II faut choisir : ça dure ou ça brûle ; le drame, c'est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler. Albert Camus

I phil good !

Dimanche 11 Octobre 2020

A chaque séparation, l’être humain ressent la perte d’un petit bout de soi. Ces séparations qui sont autant de deuils de soi-même. Oui, mais de quel « moi » s’agit-il ? Les séparations ne font-elles pas partie d’un long processus d’accouchement de soi ? Notre première séparation, nous la vivons à notre naissance : on est arraché du ventre de notre mère. Et pourtant, cette séparation laisse place à la vie. La vie démarre bel et bien dans la séparation. Ce livre d’Anne-Laure Buffet tente de transformer notre regard sur ces moments compliqués de la vie, qui sont autant de ponts nécessaires pour s’accomplir. Notre vie est un tissage de liens et de séparations pour nous aider à grandir.


Ces séparations qui nous font grandir
Cette première déchirure qu’est la naissance fait écho à un roman de cette rentrée littéraire (très ordinaire), La vie ordinaire d’Adèle Van Reeth :
« Je vais me séparer de toi. Toi qui n’as rien connu d’autre que l’intérieur de mon ventre, tu vas affronter l’air et l’espace. Tu vas sortir de moi ce sera le traumatisme initial ».
« Ta naissance sera une rupture ».
« De cette distance naîtra notre rencontre ».

C’est cette distance, cette rupture du cordon, qui permet à une mère de découvrir le visage de son bébé. Pas de rencontre sans séparation, telle est la vérité que nous avons du mal à accepter et que les poètes nous aident à surmonter. Comme l’écrit Laurence bouvet, « Être vivant c’est être séparé ».
Anne-Laure Buffet souhaite démontrer dans cet essai résolument optimiste et au ton spinoziste que toutes les séparations, de quelque nature que ce soit, rupture amoureuse, déménagement, changement d’emploi etc., sont autant de renaissances. La séparation, bien que vécue comme une amputation de soi et une condamnation, ouvre la voie vers une plus grande liberté, celle d’être soi. L’auteur rend d’ailleurs un hommage aux poètes qui ont le talent et la lucidité pour transmettre ce qu’il y a de plus indicible dans une séparation.

La rupture, la voie de la transformation
Refuser les séparations, cela revient à entretenir des relations de dépendance avec les autres. Et une relation distante avec soi-même. Être dépendant affectivement symbolise un refus de grandir. Ce lien entre dépendance et refus d’être soi rappelle le livre Guérir de nos dépendances, précédemment chroniqué dans La Cause Littéraire (2018) : les addictions sont souvent le refus de quitter le cocon maternel. La dépendance humaine repose sur un curieux paradoxe : « Je dépends d’un autre pour devenir moi-même…, mon autonomie dépend de son état mental » (Guérir de nos dépendances, Pascale Senk et Frédérique de Gravelaine). Dépendre pour être libre, telle est la situation de départ d’un enfant. On ne naît pas indépendant.
D’ailleurs, comme le souligne Anne-Laure Buffet, plus on est confronté à la tyrannie d’un moi idéal, plus on cherche de l’aide dans des remèdes extérieurs. Or ces « colmatages », ces petites dépendances, accentuent la perte de l’estime de soi et conduisent à un cercle vicieux.

Aimer, une manière de combler ses manques réciproques ?
Le vécu de la première séparation est assez déterminant… La première séparation avec sa mère détermine notre capacité à accepter les suivantes. Le schéma des répétitions amoureuses est souvent une conséquence d’un lien primaire mal enclenché. Une rencontre, ce sont deux inconscients qui se reconnaissent. On se choisit pour combler ses manques réciproques. Nous prenons alors des risques limités. Nous cherchons parfois à réparer le couple de nos parents que nous cherchons paradoxalement à fuir.
Nous refusons souvent les séparations car nous sommes sous l’emprise de la société, du regard de notre famille. Il est nécessaire de prendre de la distance avec la stigmatisation de certains comportements et développer son esprit critique.
Pour aimer de façon authentique sans reproduire nos liens primaires, il faut accepter l’imperfection. Le wabi-sabi, art japonais, consiste à célébrer la beauté des choses imparfaites. Oui, on peut être content, en se « contentant » de ce que l’on a. Savoir « se contenter » est une vertu, n’en déplaisent aux ambitieux égotiques. C’est une forme de bienveillance envers soi-même et envers les autres, du narcissisme « altruiste » (petit clin d’œil à Auguste Comte qui a inventé cette notion).
En acceptant les séparations et notre « moi » encore inachevé et en devenir, il nous est alors possible de devenir ce que l’on est et de se préparer à des amours qui nous grandissent.

La séparation semblable à l’angoisse de la mort
« Tout notre mal vient de ne pouvoir rester seuls » (Labruyère)
La vie est construction de liens et lorsqu’ils se dénouent, l’angoisse de se retrouver seul nous confronte à l’idée de mort. Or comme le rappelle pertinemment l’auteur, il faut discerner la peur, de l’angoisse et de l’anxiété. Selon Heidegger, l’angoisse n’a pas d’objet. Elle se raccroche au non sens de l’existence, au vide. Il s’agit d’une perte de repère qui nous aliène. La peur est au contraire précise et a un objet, à la différence de l’angoisse qui est indéterminée. « L’angoisse nous rend étranger à nous même ». Ce vide existentiel peut s’exprimer de différentes façons : une quête de sens ou s’affirmer dans des formes très primaires comme la recherche du pouvoir, avec sa version la moins subtile qui est celle de gagner beaucoup d’argent. Se séparer revient alors à savoir gérer cette angoisse de la mort. Trouver du sens, ne pas céder à la satisfaction facile d’un désir éphémère, peuvent aussi nous mener vers la joie profonde que prône Spinoza. Eprouver la joie d’être soi affaiblit nos angoisses.

Comme nous le conseille Anne-Laure Buffet, pour affronter les séparations et mieux les accepter, rien de tel qu’aiguiser son esprit critique pour ne pas subir d’aliénations avec son vrai « moi ».

L’aliénation reste la pire forme des séparations…

Ces séparations qui nous font grandir, Anne-Laure Buffet, 2020, 170 pages, 18 €


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 11 Octobre 2020 à 10:35 | Commentaires (2)



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