II faut choisir : ça dure ou ça brûle ; le drame, c'est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler. A. Camus

LIVRES PHILous

Samedi 11 Janvier 2020

Alors que la psychanalyse subit actuellement des assauts violents de la pensée conformiste, Samuel Dock nous offre un voyage sincère sous forme d’abécédaire palpitant sur cette «psychologie des profondeurs». On en ressort tout ébouriffé et enthousiaste... Loin de sentir la naphtaline, Samuel revigore l’indocilité de la psychanalyse que l’on avait oubliée. Il y ressuscite l’inquiétante étrangeté qu’avait su créée Freud lors de sa théorie explosive et adoucit les querelles de chapelle (ou plutôt de divans) entre les freudiens, les lacaniens, les kleiniens ou les jungiens...


La psychanalyse doit rester indocile
Son essai refuse le catéchisme dogmatique, les remparts artificiels créés par les différentes obédiences psychanalytiques, disons-le franchement : l’élitisme abscons. Il libère la psychanalyse contemporaine de sa tour d’ivoire bourgeoise, en rendant la psychanalyse lisible et accessible, en prenant même le risque de se dévoiler lui-même.

Rappelons-nous du séisme profond qu'avait provoqué Freud...

En 1900, lorsque Freud publia L’interprétation des rêves, c’était un tremblement de terre qui ouvrait les portes mystérieuses de l’inconscient. On a tendance à l’enterrer, mais la psychanalyse a été rebelle, loin de la mollesse des divans. Cette inquiétante étrangeté, Samuel Dock l’illustre par « toutes ces délectables bizarreries, toutes ces merveilles incommodantes ». Comme un « reflet bien familier » qui nous remue. C’est alors que le refoulé affleure notre conscience et que l’on peut apprécier « l’irruption d’un continent de mon identité ». C’est cela l’inquiétante étrangeté, un paradoxe : une reconnaissance suivie d’un inconfort. C’est cette fusion entre le réel et l’irréel qui déstabilise. Cette confusion est bien prégnante dans les œuvres de David Lynch. L’auteur emploie cette formidable allégorie pour décrire ce concept d’étrangeté : « le surgissement du fantastique au cœur du quotidien le plus banal ».

Après ce séisme profond, quel crédit accordé alors au marketing du coaching ? La psychanalyse n’a pas peur des abymes de l’inconscient, contrairement à certaines techniques du développement personnel qui agissent comme des « adjuvants » sur « l’être hypermoderne » sur ses « microprojets » gérés en toute urgence. Comment retrouver de l’unité dans cette agitation incessante de patchwork de coachs en tout genre ? La psychanalyse permet de retrouver une intériorité, contrairement au « sparadrap » du coaching. D’après Samuel Dock, la pensée positive serait une dictature du conformisme, ne jamais se plaindre, continuer à avancer, ne surtout pas trop penser. Or combien de fois entendons-nous « tu penses trop » ? Respecter ses blessures, ne pas nier ses souffrances, c’est en cela que la psychanalyse, à cause de ce réalisme, plaît moins à une société capitaliste qui privilégie l’urgence.

L'erreur de Bettelheim sur les causes de l'autisme

Cependant, même si le mot clé de l’abécédaire « contes de fée » fait rêver, attention, la psychanalyse porte aussi ses propres blessures. Samuel Dock nous fait prendre du recul par rapport à l’auteur de la Psychanalyse des contes de fées : Bruno Bettelheim. Son interprétation des causes de l’autisme a jeté un discrédit sur la psychanalyse : Bettelheim accusait les mères « réfrigérateurs » de provoquer l’autisme…

De l'importance des "mots" (maux) en psychanalyse et de la nuance, si chère à Nietzsche


Pourtant, les mots ont leur importance en psychanalyse, la nuance est reine. On apprend par exemple la différence entre déni et dénégation. Cet abécédaire dévoile l’humanité d’un vocabulaire parfois trop ésotérique. Et surtout nous donne de nouvelles clés d’entrée pour interpréter les symptômes. L’addiction, par exemple, peut paraître simple comme sujet, or la psychanalyse en offre un prisme d’interprétation loin de sentiers battus : « la solution addictive représenterait non pas une manière de se détruire, comme le suggère le terme « toxicomanie » par exemple, mais bien une tentative d’autoguérison face à la menace de stress psychique ». L’addiction, un moyen de se guérir ? La psychanalyse a ce point commun avec la philosophie, celle de savoir poser les bonnes questions et de démêler les multi-causalités d’un symptôme.
On sourit par ailleurs lorsque l’auteur se gausse de ce qu’est devenu le concept du fantasme : « cinquante nuances de vide ». Le fantasme, pourtant « preuve de la vitalité de notre psyché », s’est stéréotypé. Il s’agit d’un « fantasme dilué, inodore, incolore », tout à fait conformiste. Cette dilution trouve sa cause dans le cannibalisme. En effet, le terme « cannibalisme » peut paraître saugrenu dans un abécédaire sur la psychanalyse alors qu’en fait il mérite toute sa place : Ne serions-nous pas en train « de nous cannibaliser les uns les autres ? Sevrés du sein maternel, l’hyperconsommation nous fait croire que nous devenons ce que nous incorporons. Mais est-ce suffisant pour nous combler ? Pas tout à fait, car le pervers narcissique n’est autre que le symptôme de « cette horde primitive », « la métaphore de cette hyperconsommation du soi ». Nous sommes dans un hédonisme de survie, qui masque un certain cannibalisme narcissique.

Pour lutter contre ce cannibalisme, heureusement persiste notre joyeuse créativité. Mais, Freud dans le Malaise d’une civilisation refroidit notre optimisme sur l’art salvateur « Qui est réceptif à l’influence de l’art l’apprécie plus que tout, comme source de plaisir et comme réconfort dans l’existence. Néanmoins, la douce Narcose où nous plonge l’art n’est pas capable de provoquer plus qu’une brève évasion loin des malheurs de la vie et elle n’est pas assez forte pour faire oublier la détresse réelle ». Ce pessimisme freudien peut difficilement se conjuguer avec les dictats de notre société qui prône une jouissance de l’instant pour nous perfuser d’images positives. C’est probablement ce côté un peu schopenhauerien de la psychanalyse qui déplaît aujourd’hui, voire qui fait peur…

Mais cet abécédaire sait mettre aussi parfaitement en valeur le côté lumineux de la psychanalyse, son art de l’interprétation. Cette magie du déchiffrage nous ouvre sans cesse des nouvelles portes. Une maison, par exemple, l’auteur voit notre habitat comme un troisième corps. « On investit notre maison à la façon dont notre corps a été investi par les soins maternels ». La maison d’un paranoïaque sera de ce fait très différente de celle d’un obsessionnel. Pour les couples, le logement, « véritable investissement libidinal » peut devenir carrément une personne tierce. Une maison, comme un amant ? Voilà pourquoi la psychanalyse reste fascinante, car elle transforme notre banalité quotidienne en véritable scène surréaliste.

"Freud n'est pas Kant", la psychanalyse doit rester indocile

Le titre de cet essai n’est pas anodin : la psychanalyse doit être indocile, sa survie en dépend. L’auteur défend résolument une approche interdisciplinaire, celle de Freud : prendre en compte tout l’écosystème des symptômes individuels, les groupes, les institutions comme l’armée ou la religion, les mythes, la civilisation. La psychanalyse à l’époque de Freud essayait d’embrasser la complexité du monde, en apportant un coup de marteau à la rationalité. « Je est un autre ». Pourquoi avoir renoncé à cette anthropologie psychanalytique ? Fuir le catéchisme des différentes écoles de psychanalyse, la complaisance institutionnelle, est essentiel pour se concentrer sur le patient.

« Freud n’est pas Kant ». Notre humanité ne colle pas aux images d’Epinal. Il est nécessaire d’étudier toutes les sciences humaines, y compris les approches opposées à la psychanalyse pour se rappeler qu’il existe « toujours d’autres façons de penser l’humain ». « Nous sommes divisés en des milliers d’influences contraires ».

Le manque est garant de notre humanité, voilà la devise de cette éloge indocile, loin de l’hystérique consommation contemporaine.

Merci à Samuel Dock pour cette indocilité érudite.





Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Samedi 11 Janvier 2020 à 10:08 | Commentaires (0)

« Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur fidèle et a oublié le don », constatait Einstein. Plus de 60 ans après, notre société se montre toujours aussi hostile aux intelligences différentes de la sacro-sainte intelligence logique et verbale. Pour cette raison, j'ai trouvé le témoignage de Valérie Fauchet sur sa mediumnité, dans son livre Une voyante passe aux aveux, fascinant. La voyance est une forme d'hypersensibilité qui défie les lois physiques et spatio-temporelles et qui mérite notre attention, au regard de l'intelligence artificielle versus intelligence humaine.


Le don de l'intuition, malgré le respect que lui portait Einstein, reste toujours tabou
Il existe, malheureusement, des dons que l’on subit. Certaines personnes possèdent en effet le don de « pré-voir ». Contrairement aux surdoués, les dons de voyance sont jugés douteux et sont ignorés par la science. Pourtant, ces personnes « voyantes » n’ont pas décidé d’avoir ces « flashs », ils s’imposent à eux. Comment faire alors pour ne plus voir ?

Dans ce livre Une voyante passe aux aveux, le témoignage de Valérie Fauchet est troublant, sa vie ressemble à un roman fantastique. Pour donner du coffre à ses expériences, et prouver qu’elle n’a pas peur d’être titillée par l’exigence de preuves factuelles, l’auteure a eu la bonne idée d’être interviewée par une magistrate, Marie-Noëlle Dompé. La voyance au tribunal ? Oui, mais il ne s’agit pas pour autant d’un procès. Cette magistrate, aguerrie à l’impartialité, a joué le rôle de l’investigatrice bienveillante pour comprendre comment se manifeste cette méga intuition chez notre voyante peu commune. La voyance apparaît alors sous un autre jour, plutôt comme une hypersensibilité insoutenable. Comme une faille qui attire la lumière d’un flash. Les gens dotés d’une hypersensibilité sont plus facilement fatigués, car ils absorbent énormément les émotions des autres, voire des objets… Car pour Valérie Fauchet, même les objets portent une histoire. La foule est pour elle tel un vampire, elle l’épuise. Ces phénomènes de clairvoyance sont provoqués par des émotions très fortes. Etymologiquement, émotion veut dire « dérangement ». Les artistes peuvent eux-aussi d’ailleurs avoir cette sensibilité médiumnique. Comme le souligne justement l’auteure, les artistes sont « chacun dans leur genre » des mediums, et pourtant personne ne les craint. Car leur don se manifeste dans une expression artistique, un don qui heureusement est reconnu par nos sociétés.

Son témoignage est à certains moments poignant. On est saisi de compassion lorsqu’elle explique qu’elle a découvert son don, en pressentant 8 jours avant, les futurs attouchements de son instituteur… Mais personne ne s’en alerte. Malgré cet épisode douloureux, sa vie ressemble aussi à un conte de fée. Elle voit par exemple des Elfes dans le jardin de sa maison de Rennes. Un peu comme dans les légendes celtes, elle vit des jours enchantés sur l’île aux moines, île dotée d’une énergie très particulière. Les artistes, et en particulier les poètes, sont ses amis. Elle a par exemple le plaisir d’échanger sur l’onirisme et la poésie avec le peintre brésilien Cicero Dias, ami de Paul Eluard, ouvert à la médiumnité. Après sa période bretonne enchanteresse, elle a le coup de foudre pour un appartement rue de Tournon à Paris, qu’elle transforme en cabinet de curiosités. Une vraie vie de bohème s’ouvre alors à elle. Elle apprend alors qu’une célèbre voyante, Mademoiselle Lenormand, habitait dans cet appartement et qu’elle recevait régulièrement Joséphine de Beauharnais. En somme, une jolie coïncidence.

Mais est-il judicieux d’être marié à une voyante ? On sourit lorsqu’elle relate que son don n’était pas un cadeau pour son ex-mari, car elle visualisait toutes ses maîtresses, et ce même à distance… Son mari ne pouvait pas cultiver de jardin secret. Ce qui peut donner l’impression encombrante et obsessionnelle d’être tout le temps espionné...

La voyance souffre aujourd’hui d’une image délétère, elle est perçue comme la misère de tous les espoirs déçus. Elle est souvent l’appât facile de charlatans qui exploitent le mal être des personnes insatisfaites de leur présent. Cette voyance « bas de gamme » et payante est à l’opposé du « connais-toi toi-même ». On gagne souvent plus de temps à chercher à comprendre l’origine de ses désirs, que de tenter de les assouvir à tout prix. Malgré le charlatanisme qui entoure ce don qui défie les lois spatio-temporelles, la « vraie » voyance ou la médiumnité sont une forme d’intuition. Elles échappent certes à l’intelligence logique, mais appréhendent le monde autrement. Einstein soutenait que « le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur fidèle et a oublié le don ». Notre occident est si rationnel qu’il barre la route à l’intuition. La voyance peut être perçue comme une alchimie des émotions qui nous livre une autre clé d’interprétation de la réalité. A travers son témoignage, l’auteure a cherché à « desorcelliser » la voyance.

Même quand une personne a des « flashs », ces images restent toujours interprétables. Valérie Fauchet insiste sur le fait qu’il n’y a pas de vérité absolue, même sur le passé. Sa voyance est la possibilité « d’offrir un autre regard ». La façon de vivre l’évènement prédit est elle-aussi subjective. Par conséquent, attention à l’hubris : ne jamais prédire des choses de façon catégorique. Le doute cartésien doit être la règle, même dans ce domaine de l’intuition. La médiumnité reste un mystère et n’obéit à aucune loi.

Cet ouvrage souhaite offrir une vision moins matérialiste du monde dans lequel nous vivons.

Valérie Fauchet a parfois l’impression d’être à la fois sur terre et dans l’au-delà. C’est dur de vivre cette dualité, c’est comme le destin de mélusine, mi-femme mi-serpent, ce type de femmes dérange…

Notre monde continue de refuser la complexité.

J'ai eu l'occasion de rencontrer l'auteure, suite à la lecture de son témoignage. Je vous ferai part bientôt de nos échanges dans un prochain article...

Une voyante passe aux aveux, Editions Ipanema 2019, 233 pages, 17,90 €

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 10 Novembre 2019 à 11:23 | Commentaires (0)

Notre monde hypermoderne tend à manquer d'ironie... d'où les symptômes envahissants de soi-disant "pervers narcissiques", "zèbres surdoués" ou "bipolaires"... Nous ne supportons plus la nuance. C'est pour cette raison qu'il est grand temps de se replonger dans les pensées de notre cher Vladimir Jankélévitch. La philosophie a toujours été la plus grande défenderesse de l'ironie, car elle est le préalable à toute démarche authentiquement philosophique.
En 2010, j'ai utilisé cette ironie pour "oser" décrire les philosophes par leur signe astrologique. L'ironie c'est aussi savoir s'aventurer dans des voies sinueuses hors des sentiers battus (et rabattus), pour chercher son fil d'Ariane.
Je vous propose donc dans cet article de découvrir le chapitre sur Vladimir Jankélévitch et son art de manier la contradiction.


L'Homme ironique, le nouveau surhomme ? Rappel de quelques leçons de Jankélévitch
Vladimir Jankélévitch, la contradiction en musique

(Vierge ascendant Sagittaire, né le 31 août 1903 à Bourges. Philosophe et musicologue Français)

La Vierge, par sa pudeur légendaire et son sens de la réserve, est souvent à tort considérée comme le signe le moins attractif du Zodiaque. Son regard figé dans les détails peut certes la condamner dans l'inertie, mais lui confère des théories philosophiques intéressantes. Je vous le confirme : la Vierge est étonnante, surtout lorsqu'elle philosophe ! Pourquoi ? Parce que le Virginien sait jouer avec les contrastes. Jankélévitch en est un parfait représentant par la musicalité de son ironie.

L'écart minimal entre les durées du jour et de la nuit pousse les natifs de la Vierge à sentir les incompatibilités comme les complémentarités. Ainsi, l'originalité de leur philosophie réside notamment dans l'expression de la contradiction.

Le Virginien a conscience que rien n'est acquis. Tout est fragile. Pour cela, il ne cesse d'anticiper. Jankélévitch aime permuter les sens ambivalents de l'existence et se méfie des vérités passionnées. "Comprendre, c'est déjouer ; la connaissance dépassionne les sentiments" . Il faut dégriser sa conscience. Il éprouve une grande méfiance envers les dogmatistes qui se prennent trop au sérieux et qui ne veulent pas descendre du singe ! D'ailleurs, n'est-ce pas tout le débat actuel entre la biologiste Lucy Vincent et les pourfendeurs de l'amour romantique : l'Homme n'est-il qu'un simple animal soumis au pouvoir des phéromones, ou, au contraire, a-t-il une conscience supérieure qui lui permet d'accéder à la beauté suprasensible du monde platonicien ? Comme tout cela est invisible, difficile de trancher, l'amour est invisible. C'est pour cette raison qu'il est difficile de le définir. Jankélévitch redoute les définitions trop hâtives et étroites. En amour, il est essentiel de rester humble et de ne pas s'emporter dans des sentiments exacerbés. Ce qui n'est pourtant pas évident pour un signe de la Vierge (ascendant Sagittaire de surcroît !), "Hélas ! Pourquoi ne peut-on pas à la fois être raisonnable et ardent ?" .

Il faut avoir conscience que parfois les attirances ne sont que des "malentendus" du corps. "Nous croyons aimer et nous récitons !" . Les sentiments ne sont peut-être que des pastiches, nos personnalités que des plagiats. Peut-être ne faisons-nous qu'imiter les contes de fées, les romans passionnés avec lesquels nos proches nous ont bercés, parce que la passion est "chic".

Comment alors reconnaître si nous aimons authentiquement ? Pas facile. C'est cela l'ironie ! Juste en avoir conscience, pour se préparer aux mouvements fougueux de l'amour. La linéarité n'est pas adaptée à l'amour. Comme le temps et la musique, l'amour reste insaisissable. "La musique est à la fois expressive et inexpressive, sérieuse et frivole, profonde et superficielle; elle a un sens et n'a pas de sens." Comme les sentiments. Le tout est de remettre le désir à sa place. La volonté est plus intelligente que ce dernier. Le désir veut la fin, mais pas les moyens ! La volonté accepte la dialectique, les hauts et les bas, alors que le désir refuse les fluctuations, c'est un ogre ; son appétit rapidement frustré tourne en rond. Il ne sait même pas pourquoi il désire. Pour mieux dompter ses désirs, il suffit alors d'écouter ce que nous raconte la musique.

Comme Hegel, Jankélévitch a aussi sa vision de l'histoire. Les Virginiens ont besoin de délimiter leur territoire, de dénicher des cycles dans l'histoire. "L'histoire est menaçante tant que certains recommencements ne nous laissent pas deviner un cycle, une aventure esthétique, une période bien recourbée" . Afin de rassurer les européens sur leur pouvoir d'achat, les économistes n'invoquent-ils pas à chaque fois des "cycles économiques" ? L'éternel retour semble être le lot de l'histoire, tout comme la mode : "La mode, c'est l'alternance d'une contagion et d'un reflux, l'imitation pourchassant la nouveauté" . "Depuis que le monde est monde, la plèbe a passé son temps à traquer les mille secrets des snobs et les snobs à déjouer la curiosité de la plèbe". En témoigne le succès grandissant des magazines people et de la mode hype ! Mais à quoi bon tomber dans la contagion de l'imitation ? L'ironie est bien plus reposante.


L'Homme ironique, le nouveau surhomme ? Rappel de quelques leçons de Jankélévitch
Comment devenir ironique en 9 leçons
- utiliser les litotes et les chiasmes, en termes de style, c'est le must de l'ironie.
- atténuer son ego, croyez-moi il prend toujours trop de place.
- épouser la musique, en comprenant le rapport de la mélodie et du rythme.
- ne jamais suivre la mode, faire le contraire des magazines. La meilleure façon d'avoir un train d'avance.
- jouer des contrastes.
- accepter de descendre du singe.
- en amour, aimer les moyens plutôt que le résultat.
- identifier la morale futile : rejeter l'hypocrisie et la fausse générosité.
- Bref, avoir conscience que toute vérité est fragile et que l'apparence est d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours !




L'homme ironique est donc une sorte de surhomme ! Ne s'asseoir sur aucune vérité serait le meilleur moyen d'atteindre la sagesse : une horreur pour Descartes, mais une philosophie fougueuse pour le lecteur avide de rythme et de retournements.

Comme le fait remarquer fort justement notre ami Jankélévitch : "On peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien" !


(Chapitre extrait du Livre Descartes n'était pas Vierge, Marjorie Poeydomenge)

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Jeudi 31 Octobre 2019 à 10:59 | Commentaires (0)

Le Medef a annulé la semaine dernière l'invitation de Marion Maréchal à ses université d'été, pour participer à une table ronde intitulée "La grand peur des mal pensants, pourquoi les populistes sont populaires". Cette annulation de dernière minute, au-delà d'une dictature du politiquement correct, révèle surtout le déni de reconnaître la lente extinction de la classe moyenne française. Cette lente disparition est le terreau de la vague populiste. Christophe Guilluy décrit parfaitement bien ce phénomène sociétal dans No Society, la fin de la classe moyenne occidentale. Cette lente agonie est entretenue par le flou de sa définition, car il est compliqué de cadrer ce qu'est une moyenne...


Sur la fin de la classe moyenne occidentale et le flou de sa définition
A coup de chiffres cinglants et de propos hors du sable mouvant du politiquement correct, Christophe Guillluy décrit la détresse et la lente extinction de la classe moyenne occidentale.
Même s’il est aisé de manipuler les chiffres, l’auteur livre une réalité sans concession : entre 1980 et 2007, le salaire français moyen n’a progressé que de 0.82 % par an (au demeurant, pour les 0.01 % les mieux payés, il a explosé de + 340 %...).Un agriculteur se suicide tous les 2 jours en France. Et en 2017, il s’est produit un phénomène inédit aux États-Unis : l’espérance de vie des Américains a reculé, en raison de la drogue. Cet excès de drogue en dit long sur le malaise de notre civilisation... Cette extinction lente de la classe moyenne est entretenue par le flou de sa définition.

Le flou de la notion de classe moyenne

Qui constitue la classe moyenne aujourd’hui ? Le flou de la notion de la classe moyenne permet un brouillage de classe, « qui autorise opportunément la confusion entre les perdants et les gagnants ». Selon les définitions, la proportion de la classe moyenne varie entre 50 à 70% de la société. Ceux qui assurent ou plutôt maintiennent la survie de la classe moyenne en France sont les retraités et les fonctionnaires. Les autres ont tendance à glisser vers la classe populaire. Et de nouvelles classes supérieures urbanisées sont nées, celle qui bénéficient de la mondialisation.
Christophe Guilluy a raison de rappeler que l’appartenance à une classe sociale n’est pas qu’une question d’argent. Si l’on réduit les classes sociales au montant des revenus uniquement, on tue la classe moyenne sournoisement une deuxième fois. La disparition de la classe moyenne occidentale se mesure aussi par la perte d’un statut, celui de référent culturel. Et cette perte de référent culturel est un danger pour les sociétés occidentales.
En dehors des retraités et des fonctionnaires, on comprend que la classe moyenne n’existe quasiment plus, elle est aspirée par la classe populaire.

Pourquoi un tel snobisme envers les classes populaires ?

Plutôt que d’essayer de comprendre la lente déchéance des classes moyennes, l’opinion dominante préfère mépriser la classe populaire en les rejetant dans des caricatures faciles « les chtis buveurs de bière », la « working class ». Ces images d’Épinal sont rassurantes, puisqu’elles permettent d’éluder un diagnostic rationnel de notre société. Il y a un certain mépris de classe à travers les séries les Deschiens, les Guignols de l’info qui avaient trouvé un bouc-émissaire vedette : Johnny Hallyday. « La religion du politiquement correct apparaît comme une arme de classe très efficace contre l’ancienne classe moyenne ». Nous constatons une « citadellisation de la classe dominante », qui méprise la classe ouvrière, sa culture, son attachement à la famille et la religion.
La vague populiste n’est pas qu’un phénomène idéologique, mais est liée à des réformes économiques. La classe dominante préfère faire culpabiliser sa classe populaire, en la ridiculisant et en l’enfermant dans une caricature de « bête et méchant », plutôt que de reconnaître la réalité économique et sociale. Pourtant, l’immigration produit un dumping social sur cette classe populaire que la classe dominante préfère occulter. Les tensions sont avant tout économiques, avant d’être culturelles.

Pourtant, « La poursuite du processus historique de sortie de la classe moyenne fragilise un monde d’en haut de plus en plus fébrile. ». La société mondialisée traduit paradoxalement un repli du monde d’en haut sur ses bastions. L’historien Christopher Lasch avait déjà décrit (en 1979) comment la culture du narcissisme et de l’égoïsme allait conduire l’Amérique à sa ruine antisociale. Cette nouvelle bourgeoisie asociale cherche même à prendre le contrôle de l’intelligence, symptôme qui se retrouve dans la tendance transhumaniste, prête à tout pour rendre le cerveau humain plus performant.
Le problème est que la posture morale d’en haut ne convainc plus, n’est plus crédible. En témoigne d’après l’auteur, la chute de Canal +, qui « a porté au plus haut la culture dominante en surjouant la posture morale et l’ostracisation des classes populaires ».

La protection de la classe moyenne et populaire permettrait une politique plus écologique

Le refus du protectionnisme affaiblit indéniablement les classes populaires. Ce sont eux les perdants : la mondialisation les précarise. Mais il n’y a pas que sur les classes populaires où la mondialisation est destructrice, elle est également plus polluante que l’ancienne économie. Les fraises chinoises sont par exemple très compétitives, mais elles réclament vingt fois plus d’équivalent-pétrole que la fraise du Périgord. Ainsi, si notre société prenait davantage soin de ses agriculteurs, cela permettrait un meilleur respect de l’environnement. Le PIB, vieille mesure qu’il serait temps de réformer, est en partie responsable de cette économie vorace et destructrice. Le PIB est incomplet dans sa mesure, car il exclut les facteurs environnementaux , l’épuisement des ressources. Et surtout, le PIB ne tient pas compte de l’inégalité. Cette notion de répartition des richesses est pourtant essentielle. Certains économistes proposent d’élaborer un indicateur englobant la consommation, le loisir, la mortalité, l’inégalité et le coût environnemental.

N’oublions pas : « La survie de la société occidentale passe par la protection de ses classes populaires, son peuple ».

NO SOCIETY, La fin de la classe moyenne occidentale, Christophe Guilluy, Flammarion, 2018, 241 pages, 18 €

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 1 Juillet 2019 à 07:10 | Commentaires (0)

I phil good !

Dimanche 26 Mai 2019

Derrière l’image d’Épinal d’une mère parfaite, aimante et bienveillante, Anne-Laure Buffet nous ramène vers la face sombre des mères qui blessent. Et de ce fait décomplexe les mères, découragées de ne pas se conformer à l’image sociétale de la mère idéale. Rassurons-nous, la mère parfaite n’existe pas. Anne-Laure Buffet, dans son livre Les mères qui blessent décomplexe les mères et d’ailleurs démontre que rechercher la perfection est un leurre dangereux...


Les mères parfaites n'existent pas
On attribue à la mère toutes les vertus du monde. Cette image de mère exclut la femme, or n’est-on (et non pas naît-on, car cela est un autre sujet...) pas femme avant d’être mère ? Et même n’avons-nous pas été un enfant ? Or « L’amour maternel n’est qu’un sentiment humain, il est incertain, fragile et imparfait. Contrairement aux idées reçues, il n’est peut-être pas inscrit profondément dans la nature féminine » (Elisabeth Badinter). Les injonctions sociales sur la mère sont pléthores alors que sur la femme, moins…

La mère parfaite n’existe pas, sauf dans sa tête. Il y a une multiplicité de façons de blesser son enfant... Qui n'a jamais rencontré une mère sacrificielle, qui fait remarquer qu’elle a tout sauvé. Elle est parfaite dans la victimisation. La mère immature, quant à elle, ne veut pas savoir et ce n’est jamais de sa faute. La mère narcissique utilise son enfant comme un moyen, il est le prolongement d’elle-même.

« Une relation toxique permet la domination de l’un par l’autre, en instillant de façon régulière et répétitive des injonctions visant à réduire et même détruire celle ou celui qui supporte ces injonctions. » Les relations toxiques sont souvent traumatisantes et blessent l’enfant intérieur qui est en nous.

Comment faire alors le deuil d’une mère toxique ? Parler de deuil, c’est évoquer de nombreuses émotions qui se succèdent. Faire le deuil de la mère idéalisée... « Le pardon à soi-même nettoie la douleur et l’aigreur ». Car « La rancœur c’est un locataire qui occupe ton cerveau sans payer de loyer ». Jérôme Leroy.

Ce livre permet de décomplexer les mères qui souhaitent offrir le meilleur à leurs enfants et de rassurer « l’enfant intérieur » de ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir des mères aimantes.

Devenir mère demande d’accepter d’être blessée sans être effondrée.

Les mères qui blessent, Anne-Laure Buffet, 2018, Editions Eyrolles, 163 pages, 18 €

Anne-Laure Buffet est thérapeute, formatrice spécialisée dans l’accompagnement des victimes de violences psychologiques et conférencière. Elle a créé l’association Contre la violence psychologique.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 26 Mai 2019 à 09:35 | Commentaires (0)

Le bien-être est semble-t-il devenu une obsession dans nos sociétés occidentales, voire une injonction. Faut-il s’en inquiéter ou au contraire se réjouir de cette nouvelle norme qui cherche à faire augmenter notre taux de sérotonine ? Même les entreprises s’intéressent au bien-être de leurs salariés, en mettant en œuvre des mesures séduisantes de QVT (Qualité de vie au Travail).
Doit-on l’interpréter comme un changement de paradigme ? Ou au contraire comme un nouveau subterfuge du capitalisme, pour que les salariés se sentent aussi bien au travail que chez eux et qu’ils travaillent, au bout du compte, un peu plus…


L’injonction au bien-être, un nouveau subterfuge du capitalisme ?
Dans la comédie (in)humaine, livre co-écrit par Julia de Funès et Nicolas Bouzou, cette idéalisation du bien-être permettrait selon eux de masquer une défaillance du management. Un babyfoot ne peut pas se substituer à un management bienveillant. Le bien-être serait plutôt utilisé comme un gadget ou encore une rustine par les entreprises.

Dans l’obsession du bien-être, Benoît Heilbrunn oriente ses propos dans le même sens : « Cette doudouisation du monde nous rappelle que le principal mécanisme sur lequel le capitalisme s’appuie est l’infantilisation des adultes. »

Dès lors derrière cette « doudouisation » du monde, se cacherait le vilain capitalisme vorace, prêt à tout pour générer toujours plus de croissance. Même prêt à «  transformer l’émotion en marchandise »… Le bien-être serait-il alors une nouvelle marchandise pour nous asservir davantage ?

On peut souscrire à cette interprétation. Néanmoins, elle n’est pas la seule. On peut discerner également dans ce phénomène du bien-être, une féminisation du monde du travail qui crée une rupture avec la décoration froide des bureaux trop carrés et monotones. Ce qui peut expliquer des environnements plus cocooning, plus rose, plus doux. C’était d’ailleurs la stratégie d’Apple au départ, de parier sur un design plus rond contre Microsoft, plus rigide et froid.

Nos auteurs décèlent dans cette quête perpétuelle du bien-être l’échec cuisant de l’idée du bonheur. Comme si nos sociétés avaient renoncé à l’idée du bonheur. Même si le bien-être n’est pas synonyme de bonheur, pourquoi serait-il l’opposé de ce dernier ?


Le bien-être n’est certes pas le bonheur, mais il y contribue...


Même si le bonheur est selon J. de Funès et N. Bouzou « indéfinissable », « instable » « dépendant », le bien-être n’est pas du « bonheurisme ». Le bien-être est une notion scientifique, contrairement au bonheur qui est une question philosophique. Une bonne gestion du stress, un « flow » serein, des émotions positives, génèrent du bien-être. Nous sommes alors bien dans notre corps. Pour autant, ce n’est pas le bonheur, mais un corps heureux ne prédispose-t-il pas à un meilleur bonheur ? La QVT permet de nous faciliter le quotidien, mais effectivement si notre travail est mortellement ennuyeux, cela n’y changera rien. Et si nous sommes harcelés par un manager, les effets de la QVT sont complètement annihilés. Le stress, véritable fléau des temps modernes, est le terreau idéal pour le business du bien-être. Selon l'OMS, le stress toucherait 53% des salariés et serait à l'origine de plus de 50% des arrêts de travail… L'économie du bien-être permet dès lors de mieux gérer son stress, mais n'agit pas sur les causes qui génèrent ce stress. Et c'est en cela que les auteurs de la comédie (in)humaine ont raison, les entreprises préfèrent agir sur les conséquences d'un management trop robotisé, plutôt que sur les causes de ce stress.

N'oublions pas comme le soulignent N. Bouzou et J. de Funès que la joie est la conséquence d’un travail accompli. C’est un travail passionnant qui peut créer les conditions idéales de bien-être, plutôt que des gadgets superficiels. « La joie est le signe dit Bergson que la vie a réussi ». Ou comme le pensait Spinoza, la joie nous révèle que nous sommes dans la bonne voie, que nous nous perfectionnons. L’entreprise doit favoriser l’accomplissement. Et pourquoi pas la passion ?

Autre signal faible dans les entreprises, cette fois-ci plus inquiétant : la glorification de travail collaboratif et de l’intelligence collective. Nous sommes tous convaincus que l’intelligence collective nous permet d’aller plus loin. Mais encore faudrait-il définir cette intelligence collective… Quand nous lisons un article ou un livre, nous sommes déjà dans l’intelligence collective, puisque l’on se confronte aux multiples expériences et pensées d’un auteur. Il ne faudrait pas que cette apologie du travail collaboratif masque une dictature larvée, celle de ne jamais permettre le débat...

L’obsession du travail collaboratif peut cacher une envie de broyer les individualités...

Les entreprises raffolent en ce moment de brainstormings, d’ateliers collaboratifs. Or le brainstorming évite la confrontation. Il faut dire « oui et » et pas « non mais » pour rebondir sur les propos d’un autre participant. Or la confrontation est nécessaire et n’est pas synonyme de conflit. « Les idées vraies sont celles qui dépassent les contradictions ». Les effets indirects de ces séances de brainstorming est de diluer l’individu, et surtout de nier l’expertise. Le capitalisme est fondé sur la compétition. Comment, alors cette compétition peut-elle se trouver subrepticement avalée par un travail collaboratif ? Cette idéalisation du « tout collectif » déstabilise inconsciemment l’individu et stoppe ses revendications. C’est dans cet excès d’injonction de travail collaboratif, que l’on peut deviner les débuts d’une aliénation, comme si on dévalorisait les individus qui pensaient par eux-mêmes.

Et effectivement, le bonheur n’est possible que si nous sommes libres. Le bien-être sans liberté c’est une prison dorée, qui nous endort et nous éloigne de notre être profond.

Cependant, le bien-être a au moins une vertu : celui de reconnaître l'importance du corps, ce qui crée une rupture avec la conception cartésienne qui oppose le corps à l'esprit. "Un esprit sain dans un corps sain", comme l'écrivait dans ses essais Montaigne. Il ne faut pas dédaigner son corps, en cela l'industrie du bien-être est une chance.

Méfions-nous néanmoins des mesures permanentes de satisfaction et de bien-être… La notation est une forme de dictature larvée.

Un bonheur ne se mesure pas.

La comédie (in)humaine, Julia de Funès et Nicolas Bouzou, 2018, Editions de l’Observatoire.
L’obsession du bien-être, Benoît Heilbrunn, 2019, Robert Laffont.



Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 28 Avril 2019 à 23:55 | Commentaires (0)

Le coaching, notamment en entreprise, est souvent considéré comme légèrement suspect, dans la mesure où calquer un mode d’emploi sur tous les individus, sans les analyser en profondeur dans la durée, paraît superficiel. Le coaching global, contrairement au simple coaching, prend en compte l’ensemble de l’individu, de sa santé physique à sa spiritualité. Ce type du coaching est en phase avec la société d’aujourd’hui et son changement de paradigme. Comme nous l'explique Philippe Rosinski, l'auteur de Leadership & Coachin global, le monde est assurément complexe, il n’est plus possible de se contenter du modèle cartésien. Le corps ne peut être séparé de l’esprit. Ce mode de coaching s’imprègne du modèle holographique. Tout est interconnecté, chaque partie fait partie d’un tout et inversement. Ce qui évoque instantanément la conception spinoziste du monde. D’ailleurs, Spinoza y est cité plusieurs fois.


Coaching global, une piste à explorer pour sortir du libéralisme "simpliste" et de la prédominance du cerveau gauche ?
Il s’agit également d’un coaching optimiste et responsabilisant. En effet, il ne revient pas qu’aux hommes politiques et aux dirigeants des multinationales de changer le sens de l’histoire, il faut que chacun se responsabilise. Le coaching global peut avoir de réels effets positifs. On oublie que dans la théorie d’Adam Smith, trop connu pour sa main invisible, la finalité est certes d’atteindre des richesses, mais également dans l’intérêt des pauvres. Il ne fait pas l’apologie de la « rapacité mesquine ». Il faut sortir de l’engrenage du libéralisme « simpliste ». Nous ne tirons jamais les leçons des crashs boursiers, 1929, 2008… Et continuons à nous endetter de façon suicidaire, comme s’il n’y avait pas d’autres issues possibles. L’économie de marché ne peut pas répondre à elle-seule à tous les défis. Il faut de l’éthique et un sens des responsabilités.

L’éditeur de Philippe Rozinski, a été coach lui-même pendant 20 ans. Son projet est d’aider à promouvoir les valeurs humanistes. Raison pour laquelle il n’a pas hésité à traduire le livre « Global Coaching » de P. Rozinski, reconnu pour le coaching multiculturel qui se confronte aux nouveaux bouleversements techniques, sociaux et écologiques. Son objectif ultime est : coacher pour un monde meilleur.

Contrairement à certains types de coaching, le coaching global ne se cantonne pas à une approche psychologique. Il doit également être complété par des visions stratégiques et également de solides connaissances en économie. Un peu comme l’intelligence collective, il essaie de créer le maximum de liens entre les différentes disciplines pour apprivoiser la complexité du monde.

Comme ce coaching intègre six perspectives, spirituelle, culturelle, politique, psychologique, managériale et physique, il est un peu mal accueilli en France à cause de la perspective spirituelle. Car nous sommes dans un pays où la laïcité est un principe très structurant. Et de surcroît, un pays très rationaliste. Les questions de « donner du sens à sa vie » ont été longtemps méprisées par l’entreprise, même s’il semblerait aujourd’hui que ce soit la nouvelle tendance d’après les réseaux sociaux. Il ne faut pas confondre spiritualité et religiosité. Mais notre culture cartésienne voit d’un œil suspect toute connotation spirituelle, et ce surtout dans l’entreprise.

Côté sport, la corrélation entre l’activité physique et le leadership est clairement établie. L’activité physique joue un rôle certain dans la gestion des émotions. Les émotions positives permettent de renforcer l’humanité et de réduire le stress, ce fameux taux de cortisol qui sur long terme est néfaste. Une vie pleine de vitalité et porteuse de sens est un chemin vers le bonheur car elle procure un bon « flow » (état de grâce), qui sur le plan des neurosciences est prouvé.

Paradoxalement, l’entreprise favorise les personnes dénuées d’émotions fortes, ces « psychopathes intelligents » qui ne sont pas inquiétés de leurs abus. Or ce manque de compassion ou d’amour empêchent ces « psychopathes » de s’interconnecter avec l’univers holographique, autrement dit de faire face à la nouvelle complexité de nos sociétés.

Pour les adeptes de Process Communication créé par le psychologue Taibi Kahler, l’auteur a relié les 6 profils de Process com aux archétypes de Pearson. Par exemple le rebelle est associé à l’explorateur-chercheur, le rêveur au sage, l’empathique le soignant, à l’amant… Mais attention, malgré la diversité des profils, l’auteur nous rappelle qu’il est nécessaire d’aspirer à la complétude.

Ce livre s’adresse aux coachs, aux responsables d’entreprise mais aussi à tous les individus qui se souhaitent se confronter à leur ombre, chère à Jung, pour dompter leurs démons et leurs faiblesses. Et ce, dans l’objectif de créer un monde meilleur…

Leadership & Coaching global, Philippe Rosinski, Valeurs d'Avenir, 385 pages.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 28 Janvier 2019 à 18:07 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Lundi 31 Décembre 2018

Voilà un livre dont j’aimerais vous faire part pour terminer l’année 2018. Et pour commencer 2019 avec une ferveur enthousiaste !
J’ai toujours été surprise par le peu d’entrain des philosophes à traiter du sujet de l’amour. En fait, définir l’amour est compliqué, c’est un peu comme essayer de définir le temps, il glisse, on croit l’avoir saisi et le voilà aussitôt engouffré dans le passé ou l’avenir. La passion, en revanche, les philosophes en sont friands, gare à la passion qui nous aliène, que l’on ne maîtrise pas. Seul Nietzsche n’en a pas peur avec son hymne de la volonté de puissance. Mais il faut être un surhomme pour ne pas y succomber. L’atteinte du sublime est une prise de risque.


Philosopher ou faire l’amour ?
Dans le livre « Philosopher ou faire l’amour » de Ruwen Ogien, on sent bien que la conception platonicienne de l’amour cloisonne l’amour érotique à une impasse. L’amour y est soit vulgaire, soit romantique, donc nécessairement naïf et illusoire. Seul l’amour moral et spirituel est glorifié. Si bien que l’auteur du livre s’interroge : l’amour est-il vraiment plus important que tout ? Notre intuition nous pousse à avoir une foi inébranlable dans l’amour, mais est-il aussi essentiel que la liberté et le bonheur ? L’amour est-il un affect intrinsèquement ou absolument bon quelle que soit la qualité de l’objet aimé ?

Autre débat philosophique : est-il préférable « d’aimer un tout petit peu tout le monde et personne à la folie, ou être indifférent à tout le monde et n’aimer qu’une personne à la folie ? »

Et une question fondamentale : l’amour qui ne dure pas est-il « un amour véritable » ?

Si l’on s’en réfère à Spinoza, l’amour qui rend joyeux est nécessairement une passion bonne. Quant à celui qui affaiblit, une passion mauvaise…
Je m’en tirerai donc par cette pirouette, définir le véritable amour par ses effets… Je vous souhaite une excellente fin d’année et une belle année 2019 avec des passions bonnes qui vous élèvent !

A très vite !

Philosopher ou faire l’amour, Ruwen Ogien.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 31 Décembre 2018 à 18:33 | Commentaires (0)

I phil good !

Samedi 17 Novembre 2018

Récemment, j’ai pris plaisir à me plonger dans deux livres a priori diamétralement opposés : Remèdes à la mélancolie (2016) d’Eva Bester et Le pouvoir de l’optimisme (2018) de Christelle Crosnier. La mélancolie peut sembler une force antagoniste à l’optimisme, mais la bile noire est peut-être juste le signe que nous ne sommes pas dans la bonne direction. Ce jet noir attend alors d’être transformé.

La mélancolie est peut-être le préambule nécessaire à l’optimisme. Tout dépend comment est surmontée l’épreuve de la mélancolie. Comme l’écrit Eva Bester « Nous avons à chaque seconde la possibilité de nous diriger vers la construction, l’effort, la création, ou vers l’inclination naturelle de l’homme : la passivité, le chaos, la destruction. Se diriger vers la joie est un labeur ». Tout est question de persévérance.

Alors, au travail !


La mélancolie, un prélude à l’optimisme ?
Tout d’abord, constatons qu’il existe une différence notable entre le sens littéraire de la mélancolie et sa définition médicale. Pour les médecins, la mélancolie est une maladie maniaco-dépressive, sans aucune connotation poétique. En littérature, il s’agit plutôt d’une tristesse légère, une nostalgie inspirante comme une douce saudade (sens Brésilien). C’est le vague à l’âme qui pousse à la réflexion ou à la créativité. Les poètes maudits en sont les fers de lance. Pour Baudelaire, la joie était tout simplement vulgaire. Il y a du mystère dans la mélancolie nonchalante et grise. « Le bonheur d’être triste », comme dirait Victor Hugo. C’est aussi un sens de l’esthétique, comme le soulignait Kant, la mélancolie peut aider à atteindre le sentiment du sublime.

Mais derrière ce beau tableau esthétique de la mélancolie, il n’en reste pas moins que le spleen comporte une grande part de narcissisme. Ce peut être le symptôme d’un trop plein de soi. Dans La culture du narcissisme, Christopher Lasch alerte sur le fait que la mélancolie est souvent le signe d’un excès de soi. « C’est de trop s’intéresser à soi-même » qui provoque la mélancolie, comme le rappelle Geneviève Brisac dans l’émission d’Eva Bester. Travailler permet de s’ouvrir aux autres et de s’éloigner de soi-même. Avoir des passions « bonnes » est aussi un bouclier efficace contre les pentes descendantes de la mélancolie.

On pourrait penser que l’intérêt que l’on porte actuellement à la découverte de soi-même, au développement personnel, représente un repliement sur soi dangereux. Certains raillent le succès de la psychologie positive. Or cette dernière nous pousse à avoir confiance dans les autres pour avoir confiance en soi. L’optimisme est une ouverture vers les autres. C’est le contraire du repli sur soi. Pour être optimiste, il faut reconnaître la force du présent, la beauté de l’existence, être dans la gratitude. L’action nous sort de soi.

La mélancolie est plutôt associée à un état de contemplation. Tout ce qui est régressif permet de lutter contre la mélancolie car l’enfance vit dans l’instant présent. Alors que le mélancolique est souvent tourné vers le passé ou l’avenir.

Pour Nietzsche, il y a aussi le rire, le rire des hommes supérieurs. Nietzsche est le plus cité dans l’émission. Car il est l’un des philosophes qui connaît le mieux nos parts d’ombres et nous invite à les dépasser, à éjecter le ressentiment, à refuser la tentation nihiliste. Il nous propose 3 boucliers contre la mélancolie : le rire, l’art et la connaissance.

Vivre dans le surréalisme peut également nous aider à nous extraire d’un quotidien trop lourd, comme le suggère Eric Naulleau. Le hasard des rencontres peut changer votre vie : la poésie peut affleurer partout. Etre ouvert au hasard, repérer les synchronicités, nous aident à développer notre 6ème sens du bonheur.

Alors comment lutter en synthèse contre la mélancolie ? La potion est assez simple. Quelques ingrédients pour démarrer : être dans l’instant présent, s’ouvrir aux autres, remercier la beauté, s’ouvrir au hasard, rire et travailler.
Puis, faites comme Robin S. Sharma : devenez un « paranoïaque inversé », c’est-à-dire quelqu’un qui imagine que le monde conspire à faire de belles choses pour vous…

Pour en savoir plus :
- Remèdes à la mélancolie, Eva Bester, 2016, Autrement
- Le pouvoir de l’optimisme, Christelle Crosnier, 2018.


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Samedi 17 Novembre 2018 à 18:50 | Commentaires (0)

LIVRES PHILous

Mercredi 17 Octobre 2018

Le titre du livre, Guérir de nos dépendances, peut paraître angoissant, voire culpabilisant. Mais, ce serait dommage de s’arrêter à cet a priori car il s’agit là d’un livre véritablement bienveillant qui explique les mécanismes de l’addiction en toute simplicité et révèle cette part d’ombre que l’on cherche tant à cacher. Les auteures, Pascale Senk et Frédérique de Gravelaine ont un style vivant et rassurant qui nous prend immédiatement par la main. Elles nous invitent à renouer avec nous-même, notre être profond que nos petites addictions maltraitent.


Guérir de nos dépendances, est-ce possible ?
La dépendance humaine repose sur un curieux paradoxe : « Je dépends d’un autre pour devenir moi-même…, mon autonomie dépend de son état mental ». Dépendre pour être libre, telle est la situation de départ d’un enfant. On ne naît pas indépendant. Les dépendances sont souvent liées à des attachements fragiles de l’enfance.

Plus on est confronté à la tyrannie d’un moi idéal, plus on cherche de l’aide dans des remèdes extérieurs. Or ces « colmatages » accentuent la perte de l’estime de soi et conduisent à un cercle vicieux.

Pourtant, les neurosciences nous apprennent que notre meilleure addiction est notre cerveau : ce dernier est le « premier producteur de drogue au monde » ! Chacun de nous fabrique des endorphines, une trentaine de substances euphorisantes et anesthésiantes. Contrairement à nos croyances, notre cerveau est capable de produire des effets plus rapides et efficaces que les drogues. L’intestin contient d’ailleurs 200 millions de neurones, pour ceux qui n’auraient pas lu Les secrets de l’intestin… Mais, alors pourquoi, avec tout ce potentiel du corps humain, des addictions artificielles se créent malgré tout ?

Toutes les phases critiques de la vie comme l’adolescence sont vulnérables aux addictions, dans la mesure où l’on n’arrive plus à trouver des réserves en soi. Paradoxalement les comportements d’autodestruction redonnent un sentiment de puissance. « L’hypersensibilité, combinée à un appétit de vivre et un manque de confiance en soi sont des terreaux pour les addictions » (Philippe Jeammet). Les vilains petits canards incompris par leur entourage sont les proies idéales.


Comment travailler alors sur ses addictions ?

La force de ce livre est qu’il est résolument optimiste, rien n’est une fatalité. La gratitude peut permettre de lutter contre les dépendances : si on fait le compte de ce nous avons, plutôt que de ce qui nous manque, nous sommes moins vulnérables. La pratique de la psychologie positive apporte des boucliers de bien-être.

La créativité et l’humour sont aussi de parfaits alliés pour briser la rigidité des addictions. Ils aident à se « décentrer de soi » et à ne pas perdre de vue l’aspect ludique de la vie. Jouer avec des enfants, observer la course des nuages, sentir un bouquet de fleurs, les joies simples sont des petits pas qui nous éloignent progressivement de la voracité de la dépendance. Même la pratique du Haïku (voir le livre L’effet Haïku de la coauteure Pascale Senk), qui est un petit format poétique, permet de s’émerveiller au quotidien. « Dans la vie, peu importe ce qu’on fait, ce qui compte c’est de la manière dont on le fait ».

Se connaître est aussi indispensable pour ne pas sombrer dans nos « ombres ». « Travailler l’ombre signifie faire venir à la lumière ce qui est caché ». N’oublions pas que « chaque ombre est une lumière refoulée » (E. Durkheim). Le perfectionnisme peut être une ombre qui nous freine, car le moi idéal n’est souvent pas en phase avec le moi profond. « Le premier dragon qui barre la porte au processus créatif est le perfectionnisme ». En lâchant le désir de toute puissance et de contrôle, « on devient prêt à recevoir l’inattendu, l’imprévisible, qui permettent de traverser les manques avec joie et de faire de l’existence une aventure passionnante ». L’art est un antidote à la peur, la routine et le contrôle.

La vie tout entière peut être conçue comme une œuvre d’art. Réinventer son destin jour après jour est une forme de liberté. La dépendance est allergique à toute forme de créativité. La neuro-esthétique nous apprend à apprécier le beau et l’excellence.

La beauté du monde n’est pas futile. Au contraire, elle nous tire de nos rêves creux et nous fait habiter le monde en poésie. Le présent en toute constance, loin de nos dépendances…

Guérir de nos dépendances, P. Senk et F. de Gravelaine, éditions Leduc.s Pratique, avril 2018, 333 pages, 18 €

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 17 Octobre 2018 à 13:33 | Commentaires (0)

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Descartes n'était pas Vierge, un livre décalé sur les philosophes décrits par leur signe astrologique, pour mieux se connaître en philosophant. Pour en savoir plus, cliquer sur l'image ci-dessous.







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