II faut choisir : ça dure ou ça brûle ; le drame, c'est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler. A. Camus

Le bien-être est semble-t-il devenu une obsession dans nos sociétés occidentales, voire une injonction. Faut-il s’en inquiéter ou au contraire se réjouir de cette nouvelle norme qui cherche à faire augmenter notre taux de sérotonine ? Même les entreprises s’intéressent au bien-être de leurs salariés, en mettant en œuvre des mesures séduisantes de QVT (Qualité de vie au Travail).
Doit-on l’interpréter comme un changement de paradigme ? Ou au contraire comme un nouveau subterfuge du capitalisme, pour que les salariés se sentent aussi bien au travail que chez eux et qu’ils travaillent, au bout du compte, un peu plus…


L’injonction au bien-être, un nouveau subterfuge du capitalisme ?
Dans la comédie (in)humaine, livre co-écrit par Julia de Funès et Nicolas Bouzou, cette idéalisation du bien-être permettrait selon eux de masquer une défaillance du management. Un babyfoot ne peut pas se substituer à un management bienveillant. Le bien-être serait plutôt utilisé comme un gadget ou encore une rustine par les entreprises.

Dans l’obsession du bien-être, Benoît Heilbrunn oriente ses propos dans le même sens : « Cette doudouisation du monde nous rappelle que le principal mécanisme sur lequel le capitalisme s’appuie est l’infantilisation des adultes. »

Dès lors derrière cette « doudouisation » du monde, se cacherait le vilain capitalisme vorace, prêt à tout pour générer toujours plus de croissance. Même prêt à «  transformer l’émotion en marchandise »… Le bien-être serait-il alors une nouvelle marchandise pour nous asservir davantage ?

On peut souscrire à cette interprétation. Néanmoins, elle n’est pas la seule. On peut discerner également dans ce phénomène du bien-être, une féminisation du monde du travail qui crée une rupture avec la décoration froide des bureaux trop carrés et monotones. Ce qui peut expliquer des environnements plus cocooning, plus rose, plus doux. C’était d’ailleurs la stratégie d’Apple au départ, de parier sur un design plus rond contre Microsoft, plus rigide et froid.

Nos auteurs décèlent dans cette quête perpétuelle du bien-être l’échec cuisant de l’idée du bonheur. Comme si nos sociétés avaient renoncé à l’idée du bonheur. Même si le bien-être n’est pas synonyme de bonheur, pourquoi serait-il l’opposé de ce dernier ?


Le bien-être n’est certes pas le bonheur, mais il y contribue...


Même si le bonheur est selon J. de Funès et N. Bouzou « indéfinissable », « instable » « dépendant », le bien-être n’est pas du « bonheurisme ». Le bien-être est une notion scientifique, contrairement au bonheur qui est une question philosophique. Une bonne gestion du stress, un « flow » serein, des émotions positives, génèrent du bien-être. Nous sommes alors bien dans notre corps. Pour autant, ce n’est pas le bonheur, mais un corps heureux ne prédispose-t-il pas à un meilleur bonheur ? La QVT permet de nous faciliter le quotidien, mais effectivement si notre travail est mortellement ennuyeux, cela n’y changera rien. Et si nous sommes harcelés par un manager, les effets de la QVT sont complètement annihilés. Le stress, véritable fléau des temps modernes, est le terreau idéal pour le business du bien-être. Selon l'OMS, le stress toucherait 53% des salariés et serait à l'origine de plus de 50% des arrêts de travail… L'économie du bien-être permet dès lors de mieux gérer son stress, mais n'agit pas sur les causes qui génèrent ce stress. Et c'est en cela que les auteurs de la comédie (in)humaine ont raison, les entreprises préfèrent agir sur les conséquences d'un management trop robotisé, plutôt que sur les causes de ce stress.

N'oublions pas comme le soulignent N. Bouzou et J. de Funès que la joie est la conséquence d’un travail accompli. C’est un travail passionnant qui peut créer les conditions idéales de bien-être, plutôt que des gadgets superficiels. « La joie est le signe dit Bergson que la vie a réussi ». Ou comme le pensait Spinoza, la joie nous révèle que nous sommes dans la bonne voie, que nous nous perfectionnons. L’entreprise doit favoriser l’accomplissement. Et pourquoi pas la passion ?

Autre signal faible dans les entreprises, cette fois-ci plus inquiétant : la glorification de travail collaboratif et de l’intelligence collective. Nous sommes tous convaincus que l’intelligence collective nous permet d’aller plus loin. Mais encore faudrait-il définir cette intelligence collective… Quand nous lisons un article ou un livre, nous sommes déjà dans l’intelligence collective, puisque l’on se confronte aux multiples expériences et pensées d’un auteur. Il ne faudrait pas que cette apologie du travail collaboratif masque une dictature larvée, celle de ne jamais permettre le débat...

L’obsession du travail collaboratif peut cacher une envie de broyer les individualités...

Les entreprises raffolent en ce moment de brainstormings, d’ateliers collaboratifs. Or le brainstorming évite la confrontation. Il faut dire « oui et » et pas « non mais » pour rebondir sur les propos d’un autre participant. Or la confrontation est nécessaire et n’est pas synonyme de conflit. « Les idées vraies sont celles qui dépassent les contradictions ». Les effets indirects de ces séances de brainstorming est de diluer l’individu, et surtout de nier l’expertise. Le capitalisme est fondé sur la compétition. Comment, alors cette compétition peut-elle se trouver subrepticement avalée par un travail collaboratif ? Cette idéalisation du « tout collectif » déstabilise inconsciemment l’individu et stoppe ses revendications. C’est dans cet excès d’injonction de travail collaboratif, que l’on peut deviner les débuts d’une aliénation, comme si on dévalorisait les individus qui pensaient par eux-mêmes.

Et effectivement, le bonheur n’est possible que si nous sommes libres. Le bien-être sans liberté c’est une prison dorée, qui nous endort et nous éloigne de notre être profond.

Cependant, le bien-être a au moins une vertu : celui de reconnaître l'importance du corps, ce qui crée une rupture avec la conception cartésienne qui oppose le corps à l'esprit. "Un esprit sain dans un corps sain", comme l'écrivait dans ses essais Montaigne. Il ne faut pas dédaigner son corps, en cela l'industrie du bien-être est une chance.

Méfions-nous néanmoins des mesures permanentes de satisfaction et de bien-être… La notation est une forme de dictature larvée.

Un bonheur ne se mesure pas.

La comédie (in)humaine, Julia de Funès et Nicolas Bouzou, 2018, Editions de l’Observatoire.
L’obsession du bien-être, Benoît Heilbrunn, 2019, Robert Laffont.



Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 28 Avril 2019 à 23:55 | Commentaires (0)

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