II faut choisir : ça dure ou ça brûle ; le drame, c'est que ça ne puisse pas à la fois durer et brûler. A. Camus

Notre monde hypermoderne tend à manquer d'ironie... d'où les symptômes envahissants de soi-disant "pervers narcissiques", "zèbres surdoués" ou "bipolaires"... Nous ne supportons plus la nuance. C'est pour cette raison qu'il est grand temps de se replonger dans les pensées de notre cher Vladimir Jankélévitch. La philosophie a toujours été la plus grande défenderesse de l'ironie, car elle est le préalable à toute démarche authentiquement philosophique.
En 2010, j'ai utilisé cette ironie pour "oser" décrire les philosophes par leur signe astrologique. L'ironie c'est aussi savoir s'aventurer dans des voies sinueuses hors des sentiers battus (et rabattus), pour chercher son fil d'Ariane.
Je vous propose donc dans cet article de découvrir le chapitre sur Vladimir Jankélévitch et son art de manier la contradiction.


L'Homme ironique, le nouveau surhomme ? Rappel de quelques leçons de Jankélévitch
Vladimir Jankélévitch, la contradiction en musique

(Vierge ascendant Sagittaire, né le 31 août 1903 à Bourges. Philosophe et musicologue Français)

La Vierge, par sa pudeur légendaire et son sens de la réserve, est souvent à tort considérée comme le signe le moins attractif du Zodiaque. Son regard figé dans les détails peut certes la condamner dans l'inertie, mais lui confère des théories philosophiques intéressantes. Je vous le confirme : la Vierge est étonnante, surtout lorsqu'elle philosophe ! Pourquoi ? Parce que le Virginien sait jouer avec les contrastes. Jankélévitch en est un parfait représentant par la musicalité de son ironie.

L'écart minimal entre les durées du jour et de la nuit pousse les natifs de la Vierge à sentir les incompatibilités comme les complémentarités. Ainsi, l'originalité de leur philosophie réside notamment dans l'expression de la contradiction.

Le Virginien a conscience que rien n'est acquis. Tout est fragile. Pour cela, il ne cesse d'anticiper. Jankélévitch aime permuter les sens ambivalents de l'existence et se méfie des vérités passionnées. "Comprendre, c'est déjouer ; la connaissance dépassionne les sentiments" . Il faut dégriser sa conscience. Il éprouve une grande méfiance envers les dogmatistes qui se prennent trop au sérieux et qui ne veulent pas descendre du singe ! D'ailleurs, n'est-ce pas tout le débat actuel entre la biologiste Lucy Vincent et les pourfendeurs de l'amour romantique : l'Homme n'est-il qu'un simple animal soumis au pouvoir des phéromones, ou, au contraire, a-t-il une conscience supérieure qui lui permet d'accéder à la beauté suprasensible du monde platonicien ? Comme tout cela est invisible, difficile de trancher, l'amour est invisible. C'est pour cette raison qu'il est difficile de le définir. Jankélévitch redoute les définitions trop hâtives et étroites. En amour, il est essentiel de rester humble et de ne pas s'emporter dans des sentiments exacerbés. Ce qui n'est pourtant pas évident pour un signe de la Vierge (ascendant Sagittaire de surcroît !), "Hélas ! Pourquoi ne peut-on pas à la fois être raisonnable et ardent ?" .

Il faut avoir conscience que parfois les attirances ne sont que des "malentendus" du corps. "Nous croyons aimer et nous récitons !" . Les sentiments ne sont peut-être que des pastiches, nos personnalités que des plagiats. Peut-être ne faisons-nous qu'imiter les contes de fées, les romans passionnés avec lesquels nos proches nous ont bercés, parce que la passion est "chic".

Comment alors reconnaître si nous aimons authentiquement ? Pas facile. C'est cela l'ironie ! Juste en avoir conscience, pour se préparer aux mouvements fougueux de l'amour. La linéarité n'est pas adaptée à l'amour. Comme le temps et la musique, l'amour reste insaisissable. "La musique est à la fois expressive et inexpressive, sérieuse et frivole, profonde et superficielle; elle a un sens et n'a pas de sens." Comme les sentiments. Le tout est de remettre le désir à sa place. La volonté est plus intelligente que ce dernier. Le désir veut la fin, mais pas les moyens ! La volonté accepte la dialectique, les hauts et les bas, alors que le désir refuse les fluctuations, c'est un ogre ; son appétit rapidement frustré tourne en rond. Il ne sait même pas pourquoi il désire. Pour mieux dompter ses désirs, il suffit alors d'écouter ce que nous raconte la musique.

Comme Hegel, Jankélévitch a aussi sa vision de l'histoire. Les Virginiens ont besoin de délimiter leur territoire, de dénicher des cycles dans l'histoire. "L'histoire est menaçante tant que certains recommencements ne nous laissent pas deviner un cycle, une aventure esthétique, une période bien recourbée" . Afin de rassurer les européens sur leur pouvoir d'achat, les économistes n'invoquent-ils pas à chaque fois des "cycles économiques" ? L'éternel retour semble être le lot de l'histoire, tout comme la mode : "La mode, c'est l'alternance d'une contagion et d'un reflux, l'imitation pourchassant la nouveauté" . "Depuis que le monde est monde, la plèbe a passé son temps à traquer les mille secrets des snobs et les snobs à déjouer la curiosité de la plèbe". En témoigne le succès grandissant des magazines people et de la mode hype ! Mais à quoi bon tomber dans la contagion de l'imitation ? L'ironie est bien plus reposante.


L'Homme ironique, le nouveau surhomme ? Rappel de quelques leçons de Jankélévitch
Comment devenir ironique en 9 leçons
- utiliser les litotes et les chiasmes, en termes de style, c'est le must de l'ironie.
- atténuer son ego, croyez-moi il prend toujours trop de place.
- épouser la musique, en comprenant le rapport de la mélodie et du rythme.
- ne jamais suivre la mode, faire le contraire des magazines. La meilleure façon d'avoir un train d'avance.
- jouer des contrastes.
- accepter de descendre du singe.
- en amour, aimer les moyens plutôt que le résultat.
- identifier la morale futile : rejeter l'hypocrisie et la fausse générosité.
- Bref, avoir conscience que toute vérité est fragile et que l'apparence est d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours !




L'homme ironique est donc une sorte de surhomme ! Ne s'asseoir sur aucune vérité serait le meilleur moyen d'atteindre la sagesse : une horreur pour Descartes, mais une philosophie fougueuse pour le lecteur avide de rythme et de retournements.

Comme le fait remarquer fort justement notre ami Jankélévitch : "On peut vivre sans philosophie, sans musique, sans joie et sans amour. Mais pas si bien" !


(Chapitre extrait du Livre Descartes n'était pas Vierge, Marjorie Poeydomenge)

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Jeudi 31 Octobre 2019 à 10:59 | Commentaires (0)

Ces derniers temps, l'engouement pour Spinoza peut surprendre : sa philosophie, pourtant loin d'être accessible, suscite un enthousiasme digne d'une rock star.
Autant on peut comprendre que les aphorismes de Nietzsche puissent séduire n'importe quel âme romantique, que le Banquet de Platon se lise aisément après 3 verres de vin ou que le pessimisme tranchant d'un Schopenhauer abreuve des adolescents en pleine révolte... Mais comment L'éthique de Spinoza, écrit au XVIIème siècle sous forme d'axiomes, peut aujourd'hui séduire nos cerveaux perpétuellement connectés aux réseaux sociaux et à l'adrénaline des "likes" ?
C'est ce qu'a tenté d'expliquer mon amie Férial Furon dans son article "Pourquoi Spinoza suscite tant de "passions" ? présenté ci-dessous. Je la remercie d'ailleurs d'avoir cité mon livre "Descartes n'était pas Vierge", où je décris Spinoza par son signe astrologique Sagittaire... Ce qui est tout à fait philosophiquement incorrect, mais peut-être les prémices d'un acte spinoziste ? A vous d'en juger...


Pourquoi Spinoza suscite tant de « passions » ? Itinéraire d’une « spinoziste » en devenir
« Spinoza est en train de devenir un « héros » people. Du coup il fait l’objet d’images réductrices et se voit mis en vedette dans des revues littéraires voire philosophiques. « Pourquoi on se l’arrache aujourd’hui. Comment il bouleversa le XVIIe siècle », sous-titre le Spécial Spinoza du Magazine Littéraire de novembre 2017. Qui se l’arrache et pourquoi faire ? Pour le replanter où ? Comment aurait-il pu « bouleverser le XVIIe siècle » étant donné qu’il n’y était connu que de quelques dizaines d’amis et d’ennemis ? Spinoza est devenu une sorte de hochet (ou de pense-bête) qu’on brandit en toute occasion, pour avoir l’air cultivé ou même « pénétré » par cette grande pensée. Est-ce un bien ou un mal ? Les deux ! Ni l’un ni l’autre, dirait-il, car la vaine gloire (et son double, l’opprobre méchante) ne l’intéressait en rien. »

Cette introduction n’est pas de moi mais de Michel Juffé, philosophe et spécialiste de Spinoza. C’est par ce ton un tantinet dédaigneux que ce « grand connaisseur » du génie d’Amsterdam, déplore l’engouement populaire que suscite Spinoza aujourd’hui. Dans sa contribution parue sur le site i-philo, il distribue des bons points et des mauvais points sur les auteurs qui comme lui ont fait l’effort de transmettre la pensée révolutionnaire de Spinoza en les classant en « vrais amis », « vrai, faux ami » et « faux amis ».

Ma question est donc la suivante : pourquoi la vulgarisation de l’Ethique suscite tant de « passions » chez les connaisseurs comme si elle devait être protégée par une chasse gardée et réservée qu’à une élite intellectuelle ?

Une partie de la réponse pourrait se situer dans ce que dit Bruno Giuliani en avant-propos de son livre le « Bonheur avec Spinoza – l’Ethique reformulée pour notre temps » que j’ai lu d’une traite avec délectation : « combien au final, ont réellement saisi son intuition majeure, l’immanence de Dieu ? Même ceux qui se disent « spinozistes » adoptent généralement des positions incompatibles avec sa philosophie, appelant par exemple à l’indignation ou au matérialisme alors que tout l’Ethique invite à se libérer de telles illusions ».

En toute humilité, je fais partie de cette vague d’enthousiasme populaire, composée de néophytes donc, à propos d’un philosophe qui est sans doute le plus difficile à lire et à comprendre.

Car lire Spinoza « pour lire Spinoza » est quasi-impossible.

J’ai fait l’effort d’acheter l’une des plus belles traductions de l’Ethique, celle de Robert Misrahi (1). J’ai avancé, non sans mal, dans les méandres de son introduction générale et lorsque je suis arrivée enfin à la première page de Spinoza « De Dieu » qui démarre par des définitions, des explications, des axiomes, des propositions, des démonstrations, des scolies…Là j’avoue qu’il m’a été difficile d’aller plus loin.

Car la forme « mathématique », plus précisément « géométrique » de l’Ethique est dure, très dure à s’approprier.

Les tournures de phrases aussi sont difficilement accessibles en raison d’un vocabulaire abscons : substance infinie, attributs, modes, cause de soi….

Heureusement et je dis merci à tous les pédagogues d’avoir persévéré pendant des années dans sa lecture pour nous permettre d’accéder plus facilement à ce que Spinoza a bien voulu nous transmettre.

Alors j’écris ces lignes, non pas « pour avoir l’air cultivé ou même « pénétrée » par cette grande pensée » mais en raison de la joie « active » que me procure cet exercice et aussi pour l’envie de partager avec d’autres néophytes ce que j’ai compris de Spinoza.

Pourquoi ce philosophe me touche tant ?

Avant de répondre à cette question, je vais plutôt commencer par celle-là : quelle fut donc ma première rencontre avec Spinoza ?

C’était il y a quelques années. Une amie avait écrit un livre sur l’approche des philosophes à travers leur signe astrologique (« Descartes n’était pas vierge »(2) de Marjorie Poeydomenge). Très intriguée par cette approche originale de la philosophie, je me suis vite demandée quel penseur pouvait bien être sagittaire comme moi (le plus beau signe du zodiac bien sûr et le plus joyeux !)…Et ce fut Spinoza !

Il est né un 24 novembre…et moi un 23 novembre…C’est sans doute d’une futilité confondante pour certains…Pour d’autres peut-être pas. En tout cas pour Marjorie Poeydomenge, certainement pas.

Que dit-elle sur la rationalité de sa démarche ? Je la cite : « j’ai été très étonnée de l’influence de la philosophie grecque sur l’astrologie que nous utilisons aujourd’hui. Ainsi concernant l’opposition entre rationnel et irrationnel, si l’on respecte vraiment l’histoire des idées philosophiques, on devrait connaître (et admettre) le rôle de la philosophie grecque dans la rationalisation de l’astrologie et sa propagation. La philosophie grecque et l’astrologie n’étaient pas à l’époque en opposition. C’est la philosophie grecque qui a contribué à l’idée que l’astrologie pouvait être une « science ». Même les maîtres des mathématiques et de la géométrie comme Pythagore lui ont accordé du crédit et ont favorisé son essor. C’est également Empédocle avec sa théorie des 4 éléments (eau, terre, feu et air) qui a influencé les 4 éléments utilisés en astrologie, et notamment ceux utilisés dans la médecine d’Hippocrate. Mieux encore, c’est Philippe d’Oponte, un disciple de Platon, qui a associé les planètes avec les noms des dieux de la mythologie. Enfin, autre point que j’ai découvert et qui m’a surprise : c’est sous l’influence des stoïciens que les planètes sont devenues des divinités, car l’astrologie allait dans le sens de leur conception de la rigidité du destin. Comment alors prétendre que l’astrologie est à l’origine irrationnelle ? Elle n’est peut-être pas scientifique, mais elle peut être tout à fait rationnelle. »

Une première rencontre bien affective et pas complètement « irrationnelle » donc …

Mais mon « illumination » se produira un peu plus tard…Cela se fit en octobre 2017, il y a un an précisément, il y a un siècle, il y a une éternité…C’est à ce moment-là que j’ai vraiment découvert Spinoza et ce à travers des exégètes ou plutôt des « vulgarisateurs ». Je veux parler de Balthazar Thomass (Etre heureux avec Spinoza (3), de Frederic Lenoir (Le Miracle Spinoza (4) et de Bruno Giuliani (Le bonheur avec Spinoza – l’Ethique reformulée pour notre temps (5).

J’avoue que c’est la version de Giuliani qui m’a le plus touchée. C’est sa sensibilité et compréhension du grand maître qui résonnent le plus en moi.

Avant d’être « envahie » par la pensée de Spinoza, j’ai éprouvé d’abord de l’empathie pour l’homme en raison des épreuves qu’il a traversées. D’ailleurs tous les connaisseurs disent « l’aimer » et parle de lui en des termes affectueux.

Car Spinoza m’émeut oui, vraiment.

Pourquoi ? Parce que je pense que c’est lui qui a touché au plus près « la Vérité » ! La vérité sur quoi ? Et bien, sur l’origine du monde, d’où nous venons, où nous allons…Et surtout comment se sentir bien dans son corps et dans son esprit, simultanément bien sûr, pour ne pas « trahir » Spinoza.

Depuis que je suis toute petite une question m’assomme : après la Terre, les étoiles, les planètes, la galaxie, l’univers, les multivers, il y a quoi ? En effet la représentation de l’infini me donne le vertige ou alors m’étouffe.

Ma compréhension de Spinoza est très intuitive. D’ailleurs, c’est ce qu’il se préconise lui-même lorsqu’il entre dans l’entreprise de l’œuvre de sa vie qui durera 15 ans.

C’est ce qu’il appelle « la connaissance intuitive ». C’est ce qu’il nomme le troisième genre de connaissance. Ce sont les pensées qui viennent de l’intuition.

Selon Spinoza, « c’est la connaissance directe de l’essence d’une chose par l’usage de la seule intelligence, comme on le voit dans les mathématiques. Par exemple, une idée évidente comme la nature du cercle. La connaissance intuitive n’est composée que d’idées vraies. »

Et que dit-il lorsqu’il se lance dans l’écriture de l’Ethique ? Je le cite : « j’ai donc trouvé la bonne méthode pour progresser vers la vérité et la sagesse : je dois abandonner toutes mes anciennes croyances fondées sur la perception vague du monde et reconstruire toutes mes pensées en ne raisonnant qu’à partir de mes intuitions ».

Les épreuves qu’a traversées Baruck Spinoza (1632-1677), dit aussi Benedictus d'Espinosa ont été effroyablement rudes.

Enfant surdoué, il est issu de parents d’origine espagnole marrane. Ses grands-parents ont fui le Portugal lors de l’inquisition et se sont exilés à Amsterdam pour se protéger de l’antisémitisme.

Il s’intéresse très tôt à la religion dont il est issu, le judaïsme. Il entreprend même des études de rabbinisme. Il dévore tous les textes sacrés. Il les décortique. Il se révolte par leurs incohérences. Il ne comprend plus rien. Il se torture l’esprit. Il veut comprendre. Il recherche « la Vérité ». A 23 ans, il est excommunié. Il subit le « Herem ». C’est l’opprobre suprême dans la communauté juive. Il est coupé de tous ses liens affectifs. Il perd sa mère, un frère et une sœur. Ils meurent tous de la tuberculose. Un mal qui finira par le ronger lui-même. Son père fait faillite. Spinoza perd tout. Il se retrouve dans un « péril extrême » comme il le dit lui-même.

Mais au fond de lui, une force intérieure, le pousse à rentrer en résilience. Et que se dit-il lorsqu’il est au fond du gouffre ? Je le cite : « N’existe-t-il pas une autre vie possible ? N’est-il pas possible de faire sans peine et sans délai ce qui peut nous donner le plus grand bonheur ? N’existe-t-il pas un bien véritablement supérieur, dont la possession et la transmission pourraient faire de chacun de nous des personnes totalement heureuses ? Si un tel bien existe, il est de la plus extrême importance de le trouver et d’en faire profiter l’humanité, et c’est pourquoi rien ne me semble plus nécessaire, utile et urgent que de m’y consacrer à présent avec toute la force de mon esprit. Je sens naître en moi un grand enthousiasme pour me lancer dans la recherche des biens véritables. »

Tout au long de son entreprise, il sera « habité » par la recherche d’un bien impérissable, d’une joie permanente que rien ne pourra lui enlever.

Pour rentrer dans « le système Spinoza », il y a plusieurs voies d’accès : on peut être attiré par sa quête du bonheur et de la liberté ou alors par sa compréhension des affects qui asservissent l’Homme mais aussi par sa métaphysique.

C’est son ontologie qui me fascine le plus. Et c’est d’ailleurs ce choix qu’a fait Spinoza pour dérouler son fil d’Ariane et proposer un raisonnement ascensionnel qui le mènera vers les cimes de la compréhension du monde et de la nature humaine.

Pour comprendre et donc ressentir l’immanence de la philosophie de Spinoza (la divinité est en nous) ou plus précisément le monisme (le corps et l’esprit ne font qu’un, Dieu est Nature, Dieu est la Vie, tout est Dieu) qui s’oppose radicalement au dualisme de Descartes (la transcendance, Dieu a créé le monde, l’âme et le corps sont bien distincts, l’esprit commande le corps), il me semble qu’il faut y être préparé par un vécu personnel.

Ce vécu personnel, je le nomme « Eveil », éveil de conscience ou éveil spirituel. Il s’agit à mon sens d’une spiritualité laïque, universelle, au-dessus de toutes les religions monothéistes.

C’est le constat que je fais à l’instant t.

C’est le moment de ma vie dans lequel je me situe.

C’est la raison pour laquelle cette « vraie » rencontre avec Spinoza est si bouleversante.

Cet homme, ce génie, a vécu au XVIIème siècle ce que je ressens maintenant ici au XXIème siècle.

Et cet homme a réussi à conceptualiser tout ce que je ressens au plus profond de mon être pour pouvoir vivre heureuse et atteindre la sagesse dans un monde devenu fou. Un monde devenu égotique et matérialiste. Un monde qui chemine vers l’avènement de l’intelligence artificielle. Un monde dont l’humanité est menacée. Un monde enchainé par ses passions mauvaises qui le rongent de l’intérieur.

Comme beaucoup, je suis révoltée par l’obscurantisme qui sévit sur la surface du globe.

J’ai moi-même vécu une épreuve pour avoir voulu dire la vérité à des hommes et des femmes englués dans leurs croyances et certitudes. Et j’en ai subi « l’opprobre méchante ». La philosophie de Spinoza m’a aidée à ce moment-là. Elle m’a même fait un bien fou. Elle m’a aidée à maitriser mes passions. Ils n’ont pas eu ma haine. La philosophie pratique de Spinoza est unique. Elle est grandiose. Elle doit être pratiquée par tous. C’est pourquoi je plaide pour une vulgarisation large de sa pensée.

Ne croyant absolument pas au libre arbitre, Spinoza nous donne cependant les clés pour nous libérer de notre servitude aux passions ou « affects » en faisant appel à la raison ou « esprit ». Par affect, il entend émotion et sentiment (j’y reviendrai plus précisément dans un autre article consacré aux neurosciences et à la biologie).

Il balaie le concept de la morale au sens religieux, le bien et le mal, pour le remplacer par celui du bon et du mauvais pour soi.

Il affirme que « le désir est l’essence de l’homme ». L’homme est par nature une puissance d’exister. Le spinozisme est un mouvement pour persévérer dans l’être, c’est-à-dire pour exister encore et encore plus. Cet effort, il le nomme le conatus. Et cette force provient d’un seul affect, la joie. Mais une joie active et non passive, c’est-à-dire dont la cause provient de l’intérieur de l’être et non de l’extérieur.

Il dit que « les affections du corps qui augmentent ou diminuent, aident ou contrarient la puissance d’agir du corps et en même temps les idées de ces affections ». Il s’agit bien là d’une réalité psycho-physique puisqu’on a une modification corporelle qui est jointe à une idée de cette modification.

L’affect implique toujours une corrélation entre ce qu’il se passe dans l’esprit et dans le corps et donc penser les affects, c’est penser l’homme dans son unité (6).

Selon Spinoza, tout le problème vient de la part plus ou moins active que nous prenons à nos affects.

Selon que nous sommes causes totales ou partielles de nos émotions, selon qu’elles reflètent l’impact des causes extérieures qui nous modifient.

Le problème pour Spinoza est l’affect triste (la vengeance, la haine, la jalousie, la détestation de soi…). Par cet affect, il entend l’ensemble des affects qui nous font passer d’une grande à une moins grande perfection ou à une moindre réalité c’est-à-dire des affects qui réduisent notre capacité d’agir.

Ce sont ces affects-là qui sont centraux dans la thérapeutique de Spinoza puisque ceux-ci nous empêchent de développer « le conatus », c’est-à-dire notre effort pour persévérer dans notre être. Ils freinent notre effort, ils nous réduisent de telle sorte que notre pouvoir d’agir se réduise comme une peau de chagrin.

Dans la cinquième partie de l’Ethique, il va mettre en place une suite de remèdes aux affects, cinq exactement(6) :

Connaitre la cause véritable de ses affects
Opérer une séparation par rapport à la cause extérieure qui nous affecte
Prendre en considération le temps et la temporalité
Diversifier notre vie affective pour contrebalancer l’affect triste
Modifier l’ordre d’enchainement de nos affects

Il nous dit que « nous sommes esclaves de nos images mentales – la connaissance du premier genre – et de faits nous restons dominés par « nos passions illusoires » (affects passifs) et tout particulièrement la peur qui nous maintient dans la servitude et la soumission sur le plan politique autant que spirituel. »

Selon Conraad Van Beuningen, les derniers mots de Spinoza auraient été : « J’ai servi Dieu selon les lumières qu’il m’a données. Je l’aurais servi autrement s’il m’en avait donné d’autres ».

Spinoza est donc d’une actualité brûlante et s’il suscite de l’engouement aujourd’hui, si nous désirons qu’il nous éclaire encore de ses lumières, ce n’est sûrement pas anodin ni un hasard dont il ne croyait pas du tout l’existence !

Ferial Furon

Bibliographie :

« L’Ethique » - Spinoza – Traduction et édition de Robert Misrahi – juillet 2017
« Descartes n’était pas vierge » - Marjorie Poeydomenge – juin 2011
« Être heureux avec Spinoza » - Balthasar Thomass – Editions Eyrolles – juillet 2016
« Le miracle Spinoza » - Frédéric Lenoir – Editions Fayard – novembre 2017
« Le Bonheur avec Spinoza – L’Ethique reformulée pour notre temps » - Bruno Guiliani - Editions Almora – septembre 2017
Conférence de Chantal Jacquet lors du 7ème Congrès Européen de l’AEPEA co-organisé avec la Ligue Bruxelloise Francophone pour la Santé Mentale à Bruxelles les 8 - 9 & 10 mai 2014

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mercredi 5 Septembre 2018 à 22:33 | Commentaires (1)

Lorsque Twitter s’est mis en guerre contre les abus sexuels avec le Hashtag BalanceTonPorc et metoo, j’ai observé ce phénomène d’un œil interrogateur et méfiant. Car l’impulsivité des réseaux sociaux m’effraie. Les informations non vérifiées par des experts sont un fléau inquiétant. Et surtout, j’attache une importance fondamentale au respect de la présomption d’innocence. Une vie peut être certes détruite par une agression sexuelle, mais aussi pas une affreuse calomnie. Par ailleurs, quelle est la définition d’un porc ? D’après le Larousse, il s’agit au sens familier d’un homme glouton, sale et grossier… Une définition bien large et subjective pour des faits graves et sérieux que sont le viol et le harcèlement sexuel. Quant au mammifère qu’est le porc, ce pauvre animal n’a rien demandé lui…
Alors, que faut-il penser de ce phénomène ? Renforce-t-il la confiance des femmes pour libérer la parole ? Tout en aggravant les relations hommes/femmes, avec une image fort dégradante de la gente masculine ? Faut-il y voir un nouveau féminisme importé des Etats-Unis ou le symptôme plus grave d’une dégradation des relations hommes/femmes ?


montage décalé entre un cosmétique (marque Benefit) et un jouet
montage décalé entre un cosmétique (marque Benefit) et un jouet
Bien avant le Hashtag « Balance ton porc », Nafissatou Diallo en avait déjà balancé un : DSK en 2011. Ce phénomène politico-porcin que Marcela Iacub a d’ailleurs très bien décrit dans son livre Belle et bête. La dénonciation de ce type de comportement déviant, qui consiste à abuser de son pouvoir pour des faveurs sexuelles, n’est vraiment pas une nouveauté. Ce qui est nouveau est la banalisation de cette dénonciation sur la place publique sans aucun filtre. Twitter ne peut pas être le tribunal des agressions sexuelles. Et méfions-nous des élans insufflés par le ressentiment. Car le terme porc ne peut favoriser que des affects haineux.

Reconnaissons néanmoins que sur des sujets tabous comme le viol, les victimes se sentent rarement à l’aise pour se confier et déposer une plainte. La vertu de cette hargne de Balance ton porc est au moins de casser ce tabou. Un dépôt de plainte n’est pas facile à vivre, surtout s’il s’agit de dénoncer un proche. Peut-être faudrait-il inventer des nouvelles procédures judiciaires pour libérer la parole et faire en sorte que les victimes ne se sentent pas encore victimes une deuxième fois, d’être jugée par un policier ou d’avoir été prise de haut par la Justice. D’ailleurs, les femmes ne sont pas les seules concernées par les violences sexuelles, les hommes peuvent en être victimes et surtout les enfants. D’ailleurs, comment réagiraient les femmes si les hommes créent le hashtag « balancetaporcine » …

Si le viol et les agressions physiques sont inéluctablement des actes punissables par la loi, que penser alors du harcèlement de rue ? Personnellement, même s’il ne faut pas mépriser le pouvoir des mots, une parole ne porte pas atteinte à l’intégrité du corps. Le risque de vouloir sanctionner tout comportement grossier dans la rue est de codifier à l’extrême les comportements des hommes et des femmes, et de sombrer dans une rigidité des comportements. Par ailleurs, ce qui a été reproché au phénomène Metoo est de trop victimiser les femmes. Et surtout de réduire la femme à un seul type de femme. Non, toutes les femmes ne se sentent pas fragiles face à quelques paroles grossières, elles savent même y répondre avec pertinence et élégance. La liberté consiste à choisir sa féminité, comme les hommes ne sont pas obligés d’être tous des porcs. Les caricatures nous empêchent de réfléchir et de prendre du recul.

Dans la tribune qui a pris le contrepied du bouclier anti-porc, tribune au demeurant contestable sur de nombreux points, il faut y voir une réaction à cet excès de codification des comportements. A qui revient-il de qualifier qu’un comportement est acceptable, pas acceptable ? Qui en fixe les limites ? Nous avons déjà le droit. Est-il bien fait ? On peut certes l’améliorer… Dans tous les cas, il est établi dans une société démocratique (ce qui est déjà une bonne chose et malheureusement de nombreuses femmes n’ont pas encore cette chance). Entre un homme qui dit élégamment « vous êtes une jolie femme » et celui qui siffle et vocifère dans la rue « quel joli cul », on se doute que le premier a plus de chances de déclencher un dialogue que le deuxième. Mais faut-il pour autant attacher de l’importance au langage grossier du deuxième ? C’est un pauvre type, certes. Cependant, il y a de nombreuses situations de la vie quotidienne où l’on se dit dans sa tête mais quel pauvre type ou aussi quelle « pouf » pour les femmes… Les hommes intelligents ont compris depuis longtemps que les femmes étaient plus sensibles aux jolis mots. Ils ont d’ailleurs inventé des siècles auparavant l’amour courtois. Cette ritualisation du jeu amoureux inspiré de l’esprit chevaleresque, séduire une femme sans l’offenser… Peut-être que cette dénonciation du langage grossier cache encore le désir inconscient des femmes d’être traité comme des princesses.

D’ailleurs, même la tribune sur le droit d’être importuner n’enfermerait-elle pas la femme dans une attitude passive ? Attendre que l’on vienne la chercher ? Pourquoi ne pourrait-elle pas elle-même importuner ? Dans le Deuxième sexe, Simone de Beauvoir dénonce cette passivité féminine : « Les refrains populaires lui insufflent des rêves de patience et d’espoir » ». Il faut alors interroger l’inconscient collectif des femmes. Est-ce que nous sommes toujours des petites filles qui attendons le prince charmant ou en 2018, notre nature nous pousserait-elle enfin à avoir une âme plus belliqueuse et aller chasser l’homme qu’il nous faut ?

Quand on lit les commentaires sur le harcèlement de rue, nous ne sentons finalement pas si éloignés de ce que décrivait déjà à l’époque Simone de Beauvoir : "Sans doute aujourd'hui, la jeune fille sort seule et peut flâner aux Tuileries; mais j'ai déjà dit combien la rue lui est hostile: partout des yeux, des mains qui guettent; qu'elle vagabonde à l'étourdie, les pensées au vent, qu'elle allume une cigarette à la terrasse d'un café, qu'elle aille seule au cinéma, un incident désagréable a vite fait de se produire ».

Ce qui est certain est que l’égalité économique et sociale entre les hommes et les femmes est loin d’être acquise, les femmes dirigeantes sont encore peu nombreuses. La sexualité est aussi un jeu de pouvoirs. Tant que la femme n’aura pas le même statut social que l’homme, la liberté sexuelle ne peut jouer de façon égalitaire entre les deux sexes.

Par conséquent, pour reprendre une expression d’Elisabeth Badinter, vouloir codifier à l’extrême les relations hommes et femmes est une « fausse route » du féminisme. Et non, les femmes ne sont pas une population fragile à protéger par des quotas (en témoigne encore la dernière loi islandaise d’imposer l’égalité des salaires entre hommes et femmes). Nous avons simplement besoin d’avoir les mêmes droits et de conquérir des nouveaux territoires pour avoir le même pouvoir que les hommes. Pour cela, il est aussi important de mettre en avant les femmes qui réussissent, de développer un esprit positif et de ne pas se contenter d’être dans une position victimaire.

Les problèmes de communication entre hommes et femmes persistent. Notons aussi que les applis de rencontres et les réseaux sociaux qui favorisent l’immédiateté ont tendance à chosifier les femmes, mais aussi les hommes. Ce qui dévalorise les rapports humains et les complexifie, en les rendant inauthentiques.

L’amour reste l’histoire de belles rencontres. Mais pour cela, il faut une dose de liberté, de naïveté, de poésie et de hasard. Laissons la grossièreté aux gens sans imagination et l’excès de codification des comportements aux perfectionnistes de la maîtrise.

Etre une femme, c’est aussi savoir lâcher prise.



Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mardi 16 Janvier 2018 à 08:06 | Commentaires (0)

Le dossier « Qu’est-ce qu’être beau » de Philosophie Magazine ne pouvait passer inaperçu aux prémices de l’été. C’est une vraie question, tant nous sommes canardés d’injonctions de minceur, de jeunesse, de seins pulpeux… Nous nageons en plein conformisme esthétique, alors que notre société regorge d’individualisme, n’est-ce pas en définitive complètement paradoxal ?


2010 : la beauté plastique, est-elle toujours aussi fantastique ?
Le débat entre Pascal Bruckner et Elsa Zylberstein tend vers le même constat : la beauté plastique n’est pas forcément synonyme de beauté, car la beauté ne se résume pas à l’harmonie, « laquelle risque de paraître fade ». Comme le fait remarquer également l’actrice, « la chirurgie esthétique produit une norme, des physique en série qu’on reconnaît tout de suite et qui finissent par paraître « monstrueux » ». Il ne faut pas non plus confondre le « sexy » avec la « beauté », qui est plus froide et moins accessible. Ainsi, n’en déplaise à Alexandre Lacroix qui explique dans son édito que la beauté pour lui, serait plutôt synonyme de perfection et d’absence totale de défauts (d’ailleurs, une conception un peu sage pour un ancien Nietzschéen…), mais les anomalies, les défauts peuvent être parfois des atouts pour révéler la beauté. Comme le souligne Pascal Bruckner « la ligne de partage entre le beau et le laid est devenue incroyablement incertaine, brouillée… Les cernes, la mauvaise mine, les rides, surtout pour les hommes, peuvent être des atouts (…). La beauté nous demande désormais d’être actifs ».

Autre question que soulève l’article de Gwenaëlle Aubry (p. 49 du même numéro), la laideur active peut être plus belle que la beauté figée… L’auteur donne l’exemple de Socrate et Gainsbourg, qui séduisent par leur vitalité et leur mouvement. Comme disait Plotin, « Un homme laid, s’il est vivant, sera toujours plus beau que la plus belle des statues ». Certes, la vie sera toujours plus belle que la mort… Car poussée à l’extrême, la beauté parfaite n’est ni plus ni moins que la négation de la vie. Refuser de vieillir, c’est tout simplement refuser le temps et ses effets. Or la vie sans le temps, est-ce toujours la vie ? Vouloir figer ses traits, n’est-ce pas une façon de nier une partie de soi ?

Bref, vous me direz que tout cela est bien beau comme discours, mais pas très pragmatique et surtout peu réaliste, car les « beaux » réussissent mieux que les « laids » dans la vie. Et qu’il faut être plus talentueux quand on est laid… Alors faut-il rejeter vraiment la beauté plastique ? Ainsi que la chirurgie esthétique pour corriger les inégalités naturelles ? Ok, ok… Mais les canons de beauté n’ont pas toujours été les mêmes selon les époques. Ainsi, il serait temps d’accepter une part de polythéisme dans nos critères esthétiques ! D’ailleurs même les magazines de mode font le même constat. Pardonnez-moi par exemple d’avoir lu Grazia :-) et d’avoir déniché un article intéressant sur la mode : « l’éthique au secours du chic » d’Adrienne Ribes-Tiphaine, qui s’indigne contre le porno chic et la mode facile « Overdose de seins dévoilés et de fesses affichées », « trop de platform shoes d’épaules agressives, de lolitas lascives ». « Tant de ressources, de résonances, d’idées cachées sous les poncifs imposés par le fric et le conformisme. Adieu les idéologues, voici le temps des archéologues du présent, connaisseurs du passé, passionnés d’avenir. Il y a de l’être au-delà du paraître, cela aurait pu faire un sujet au bac » ! Comme quoi, la mode et la philosophie peuvent parfois se rejoindre.

Retenons donc le message : Vivent les archéologues du passé et du futur ! Vivent le temps et le rythme !

Il y a donc de l’être au-delà du paraître, une phrase à méditer sur le sable chaud où s’étirent des corps dénudés désireux de rejoindre le conformisme du ton hâlé…

Pour en savoir plus :
- Philosophie Magazine n°40, juin 2010
- Grazia du 16-22 juillet 2010 (p. 62)

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 18 Juillet 2010 à 14:23 | Commentaires (2)

En mars dernier, Philosophie Magazine a consacré un dossier sur "Pourquoi fait-on des enfants ?". Question que l'on se pose rarement, tellement l'enfantement paraît naturel et un acte altruiste. Il est souvent la suite logique du couple, le résultat de pulsions chimiques, de l'amour ou du poids des traditions et de la société … Il peut même arriver par accident. Devoir ou plaisir, les individus s'interrogent donc rarement sur la cause de leur reproduction. Mais, les philosophes, pour ne pas faillir à leur fidèle réputation de "prise de tête", eux s'interrogent !


La tendance "No kid" est-elle éthique ? Ou tout simplement égoïste ?

Le plus célèbre antinataliste reste le nihiliste Schopenhauer dont la citation, "L'ascète sauve de la vie des générations entières; les femmes ne l'ont pas voulu; c'est pourquoi je les hais" ne peut plus être ignorée. Enfanter reviendrait-il à reproduire le mal et la souffrance ? C'est ce que pensait Schopenhauer et continuent à fredonner certains de ces disciples comme Rolland Jaccard qui a sciemment renoncé à la paternité : "donner la vie m'est clairement apparu comme un acte mauvais, voire criminel".

Nancy Huston, une adepte de la maternité, estime que l'absence d'enfantement de la plupart des philosophes a eu "un effet dramatique sur la pensée occidentale". En effet, ne faut-il pas s'inquiéter que la plupart des philosophes occidentaux n'aient pas souhaité donner la vie ? Quelle conception avaient-ils réellement de l'existence ? Ressentaient-ils du dégoût ? Ou doit-on en déduire que trop philosopher éloigne de l'existence… Dans tous les cas, refuser d'enfanter témoigne davantage d'une vision pessimiste de l'existence que de grands élans optimistes. Mais le refus de se reproduire, c'est aussi accepter l'idée qu'il y ait une fin. Ce qui est rarement facile à admettre.

La plupart de ceux qui défendent le non enfantement le feraient pour des raisons éthiques : refuser de donner la naissance à un être qui ne connaîtrait que douleurs et misères ; autrement dit, pour éviter que le "mal" ne se reproduise. Selon eux, le monde est trop cruel, anti-écologique, égoïste, sans avenir. Mais, leur raisonnement est résolument fataliste. Le propre de l'homme n'est-il pas de créer et d'essayer de changer le cours de l'histoire ? C'est aussi oublier toutes les joies que procure la vie. N'est-ce pas au fond un acte égoïste, dans la mesure où c'est à chaque être de déterminer si la vie vaut la peine d'être vécue. Aurions-nous aimé que nos parents décident à notre place ?

A la rectitude fataliste des nihilistes, préférons le témoignage frais et spontané de Nancy Huston, qui écrivain avant d'être mère, craignait que le fait d'avoir des enfants gênerait son inspiration artistique. "Au fond, le roman est amoral, tandis que la vie de famille est morale – là est la contradiction". Mais, elle a dépassé largement cette contradiction. La maternité lui a au contraire apporté des nouvelles inspirations. Morale de l'histoire, il ne faut jamais avoir peur de ses contradictions, ce sont elles qui nous font avancer…


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 26 Avril 2009 à 19:35 | Commentaires (1)

PHIL-ANALYSE

Mardi 17 Mars 2009

Samedi dernier, j'ai assisté à une conférence débat entre Luc Ferry et André Comte-Sponville, qui portait sur le thème de l'universalité. Deux interventions assurément de qualité, mais qui sont loin d'être rassurantes… Serions-nous en train de vivre dans une société décadente ? Je préfère ne pas le croire. D'autant plus qu'il paraît que l'optimisme permet de vivre plus longtemps ! Je préfère donc rester fidèle à la maxime d'Alain : l'optimisme est de volonté, le pessimisme est d'humeur. Même si, comme l'a fort justement dénoncé Luc Ferry, le pessimisme est vendeur, tous les médias en sont dépendants. Sauf que ce n'est certainement pas le pessimisme qui a créé le sens de l'universalité.


L'individualisme, la faute à Nietzsche ?


Pour en revenir au débat, il n'existe pas de valeur universelle selon André Comte-Sponville. Seule la vérité l'est. Les valeurs induisent un jugement de valeur et relèvent dès lors de la subjectivité. Le vrai se contente juste d'exister, le fait qu'il soit bon ou mauvais demeure un jugement. Pour donner un exemple, André Comte-Sponville utilise l'image de Monica Bellucci : les hommes sont-ils attirés par cette actrice parce qu'elle est belle ou la trouvent-ils belle parce que leur désir les incline vers elle ? Voilà un petit clin d'œil furtif à la théorie de Spinoza selon laquelle le désir crée la beauté. Les attributs que l'on donne aux objets ou êtres humains sont liés à notre désir. Ceci dit, n'en déplaise à Comte-Sponville, cela rappelle aussi la théorie de Nietzsche sur les notions de bien et de mal.


L'individualisme, la faute à Nietzsche ?
Pour Luc Ferry, certaines valeurs comme la justice et la liberté sont universelles. Sauf que ce ne sont pas les idées selon lui qui ont créé les droits de l'Homme, mais l'évolution de la vie privée. "Les droits de l’Homme ne sont pas passés par les idées mais par la vie quotidienne des européens, qui a été pour l’essentiel la vie des familles et, progressivement, la vie des familles fondées sur l’amour". Ainsi, l'évolution du mariage forcé vers le mariage d'amour aurait fait prendre conscience aux européens de la valeur de la liberté et de l'intimité. Tout comme la naissance du salariat : travailler pour gagner un salaire et s'émanciper.

Les valeurs ont donc besoin des hommes pour les faire vivre et donc, de sociétés énergiques. Attention à la fatigue, André Comte-Sponville nous met en garde.


Luc Ferry conclut que les cinquante premières années du XXème siècle ont été dominées par la philosophie de Marx, et que la deuxième moitié par celle de Nietzsche. Nietzsche a participé à la déconstruction de nos idoles, nos figures traditionnelles du sacré. Nietzsche dit dans Le crépuscule des idoles, qu’il faut casser avec son fameux marteau toutes les idoles. Il appelle idoles tous les idéaux quels qu’ils soient, les idéaux qui ont animé la morale, la métaphysique et la religion depuis Platon et la religion chrétienne. Nietzsche pense que nous avons inventé les idéaux, les idoles, pour nier la réalité. Nietzsche incite à se réconcilier avec le réel.

Nietzsche favoriserait par cette injonction à célébrer le réel, l'individualisme et le libéralisme. D'où l'ouvrage collectif dans lequel ont participé Luc Ferry et André Comte-Sponville "Pourquoi nous ne sommes pas Nietzschéens".

Peut-on considérer Nietzsche réellement comme un destructeur d'idoles ? Lui, qui finalement n'a eu de cesse d'en avoir, notamment dans le domaine musical. Il fallait juste qu'il écrase les idoles conformistes de son époque : Dieu, la science et le monde Platonicien.

Car, qui peut vraiment se passer d'idoles ? Là se devine les prémices d'un besoin universel. Aimer, Admirer. Nous en revenons finalement toujours aux mêmes désirs et aux mêmes valeurs.

Mais, comme il n'y a que dans l'adversité que l'on progresse, je vais m'empresser de lire "Pourquoi nous ne sommes pas Nietzschéens"…

b[Intervention de Luc Ferry et André Comte-Sponville à la Mutualité du 14 mars 2009 sur le thème de l'universalité. "Donner du sens à sa vie". ]b
L'individualisme, la faute à Nietzsche ?

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Mardi 17 Mars 2009 à 00:01 | Commentaires (0)

PHIL-ANALYSE

Dimanche 7 Septembre 2008

Cette année, la rentrée s'annonce quelque peu morose… Crise financière, climat grisaillant, pouvoir d'achat titubant, pas d'eldorado en perspective. Point étonnant alors que l'âge adulte ne fasse plus rêver. Grandir, oui, mais pourquoi ?


Pourquoi l'âge adulte ne fait plus rêver ?
Les magazines surfent sur la vague de la crise de l'âge adulte, sur notamment la peur de vieillir. Dans un des derniers "Elle", un philosophe expliquait ce manque d'engouement pour l'âge adulte par le fait que notre société s'est urbanisée et a donc délaissé au passage le bon sens paysan, où vieillir et transmettre avaient un sens. L'esprit de performance n'aiderait pas non plus à accepter l'idée de vieillir. Bref, il existe sûrement de très bonnes raisons sociologiques de ne pas vouloir grandir !

Mais, le plus grave est que si l'on rejette l'âge adulte, c'est parce que nous considérons qu'aucun type de bonheur n'est associé à cet âge. Pourtant, les philosophes ne cessent de nous répéter que la sagesse permet d'être plus heureux. Question alors : l'âge adulte serait-il devenu un âge sans aucune sagesse ? Un âge encore plus idiot que l'adolescence ? Un âge caricaturé par "métro, boulot dodo", robotisé et sans âme.

La cause de la crise de l'âge adulte peut aussi s'expliquer par le fait que nos sociétés sont globalement pessimistes. L'immédiateté de notre existence n'est pas suffisante pour combler notre incessante interrogation de savoir où nous allons. Le livre de Corinne Maier "No kid" est révélateur de l'état d'esprit de notre société, on plonge carrément dans la philosophie de Schopenhauer…

En France, grandir signifie "se placer". Ce constat vient de la sociologue, Cécile Van de Velde, auteure de "Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe". En Angleterre, l'âge adulte consiste "à s'assumer", ce qui est déjà plus valorisant car c'est la voie de l'indépendance. Quant au Danemark, il s'agit de "se trouver", ce qui est bien plus palpitant !

L'âge adulte paraît plus solitaire que la jeunesse tribale. Cette coupure de lien reste peu attractive. Et plus on vieillit, plus on se rapproche de la mort, cette coupure de lien fatale… Bref, un panorama a priori très sinistre… Pourtant, vieillir c'est aussi gagner en sagesse, en sérénité, en accomplissement… Alors pourquoi refuser cette authenticité ? Sommes nous trop conditionnés par le jeunisme et l'esprit de compétition ?

Dans tous les cas, le succès de "La consolante" d'Anna Gavalda semble indiquer que nous sommes bel et bien entrés dans une période de repli. Vers les bonheurs simples. Le goût des gens simples… Peut-être arriverons-nous petit à petit à redorer l'âge adulte, en percevant d'autres types de bonheur...


Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 7 Septembre 2008 à 18:32 | Commentaires (2)
ouvrage Hannah Arendt
ouvrage Hannah Arendt
Récemment, j’ai lu un livre sur les échanges épistolaires entre Hannah Arendt et Karl Jaspers, pour mieux comprendre sa conception du totalitarisme et de la banalité du mal. En résumé, le totalitarisme naîtrait d’une coupure du lien social entre les individus et de l’automatisation des tâches. Plus réflexion par soi-même, plus de conscience de ses actes... Le totalitarisme est alors rendu possible dès lors «que l'on élimine toute "unpredictability", qui du côté des hommes, correspond à la spontanéité ». Bizarrement, j’ai eu l’idée furtive que la théorie d’Hannah Arendt sur les causes du totalitarisme pourrait s’appliquer au milieu de l’entreprise et à son management. Mais, trouvant la comparaison un peu extrême, je n’avais pas osé écrire un article sur ce phénomène… Car il peut paraître indécent de comparer les causes d’un génocide à celles d’un mal être des temps modernes... C’est alors que je viens de voir dans le dernier Philosophie Magazine (du mois de novembre), un article justement dédié à cette problématique, «Barbare l’entreprise ? », pour déterminer si le concept de superfluité de l’homme, développé par Hannah Arendt, est applicable à l’entreprise.

Car, quelle est la cause profonde du sentiment de superfluité ? Un salarié peut se sentir superflu lorsqu’il a rompu tout lien social. Un salarié isolé, placardé, est bien plus vulnérable qu’un salarié soudé dans un esprit d’équipe. L’entreprise, dans un esprit tayloriste, cherche parfois à développer des automatismes chez ses salariés. Or, qui dit automatisme, dit perte de spontanéité, et donc, perte de notion de responsabilité… J’entends souvent dans le milieu de l’entreprise, que ces dernières aiment les « bon petits soldats ». D’ailleurs, il n’est pas rare qu’en plus des anglicismes dont se gausse Corinne Maier dans son livre «Bonjour paresse », que l’entreprise utilise quelques expressions du langage militaire pour illustrer ses discours.

Le problème de l’automatisme et du profil de l’exécutant est qu’ils écrasent toute notion de responsabilité. Lorsqu’une erreur est commise, qui est responsable ? Dans le maillon de la chaîne, c’est souvent celui ou celle qui se trouve en première ligne qui saute…

Dans l’article de Philosophie Magazine, le sociologue Guillaume Erner, à la différence du psychiatre Christophe Dejours, refuse tout rapprochement entre le processus de l’idéologie nazie et le management d’entreprise. Il est vrai qu’il est difficile de comparer deux réalités aussi éloignées. Mais, ce n’est pas pour autant qu’il faille entièrement rejeter l’applicabilité de la théorie d’Hannah Arendt sur le management en entreprise : en automatisant les tâches, l’entreprise détériore les conditions de travail de ses salariés. Les salariés n’ont plus de lien social. Sans lien social, l’enfer n’est alors pas loin… Rappelons-nous du huis clos sartrien…

« Dégraissage », « killer », « nettoyeurs », le vocabulaire utilisé en entreprise n’est pas doux. La violence morale n’est alors pas loin. Mais, à la différence de certains sociologues ou philosophes, je ne mettrais pas cette violence sur le compte du capitalisme, ce dernier a trop souvent bon dos. Les entreprises, ainsi que leurs salariés, sont responsables aussi. Si des personnes se suicident sur leurs lieux de travail, il est nécessaire que les entreprises s’interrogent sur la façon de gérer les hommes. Faire souffrir une personne, au point que le salarié se pende au porte-manteaux de son bureau, est absolument anormal.

Les concepts de socialement responsable et de développement durable concernent aussi le management en entreprise. Il est temps d’instaurer plus d’éthique et de loyauté, et le sens de l’esprit d’équipe. Car, malheureusement, l’individualisme n’est pas toujours source de performance. Les injonctions comme des slogans « just do it » ou les « impossible is nothing » peuvent être motivants comme paralysants… Les nuancer avec du « I am what I am » ou « because I worth it » peuvent aussi apporter de la positivité…

Heureusement toutes les entreprises ne se ressemblent pas ! Et certaines sont même pourvues d’excellents managers. L’idéal serait de pouvoir choisir celles dont les valeurs nous correspondent le mieux… Mais, seule une meilleure conjoncture économique peut garantir ce choix…

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Dimanche 4 Novembre 2007 à 21:41 | Commentaires (3)

PHIL-ANALYSE

Lundi 26 Février 2007

Pourquoi ne pourrait-on pas avoir une femme "sainte" dans un corps de seins?


Couverture de Philosophie Magazine
Couverture de Philosophie Magazine

Si j’ai cherché à décrire brièvement la nature masculine, c’est non pas pour la critiquer, mais juste pour mieux cerner la dialectique dans laquelle la nature féminine est emportée. L’homme a voulu satisfaire son désir de puissance en créant une nature féminine inoffensive. Il a refusé et refuse encore dans certains pays une nature immatérielle pour les femmes. Elle est soit blanche soit noire, mais jamais grise…

Dans l’inconscient collectif, il y a comme deux natures de femme qui se battent en duel : d’un côté la femme mère reliée à un foyer et à des gros gâteaux en chocolat… Et d’un autre côté, la femme objet, objet de désir, un peu plus lunaire. Si vous voulez en grossissant le cliché, c’est l’opposition entre une femme à l’allure "jupe écossaise", cheveux bien tirés par un serre tête et une diablesse, à la lingerie noire, rouge pulpeux, regard félin… Bien sur cette opposition est une fausse opposition, et l’objectif de cet essai serait de démontrer que ces deux femmes font partie de la même nature.

Beaucoup d’intellectuelles femmes critiquent celles qui sont plongées dans leurs pots de crème et maquillage… Elles ont le même réflexe masculin envers leurs semblables : "les femmes aiment trop les accessoires, la futilité, elles sont comme des fleurs végétatives…". Mais le leurre c’est de croire que l’apparence en soi est dénuée d’intérêt. Ce qui est néfaste c’est de ne vivre qu’à travers l’apparence, mais jouer avec l’apparence fait partie de la vie. La vie est apparence aussi. "la vie est femme" comme dirait Nietzsche.

Pour illustrer ce faux combat inspirons nous de la démarche marketing "Apple" : cette marque vient de sortir un nouveau design d’ordinateur plus rond, plus féminin, moins austère… On pourrait y voir à première vue l’opposition classique goût masculin (symbole de puissance et d’agressivité) et goût féminin plus sensuel. Mais une journaliste a cherché à être plus fine dans son analyse, elle pense que ce peut être aussi une rupture avec la tradition protestante ( toujours sombre et sobre par souci d’efficacité et de refus de futilité) pour un sens de l’esthétique plus latin.

Dès lors la futilité n’est pas qu’un attribut féminin, mais l’aboutissement d’un choix esthétique.

Par ailleurs tout en restant dans le domaine esthétique, pourquoi dans la haute couture, une mode filiforme, squelettique, plate s’est imposée à l’image de la femme. Comme si la mode cherchait à remplacer l’éthique des ascètes en sacralisant un état anorexique de la femme. Oui ce n’est qu’une mode, mais peut-être pas une mode sans signification…

Toute la confusion vient des seins…

La femme est la seule femelle du monde mammifère à avoir une glande permanente proéminente et supérieure. Par conséquent sa poitrine n’a pas qu’une fonction nourricière comme chez les autres femelles. Certains psychologues pensent que comme l’ étymologie du terme "sein", "sinus" en latin qui signifie le petit espace entre les seins, les seins pourraient aussi représenter une nidation externe. Mais retenons l’idée d’une multifonctionnalité du sein.

Les seins reflètent le paradoxe féminin, à la fois connotés de lait maternel et de rondeur sensuelle, ils ne forment qu’une nature. Donc pourquoi les hommes cherchent-ils à diviser ces seins en des seins "saints" et des seins aussi dangereux que des pointes d’oursins.. Peut-être parce que les hommes ont peur de l’attrait qu’ils ont pour les femmes, et que la meilleure façon de briser une attirance ou de "rompre un charme" c’est de classer les femmes en les dénaturant, les bonnes et les mauvaises… J’ai même vu récemment un site anglophone virtuel créé par des "machos" ayant pour finalité de résister à la "sexploitation" de la femme"!

C’est le même paradoxe que l’on retrouve dans une oeuvre de Prospère Mérimée " Il y a deux vénus sous mon toit, l’une je l’ai trouvée dans la terre comme une truffe; l’autre descendue des cieux…". Cette méthode de classer chère à la démarche scientifique est comme une construction abstraite salvatrice qui permet d’échapper aux ruses de la nature.

Mais il est temps de prendre conscience qu’il n’existe pas de femmes pures ou femmes impures. Sein ou pas sein, la femme ne devrait pas changer de nature.

La femme n’a jamais vraiment eu une place privilégiée dans la métaphysique parce qu’elle a été jugée trop impure, trop charnelle, trop proche de la vie finalement. C’est d’ailleurs pour cela que Schopenhauer a écrit à ce sujet " l’ascète sauve de la vie. Les femmes ne l’ont pas voulu c’est pourquoi je les hais."

Nietzsche bien que misogyne, dans son combat contre la morale chrétienne, a conçu une philosophie qui dévoile un "dieu" plus féminin, plus proche de la terre. A-t-il vraiment tuer dieu ou le dieu des hommes pour le remplacer par Dionysos un dieu plus féminin?

Dionysos : une métaphysique au féminin?

Chez Nietzsche, on retrouve grossièrement une vénération de la beauté et une reconnaissance de la fertilité. La femme rassemble ces deux attributs en elle : belle et fertile. Dionysos, tout comme l’ivresse, est double. Le buveur est incapable de se libérer de cette dualité, entre le sublime et l’abîme. Il y a donc une dialectique dans l’ivresse dionysienne, une solidarité des contraires.

On retrouve paradoxalement dans Dionysos l’envie de terre, de vignes, de fertilité et en même temps une quête du sentiment d’apesanteur. L’ivresse cherche à nier les lois de la gravité tout en restant dans les limites d’un corps humain. Finalement avec Nietzsche on change de diable, pour lui le diable c’est la pesanteur, un monde bloqué dans l’espace et dans le temps. Il oppose à une vérité mécanique une vérité esthétique qui prône pour plus de futilité, d’apparence. Donc dans Dionysos il y a une volonté inlassable d’échapper à un monde abstrait où tout est prévisible.

Ainsi la femme n’est ni la vie, ni une beauté éternelle, elle est double. Elle est un rythme. On a trop demandé à la femme de s’immobiliser, de se sédentariser. A travers Isadora Duncan, cette danseuse passionnée par la culture grecque antique, on peut pressentir en elle une femme dionysiaque. Mais les hommes pourraient nous rétorquer qu’elle est morte de son trop plein de futilité: morte étranglée par sa propre écharpe si longue, qu’elle s’est accrochée à la roue de sa voiture… Mort tragique ou comique, cette défunte aura laissé les traces d’un rythme. A travers la musique, on pressent une "pulsation transparente du monde". La femme lorsqu’elle est enceinte a deux rythmes dans son corps : les battements de son cœur et ceux du bébé. Et Dionysos est une sorte de dieu du cœur.

Comme on n’imagine pas une ivresse carrée, on n’imagine pas le corps d’une femme carré, mais plutôt hyperbolique, souple. La conception du temps échappe aussi à la linéarisation du temps, il devient un retour à l’identique, un rythme renaissant sans cesse.

Donc s’il devait exister une métaphysique au féminin, je pense que ce serait à la fois cette quête de la vie à travers le rythme et cet amour de l’apparence qui embellit la vie. Il est clair que la métaphysique d’un ascète parait peu compatible avec une éthique dionysiaque. Il ne s’agit pourtant pas de détruire le dieu mathématique ou un dieu abstrait qui légifère, mais simplement de cohabiter avec une métaphysique du rythme et d’apparence.

Par ailleurs cette nature métaphysique n’est pas réductible à un corps de femme, les hommes peuvent aussi se complaire dans cette conception du monde, tels les poètes, les artistes en règle général. Tout comme les femmes, les poètes (exclus du monde platonicien) ont été ridiculisés.

Grâce à l’image de la femme, on pourrait enfin reconnaître le caractère essentiel d’une éthique de la création, qui s’opposerait au caractère nihiliste de l’instinct de domination. On ne devrait pas déprécier les littéraires ou les artistes par rapport aux scientifiques, les uns sont aussi nécessaires que les autres, bien qu’ils ne participent pas à la même métaphysique, ils se complètent, comme les femmes ont complété les hommes. Et j’insiste particulièrement sur le fait que la reconnaissance d’une nature féminine permettrait d’éviter un deuxième Hiroshima.



J’ai préféré insister sur le côté métaphysique et non sur le côté politique mais il a existé et existe encore une telle confusion entre la métaphysique et la politique, qu’en modifiant la conception immatérielle de la femme, on peut changer son rôle social. Je suis convaincue que le progrès d’une société dépend de l’émancipation de la femme, qui n’est autre que la reconnaissance de sa vraie nature.

Même si la beauté de la femme est un de ses attributs, elle n’est pas réductible à un objet et on ne peut pas lui dire comme Dalí :

"la moindre chose que l’on peut demander à une statue c’est de ne pas bouger".

De quel droit l’homme déprécierait la femme ou la répudierait lorsqu’elle s’avère trop vieille?!

On ne peut pas lui demander non plus un rôle d’esclave inintéressant à l’heure de la technique avancée, la femme ménagère est dorénavant remplacée par des petits robots.

Par ailleurs si ces arguments ne sont pas convaincants, on peut aussi rajouter que dans l’éducation de l’enfant, la mère a toujours eu un rôle important. Donc pour le bien de l’enfant, il est préférable d’avoir une mère cultivée, ouverte au monde, souple. C’était déjà l’argument invoqué par Stendhal au XIXème siècle "Comme mères elles donnent aux enfants males, la première éducation, et cette influence" à 4 ou 5 ans est assez déterminante. Donc quel intérêt l’humanité aurait-elle à dévaloriser la femme?

Après le paradis d’Eden, le paradis artificiel de Baudelaire ne serait-il pas la femme?

" je sais que je te dois la vie. Je sais ce qu’il t’en a coûté de labeur et de soleil sur les épaules. Tu m’as donné la vie, je t’en récompenserai (…) car j’éprouve une joie extraordinaire."

A la question de Virginia Woolf "pourquoi les hommes boivent-ils du vin et les femmes de l’eau?"

Baudelaire répond :

" un homme qui ne boit que de l‘eau a un secret à cacher à ses semblables"…

La femme a caché en effet pendant des siècles une belle nature source d’optimisme.

Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 26 Février 2007 à 21:25 | Commentaires (1)

PHIL-ANALYSE

Lundi 26 Février 2007

(1ère partie de l'essai "le paradoxe d'être une femme", primé en 2000 et publié par le journal "le vilain petit canard")

"Pourquoi les hommes boivent-ils du vin et les femmes de l’eau" s’interrogeait Virginia Woolf.


Le paradoxe d'être une femme (1ère partie)
Cette question en elle même n’a rien de pertinent, mais imprégnons nous surtout du ton de cette phrase: ton sans rancune, sans révolte, juste une tentative de comprendre certains clichés, ces petits vestiges de l’Histoire.

Quand on voit l’automne engourdir la nature, les feuilles tomber des arbres, elles sont si frêles, si légères, si ovales, qu’on a l’impression qu’elles tombent avec l’allure d’une femme. Allure d’une femme… J’ai une appréhension qui s’agrippe à ma main: Pourquoi toutes les femmes auraient-elles la même allure? Je me rappelle du sentiment amer que m’avait provoqué cette petite phrase de Kierkegaard "La femme ressemble a une fleur, comme les poètes aiment à le dire et même la spiritualité a en elle un caractère de végétatif."

Même si l’art a loué la candeur féminine, immortalisé leur peau de pêche par des peintures à huile, sculpté leurs seins dans la froideur d’une pierre et fait cracher des fontaines par des lèvres pulpeuses de sirènes… On ne peut pas réduire la femme à un instrument poétique.

"Femmes végétatives", "Animal domestique", " par nature destinée a obéir", toutes ces expressions qui animalisent la femme sont comme des coups de hache.

Comment rester imperturbable, continuer a boire mon café sur une terrasse ombragée, et du bout de mes doigts faire des anglaises avec mes cheveux.

A la question "existe-t-il une nature féminine?", par ressentiment, j’ai envie de répondre NON.

Mais je repense à Virginia, ce n’est pas pour rien que je l’ai citée en premier: NE PAS écrire, NE JAMAIS écrire sous l’impulsion de la Vengeance.

Non je ne veux pas faire comme Schopenhauer, parler d’un millions de femmes à partir d’une mauvaise mère.

Il est clair que les hommes sont loin d’avoir écrit sous la conduite de la méthode cartésienne "ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment pour telle"... Ils ont taché beaucoup de livres par leurs instincts, leurs émotions, et leurs ressentiments. Donc la tache qui incombe à cet essai n’est pas de discourir sur la supériorité de l’homme ou de la femme, puisque de toute façons toutes ces conclusions passées dérivent de l’ignorance. N’épuisons plus notre pensée à savoir : si l’homme ou la femme est supérieure, laissons plutôt ces enfantillages aux gens frustrés.

Ce faisant, le passé me met en garde, employer le terme de nature est dangereux. Dans le terme nature, il se cache un caractère immuable, qui ne peut pas être transformé par les Hommes. La nature a une connotation de prison, de loi absolue qui enchaîne. Certaines femmes ont la nausée de cette expression "nature féminine" car elles ont l’impression de se piquer à du fil barbelé, peur de tomber sur un anthropologue qui énoncera "rien dans la nature n’est sans signification", ou encore peur de se faire poursuivre par des religieux fanatiques qui emploieront le terme "la femme moderne est contre nature". Autant dire que la nature féminine est un piège. Pourtant je pense qu’on peut affirmer un dualisme sans tomber pour autant dans le leurre de la subordination. De toute façon "chassez les seins, et ils reviennent au galop…"

Plutôt que de lire ce qu’ont écrit les hommes, je préfère marcher dans la rue, et contempler ces jupes qui flirtent avec le vent et ces pantalons qui n’ont plus l’exclusivité masculine. Mon regard tombe sur une poussette d’enfants puis se cogne à une pervenche. Puis je m’arrête devant une cathédrale. Elle sent le moyen age et a un air très hautain. Je me sens écrasée. Cet écrasement me rappelle quelque chose…. Comme une phrase de Stendhal "toutes nos idées sur les femmes nous viennent en France du catéchisme de 3 sous…"

Près de cet endroit, je pressens une déchirure… Oui je repense vaguement aux philosophes de la métaphysique, à Kant, Saint Augustin, à la religion en général et j'ai comme l'impression qu'ils ont estropié la nature féminine. Ils l’ont cassée en deux: d’un côté la femme mère qui enfante et d’un autre côté la femme sensuelle, être de désir qui dévoie l’homme. Oui les hommes ont scindé la femme en deux. Diviser pour mieux régner, dit-on… Seul le rôle de mère a été sacralisé et le reste diabolisé. Alors s’est proliféré le paradoxe féminin. La femme oscille entre son côté maternel et son envie d’être reconnue en tant que "femme en soi".

La religion ne lui a accordé qu’un seul rôle, celui d’une mère, et le modernisme lui a accorde le second, celle de la femme émancipée. Mais la fêlure reste.

Je dis bien fêlure et non pas aliénation. Il ne s’agit pas de l’intrusion d’un élément étranger dans la femme, mais plutôt d’une sorte de dédoublement. L’homme lui, ne connaît pas ce paradoxe. Il ne connaît pas ce contraste de femme d’intérieur et de femme active, cette lutte entre l’envie de rejeter l’ascétisme tout en conservant le sentiment maternel… Je pense que la femme vit mal cette fêlure, et qu’elle aimerait réconcilier ses deux natures pour se retrouver entière.

Donc je ne m’en prendrai pas à la politique (surtout pas après la loi sur la parité…), ni à la disparité des salaires, ni encore a notre langage qui a eu du mal a accepter la féminisation du terme écrivain (on ne va tout de même pas se battre sur des e ou des a, et le fait que le masculin l’emporte sur le féminin en grammaire…).

Mais je pense que ce n’est pas un hasard si en Europe la pratique de la religion a subi un déclin lors de l’émancipation des femmes.

Pourquoi la métaphysique a-t-elle dénaturé la femme?

Pour cela je vous invite à vous replonger dans le passé, non dans un passé exhaustif, mais pour survoler quelques petits vestiges de la métaphysique qui a transformé la nature en un univers abstrait où la femme a été déchue. La philosophie comme l’astrophysique actuelle manque "de seins", si je puis me permettre.

Apres avoir effleuré ce monde abstrait en papier, moniste et monotone, nous nous arrêterons au XX siècle, ce siècle ayant sacralisé trois marqueurs importants pour l’histoire de la femme: Freud, Marx, Nietzsche ( même si celui-ci ne l’a pas fait exprès…). Ces trois philosophes ont remis en cause la vision moniste de l’homme. En effet à travers ces trois philosophes "du soupçon", se révèleront la fêlure de la nature féminine ainsi que le détrônement de la toute puissance masculine.

Mais la femme n’attend qu’une chose: maintenant qu’elle a toutes les pièces du puzzle, il faut qu’elle se reconstruise une identité, non pour s’enraciner mais juste pour exister…
















I. Un monde abstrait sans la rotondité terrestre…





L’origine du monde.

Rappelez vous de ce tableau "l’origine du monde" de Gustave Courbet, où une femme écarte les cuisses et où l’on voit une drôle de foret noire… Oui c’est vrai que l’on pourrait fermer les yeux car avouons le : c’est obscène. Pourtant c’est de là que nous sommes sortis. Oui vous tous, nous tous, ne sommes malheureusement pas sortis de la cuisse de Jupiter mais d’une femme. Oui c’est toujours le même scénario: un bébé joliment fripé sort de la sueur d’une femme et puis on coupe le cordon ombilical. Oui je répète: on coupe le cordon ombilical, non pour me prêter des accents freudiens mais pour faire retentir cette déchirure qui ne me parait pas anodine. Alors, apparaît en grandissant le sentiment d’absurdité, cette souffrance de la séparation. Cette absurdité qui est l’une des causes de la quête métaphysique.

L’homme n’est pas satisfait d’une origine charnelle, cela n’est pas assez abstrait et surtout le conduirait a une dépendance vis a vis de la femme, que lui "maître et possesseur de la nature" ne puit tolérer. Alors pourquoi ne pas masculiniser l’origine du monde en la noyant dans l’abstraction?

La négation de l’origine du monde.

" Au commencement Dieu créa le ciel et la terre…"

Arrêtons nous la. Le dualisme ne fait que commencer. La terre, imprégnée d’un fort côté maternel, et le ciel symbolisant la place masculine, on peut déjà remarquer la place subordonnée de la terre…

Et cette conception n’est pas qu’occidentale. Pour Confucius, la terre est un "réceptif" et le ciel "un créateur". Autrement dit remplacez terre par mère, et ciel par père, et voila qu’en ressort une nature féminine passive, non plus origine du monde mais porteuse du monde.

Sous l’Antiquité…

Bien que le polythéisme était beaucoup plus favorable a un symbolisme diversifié de la femme, il n’en reste pas moins que les mythes n’ont pas toujours révélé la femme comme le foyer de la vie… Considérons le mythe de Prométhée et de Pandore. Prométhée a sauve les hommes en leur redonnant le feu volé a Zeus. Zeus dans sa fureur a puni les hommes en leur envoyant Pandore ce "beau mal" qui n’était pas un male mais une femme. Pandore était porteuse de toutes les maladies, fatigue, désespoir, elle leur a apporte la mort. Voyez comment la femme fait un bond d‘Eros a Thanatos…

Dans l’univers de notre Platon géomètre…


Platon était peut-être plus sensible aux angles droits qu’aux rondeurs… Sur terre, la vérité n’est pas visible, le monde sensible est un trompe l’œil. Des lors Il nous incite a sortir de la caverne ( la caverne serait-elle d’ailleurs le symbole du ventre de la femme?), pour aller rejoindre la vraie lumière, celle du monde intelligible. Nos sens nous trompent, Platon méprise l’apparence en ce qu’elle est fallacieuse. Conséquence: la beauté naturelle de la femme en prend un coup, elle aussi, elle est fausse.

C’est vrai que c’est Diotime, une femme qui a délivré l’art de l’amour spirituel a Socrate. Je ne cherche pas a dénigrer la sagesse socratique, mais simplement a mettre en relief le fait qu’en créant un monde abstrait, le corps pourtant source de vie s’est transformé en une prison. Et Dionysos, dieu de l’ivresse et des forces productrices, est mort. Et la femme active avec… D’ailleurs dans la mythologie la divinité de Dionysos était mise en doute, comme celle de la femme, sorte de déesse boiteuse. Pourtant Socrate utilisait bizarrement la méthode de l’accouchement pour assagir les hommes…

Quand Eve croqua la pomme…

Naquit le concept de la mort. Dieu, furieux, a puni l’humanité en la chassant du paradis d’Eden. "Tu enfanteras dans la douleur" dit-il a la femme. Et tout cela pour une pomme, une fausse rondeur de sein… La femme devient alors a son tour le fruit défendu. Le concept de la femme devient alors un clonage de femme-mère.

Ou intervient alors la scission?


La femme n’est plus qu’un "réceptacle", elle est coincée dans un schéma de subordination. Elle reçoit simplement la semence de l’homme "créateur" mais n’engendre pas véritablement, elle ne fait que couver. Ce n’est pas elle qui possède l’"idée", car seule l’intelligence de l’homme modèle le monde. Des lors la femme est un être statique, elle étouffe dans le cliché de la pureté, et se congèle dans l’innocence. Il ne faut surtout pas qu’elle se fasse remarquer, la pudeur est son destin. Elle doit cacher son côté fallacieux. Puisque que son destin est d’être mère et d’enfanter dans la douleur, elle se cogne a la finitude. Pour elle, le temps n’existe pas. La femme devient alors insipide, et ce qui fait encore plus bondir c’est d’entendre l’écho de Don juans se plaindre "ah, l’amour d’une femme n’est qu’habitude et faiblesse"… L’homme lui, préfère la puissance et l’infini. Cet infini qui me permet de faire la transition avec le côté métaphysique de la science pure.

<b>L’astrophysique : construction de l’univers, fantasme d’auto-enfantement de l’homme? </b>

Ne trouvez-vous pas que la phrase "oui mais cela a été prouvé scientifiquement…" est comme une parole sacrée, une certitude, une formule polie qui vous invite gentiment a "vous écraser". Apres le dieu historique, le dieu prouvé mathématique…

"une brève histoire du temps" de Stephen Hawking, ce livre manque de sexe, comme le souligne christian Magnan. C’est vrai que finalement vouloir enfermer la nature dans des lois, est un discours typiquement masculin. Car tout expliquer permet de dominer... Bien que j'aime la saveur optimiste de "maître et possesseur de la nature" de notre cher Descartes, l’on peut néanmoins reconnaître que cette phrase est imbibée d’instincts masculins, de cet esprit de conquête donjuanesque, comme un Napoléon en manque d’espace. L’homme a toujours vu grand, voire trop grand. Il oublie que la nature n’est pas qu’un objet a soumettre mais aussi un don. Par ailleurs vouloir réduire les lois de l’univers a une seule équation est de la prétention masculine. Cette seule équation qui permettrait alors de se projeter dans une vérité universelle… Oui l’homme a la tendance du machinisme. Il veut toujours tout systématiser, que rien ne lui échappe. C’est la raison pour laquelle par exemple le concept de l’âme, concept non traduisible en logique est souvent juge absurde.

L’homme prête a l’univers les mêmes attributs qu’il utilise pour décrire son dieu : "Un et Unique, Indivisibilité, éternité, puissance, totalité, immanence, transcendance". Donc nous retrouvons ce concept de l’infini, qui pourtant n’est qu’un concept mathématique non éprouvable dans le monde empirique. D’ailleurs au passage, c’est par ce concept de l’infini que Descartes en déduit l’idée de dieu, comme c’est étrange…

L’homme se croit plus infini que la femme, qui elle, a été souvent réduite a un organe reproducteur.

Les hommes se sont construits un univers qui ne nous concerne pourtant pas directement, et oublient la vraie nature, celle dans laquelle ils respirent, cette terre dont ils abusent juste pour assouvir leur puissance.

Ils ont eu le même comportement envers la femme : la femme engendre des enfants pour qu’ils aillent servir une "Patrie" (une sorte de père), et gîser sur des champs de bataille. Tout cela pour dominer quoi? Avoir une puissance sur quoi? Tout cela fait partie d’un fantasme masculin que la nature féminine a du mal a pardonner.

Malgré ce vieux réflexe métaphysique repris par la science pure, notre XXeme siècle a été celui de l’époque du soupçon. Certes ce fut aussi un siècle gorgé de crimes et de terreur, mais n’est-ce pas le signe que l’homme voyant sa puissance mordue par de nouvelles théories a eu peur… Et il s’est finalement rendu en 1945 en accordant le droit de vote aux femmes. Freud, Marx, Nietzsche, ces philosophes qui sont encore a l’apogée de controverses interminables, ont été d’ailleurs récemment qualifiés par Jean Paul II lors de sa visite a Yad Vashem des trois philosophes de "la mort de dieu". Cette "mort de dieu"qui, a-t-il dit, a préparé la "mort de l’homme". Mais le problème est de savoir, homme avec un grand H ou petit h…


II. la mort de l’homme

(ou la redécouverte d’une autre nature féminine)

Les vents tournent à la fin du XIX aime siècle ( au tour de l’homme de se faire "casser"?…). Ce n’est pas de la vengeance, mais simplement le fait que les hommes inventent de nouvelles théories qui n’ont plus le reflet souhaité, ou alors est-ce Narcisse qui se noie dans sa propre image…

Le concept de l’homme n’a plus l’aspect d’une toute puissance, il chute: un peu comme la pomme de Newton, il faut qu’il reconnaisse que lui aussi est soumis au champ de pesanteur. C’est un peu comme la chute d’Icare, son père lui avait dit de ne voler ni trop haut ni trop bas et il a fini par perdre ses ailes. L’homme n’a jamais voulu reconnaître ses limites. Certes, Il a raison de vouloir repousser ses limites, mais il confond "repousser" et "anéantir"... A force de vouloir nier ses propres limites, il en ressort un côté fortement tinté de nihilisme. De toute façon je ne cherche pas a plaider pour la mesure, pour la sagesse socratique du "connais toi même". Mais cela dit l’homme a toujours cherché a enfermer la femme dans des définitions, sans jamais s’inclure. Mais avec Freud, l’homme prend conscience d’un sentiment d’altérité. Il reconnaît le petit bout de femme (sa mère) qui est en lui ou encore ce chromosome X qu’il partage avec Y. Et par Marx, il abandonne l’idée d’une femme "propriété privée". Et c’est a partir de cette révélation que la nature de la femme se re dévoile sans pour autant se recoller.

1. Conscience déchirée.

L’homme, de la même façon qu’il avait imaginé son dieu "Un et Unique", se croyait indivisible, au contraire de la femme qui elle, se démultiplie (métaphoriquement) pour donner naissance à un bébé. Freud a osé écorcher ce caractère indivisible en mettant fin à l’empire d’un MOI absolu. Oui, l’inconscient, cette sorte de petit diable, vient aliéner l’homme. Désormais l’homme n’est pas le seul maître en son royaume, mais doit coopérer avec une sorte de monstre à deux pattes (le ça et le surmoi). Finalement cette dualité le replonge dans la même dualité qu’il avait connu avec son homologue féminin. Cet inconscient est "bisexuel", c’est à dire qu’il est à la fois le monstre invisible du père et de la mère. L’homme apprend non seulement qu’il a un adversaire, mais aussi un complexe, ce fameux complexe d’Oedipe... Il a en lui non l’origine du monde dont il avait tant rêvé, mais celle un peu bâtarde, charnelle, cette peau, ce parfum de femme qui n’est autre que sa mère. Beaucoup d’écrivains n’ont pas renié cet attachement profond à leur mère, que ce soit Albert Cohen dans "le livre de ma mère", ou Gide qui à la mort de sa mère s’est écrié "désespéré mais libéré" il existe en littérature une nostalgie de la mère comme il existe une aspiration à la liberté à travers la mer.

Qu’importe que la psychanalyse soit une pseudo-science ou une fantaisie littéraire, ce qui nous intéresse est qu’elle ait réintroduit dans l’homme cette présence féminine pourtant si redoutée dans les caractères donjuanesques.

L’homme aussi a un intérieur qu’il ne peut pas fuir. Mais il doit aussi accepter l’idée qu’il ne peut posséder ses fantasmes...

2. Propriété déchirée

Marx et Engels avaient fait naître un courant féministe communiste, par l’idée que la société divisée en deux classes n’était que le prolongement de la scission familiale, entre la mère incapable de jouir d’une propriété et l’homme patriarche de la famille. La femme, en tant que "machine" ou "organe reproducteur", n’était que la propriété privée de l’homme, et cette dualité s’est profilée dans un schéma d’exploitation Patron/Ouvrier. Certains pensent que c’est la propriété qui a créé le concept de fidélité : l’homme transmettant son héritage à ses rejetons voulait s’assurer de sa paternité, à cette fin il exigeait de la femme une fidélité irréprochable (autant dire que le mythe de l’amour en prend un coup et rejette l’idée de fidélité comme preuve d’amour, ou encore la phrase bordée de romantisme "veux-tu m’appartenir?", se voit transmuter en un concept matérialiste.) Mais si l’on prend le point de vue de Schopenhauer, ce serait le femme qui a créé la fidélité pour emprisonner l’homme inconstant dans un foyer qu’il aurait quitté aussitôt la femme déplumée par la vieillesse... Comme si l’homme avait le droit de posséder la beauté...

C’est vrai qu’à travers la propriété, on retrouve le principe de la monogamie. Mais est-ce que la propriété en est la seule cause? Je soumets juste cette question pour se rendre compte du fait qu’en donnant à la femme le droit de posséder des biens on pouvait prévoir que cela allait quelque peu briser la solidité du mariage : la femme ne dépendant plus du pouvoir matériel de son mari. Il est vrai que pour que la monogamie subsiste (j’entends par la une monogamie absolue, c’est a dire l’union d’une femme et d’un homme durant tout une vie), l’amour devra être plus fort que le confort matériel. C’est vrai que maintenant le concept de l’amour doit s’extérioriser du concept de la possession, et je pense que c’est encore une transition difficile pour notre époque. Quel est le rapport de l’amour avec la femme? Et bien comme l’amour, la femme délivrée de son étiquette de propriété privée, doit retrouver une unité, une autonomie. Elle n’appartient désormais qu’à même, et c’est justement là où son paradoxe apparaît.



Marjorie Rafécas
Rédigé par Marjorie Rafécas le Lundi 26 Février 2007 à 19:57 | Commentaires (1)

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