenirs et les deuils de l’enfance, la vôtre, je la sens encore inconstante et fragile comme Narcisse… qui se mirait dans le courant d’une onde pure ".

Un livre sincère, animé par un dialogue socratique sans tabou, à lire pour remettre en question nos inconstantes fragilités, notre fébrilité et renouer enfin avec nos belles profondeurs. Le pessimisme de Freud est un mal nécessaire.

Le nouveau malaise dans la civilisation, février 2017, 379 pages, 19,90 €, Samuel Dock et Marie-France Castarède Editeur : Plon

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 23 Août 2017 à 23:54 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Mercredi 5 Avril 2017

« Deviens ce que tu es » est l’une des injonctions les plus célèbres de la philosophie, attribuée à Nietzsche alors qu’en réalité elle a été inventée par le poète grec Pindare. Promesse marketing redoutable, elle a été utilisée comme slogan par la marque Lacoste et détrône aujourd’hui le moins vendeur mais plus introspectif, « Connais-toi toi-même », de Socrate.

Si la formule « deviens ce que tu es » est séduisante de prime abord, elle n’en demeure pas moins difficile à décoder. Comment devenir ce que l'on est quand on ne sait pas qui on pourrait être ? C'est pour cette raison que Dorian Astor, spécialiste de Nietzsche, nous apporte un éclairage stimulant sur ce que pourrait signifier cette phrase « piège », à travers son essai Deviens ce que tu es, Pour une vie philosophique.


Deviens ce que tu es, une injonction contradictoire ?
Ce livre débute par un prologue saisissant. L’auteur évoque des retrouvailles avec un ami qui lui demande "Qu'est-ce que tu deviens ?". Cette question a priori banale que nous envoyons régulièrement comme des missiles à ceux que nous n’avons pas croisés depuis un certain temps n’est pourtant pas anodine. Elle comporte une injonction cachée : celle de devoir « devenir ». Il est interdit de rester soi-même… Pourquoi doit-on devenir ? La première victoire sur soi reste la connaissance, qui est une victoire bien supérieure à celle que l'on peut avoir sur les autres. Comme le souligne Dorian Astor : "L'important n'est pas ce qui s'est passé, mais par quoi cela est passé". Entre déterminismes et liberté, où se joue le destin d'une personne ?

Afin de saisir le sens profond de Deviens ce que tu es, l’auteur nous fait voyager à travers la philosophie et la mythologie grecques. Connaître c'était déchiffrer les signes qu'Apollon déposait dans la nature. "La connaissance se dit du déchiffrement des signes que l'éclat apollinien de l'apparence révèle de la nature cryptée, de tous les signes (symboles, mythes, métaphores, formes sensibles), qui tracent, délimitent, instituent l'être qui, sans cela, reste voilé par le mystère de l'indétermination ». Chez les Grecs, l'indéterminé souffrait d'un « déficit d'être ». Il était important de « s’individuer ». Trouver le juste milieu constituait une vraie préoccupation.

L'individu est une synthèse, il est nécessaire de « rogner le chaos pulsionnel » et de dire oui à la contradiction.

Attention de ne pas tomber dans le piège des injonctions faciles comme "the start up of you". Inconsciemment, « Deviens ce que tu es » dans la société désigne ceux qui « réussissent », ceux qui préservent leur capital : capital santé, capital joie de vivre, investissement en soi-même. Le capitalisme effréné et le consumérisme vorace détournent à souhait cette formule à leur profit. Il s’agit d’une bifurcation dangereuse de ce concept philosophique qui invite à dépasser ses contradictions, et non pas à les ignorer.

Venons-en à Nietzsche : qu’a voulu signifier notre philosophe à coups de marteau à travers son « Deviens ce que tu es » ? Cette injonction permet-elle de s'endurcir pour mieux se connaître, un peu comme le sculpteur d'une pierre brute ? Le « Deviens ce que tu es » de Nietzsche peut se comprendre dans les rôles subtiles que jouent Apollon et Dionysos dans son œuvre. Dans La Naissance de la tragédie, Apollon et Dionysos s'opposent (contradiction). Mais dans Ecce Homo, « Dionysos est à la fois dieu des chaos en devenir et dieu de l'apparence et de la lumière ». « Devenez durs », tel est le signe véritable d'une nature dionysienne », écrit Nietzsche. Pour embrasser la volonté de puissance et devenir ce que l'on est, faut-il être alors nécessairement dionysien et apollinien, et dépasser ainsi ses contradictions ?

Dorian Astor réussit dans ce livre à nous démontrer que derrière une simple formule se cache en réalité une forêt de concepts philosophiques, un enchevêtrement de chemins quasi-impossible à dénouer, du moins que par la pensée. Ce livre est court mais attention, il nécessite une bonne culture philosophique pour pouvoir apprécier la subtilité des théories exposées.

Après la lecture de ce livre, on peut alors se demander pourquoi certains d’entre nous deviennent nietzschéens, et d’autres kantiens. Pourquoi choisir un camp philosophique alors qu’il existe une pluralité de chemins ? Sommes-nous convaincus que certains philosophes détiennent plus la vérité que d’autres, ou « sa vérité » ? Faut-il au contraire tuer ses idoles pour enfin devenir ce que l’on est ?

J’ai constaté que les adeptes de Nietzsche sont souvent des amoureux de la musique. La musique n’est-elle pas l’art qui représente le mieux le devenir ? Qu’en pense Dorian Astor ?

« C’est à la pointe de notre ignorance qu’émerge notre meilleure sagesse ».

Deviens ce que tu es, Pour une vie philosophique, Dorian Astor, Autrement, Septembre 2016, 161 pages, 14,90 €



Marjorie Rafécas
Tags : Nietzsche
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 5 Avril 2017 à 07:30 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Mercredi 8 Février 2017

Comme Nietzsche, Julia Kristeva est "nuance" et ne supporte pas les auteurs "qui jouissent de trancher dans le vif de tout ce qui les excite", ce "marketing déprimé". Elle préfère tout disséquer, puiser dans sa mémoire insatiable, ce qui ne l'empêche pas de s'être forgé des convictions solides au fil de son "voyage" de réflexions. Comme celle sur les femmes : "Je n'ai jamais compris comment les femmes pouvaient se vivre comme le "deuxième sexe". Pour moi la féminité exprime l'indéniable, l'irréfragable de la vie."


Je me voyage, de Julia Kristeva et Samuel Dock
S'entretenir avec une femme aussi érudite, brillante et authentique que Julia Kristeva exige un interlocuteur de qualité, ce que réussit avec brio Samuel Dock, psychologue clinicien face à la psychanalyste de renom pour laquelle aucun détail ne lui échappe, dans ce dernier livre paru fin 2016.

Julia Kristeva est résolument une femme libre. Déracinée mais libre. En effet, ce sentiment de déracinement (par ses origines bulgares) est très prégnant dans ce livre. Elle a toujours ressenti un sentiment de solitude malgré sa bonne intégration dans la société française. Accoutumée à la solitude, elle se récitait Nietzsche : "Souffrir de la solitude, mauvais signe : je n'ai souffert que dans la multitude". Ce sentiment d'étrangeté n'a jamais disparu. Elle se sent encore comme "une slave romantique qui aspire à l'impossible plénitude passionnelle". Mais le déracinement n'est-il pas le lot de n'importe quel philosophe ? "Le philosophe s'étonne, car il est étranger à la communauté. "La vie théorique est une vie étrangère".

Ce livre conçu sous formes d'entretiens est organisé autour de sa jeunesse bulgare, son arrivée en France, son couple avec Philippe Sollers, sa grossesse et sa maternité, sa vie d'intellectuelle reconnue au niveau mondial, son œuvre et ses romans. Un voyage très intense où l'on apprécie la finesse des réflexions de Julia Kristeva. Même si on n'a pas lu toute son œuvre, Samuel Dock nous aide en rappelant à chaque fois dans ses questions les traits saillants de ses livres. Dès lors, point nécessaire de maîtriser l'ensemble des livres de Kristeva pour voyager à travers ces pages.

L'érudition et la passion pour la langue française de Julia Kristeva est impressionnante. Elle réalise sa thèse de doctorat sur la Révolution du langage poétique, notamment sur Mallarmé et Lautréamont. Comme le rappelle Samuel Dock, "celui qui ne se révolte pas est mort psychiquement". Selon la psychanalyste, l'histoire du XIXème siècle est foisonnante, avec la guerre franco-prussienne, la Commune de Paris, l'anarchisme, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, la réévaluation de l'alexandrin et l'invention du vers libre, la folie en bord à bord avec la rationalité classique et l'avant goût du surréalisme. Elle aime les forces disruptives des pulsions dans la poésie surréaliste ou dans Baudelaire. Ses champs d'investigation sont le rapport au sacré, l'expérience esthétique, la maternité, la dépression, l'adolescence... Au fur et à mesure, elle acquiert "la conviction qu'il n'y a pas une Littérature mais une expérience imaginaire qui se décline dans une pluralité de styles, de genres et de saveurs, dont la seule raison d'être est de s'opposer à la pensée unique qui caractérise les totalitarismes."

Quant à son couple avec Philippe Sollers, c'est l'histoire d'une rencontre entre deux étrangetés. La conception de l'amour de Julia est à la fois simple et déroutante. Elle reprend l'expression de Marilyn Monroe à son compte "I'm incurably romantic". "Cette alchimie, seul le roman peut l'effleurer". Sollers a un comportement "que l'on attribue aux anges". A la fois humain et divin, il oscille entre proximité et totale absence. Julia trouve cette dualité attachante.

Selon elle, l'amour "ne peut se dire qu'en métaphore". Pour essayer de l'approcher, les humains ont inventé les figures et les genres littéraires, la musique, les arts. D'autres préfèrent la spiritualité. Dans Pulsions du temps, elle écrit "nous sommes tous des adolescents quand nous sommes amoureux". Or l'adolescent est un croyant qui croit dur comme fer que la satisfaction absolue existe...

Existe-t-il également des amours véritables sans secret ? "Le secret, lui, est une alchimie qui nous donne le droit de nous chercher sans blesser les autres", écrit Julia Kristeva dans Les samouraïs.

Julia a également beaucoup œuvré dans la société pour changer le regard sur le handicap. Son fils David atteint d'une maladie rare a changé le sens de son existence et celle de son mari. Elle souligne que dans notre civilisation, "la mort est soit déniée (les religions promettent la vie éternelle), soit refoulée, impensée, censurée par le culte de la performance, croissance, jouissance." Les situations de handicap rappellent la permanence en nous de "la mort, de se accidents et de ses possibles retardements". La politique du handicap vise à apprivoiser cette peur.

Après tout ce voyage riche en expériences et rencontres, Julia nous surprend par sa conception du bonheur, qui est loin d'être celle de l'opinion commune.
"Aussi loin que je m'en souvienne, le bonheur est le deuil du malheur. Cela arrive par épuisement du malheur. Les gens prétendument heureux qui ont occulté le mal-être sont insignifiants".

Une belle leçon de sagesse en somme.

JULIA KRISTEVA, Je me voyage, Mémoires, Octobre 2016, 297 pages, 20 €

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 8 Février 2017 à 07:36 | Commentaires (0)

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Descartes n'était pas Vierge, un livre décalé sur les philosophes décrits par leur signe astrologique, pour mieux se connaître en philosophant. Pour en savoir plus, cliquer sur l'image ci-dessous.







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